Astuces livresques sur internet : écrire en ligne sur Writecontrol.fr

J’avoue passer du temps avec les livres… sur internet ! Pour découvrir les critiques de livres sur Youtube, ou pour trouver des livres d’occasion (oui, je boycotte Amazon), et maintenant pour écrire…

Ce mois de novembre est le mois du défi mondial de l’écriture créative : le NaNoWriMo. Le défi des participants : écrire 50000 mots en un mois, soit un petit roman d’environ 200 pages !

Et pour les amateurs de ce genre de challenge, j’ai découvert un site internet bien utile : la plateforme d’écriture en ligne Writecontrol.fr, française et gratuite.

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Vous organisez vos chapitres, vos résumés, vos personnages, vous écrivez dans un environnement plaisant, vous vous fixez des objectifs de mots à atteindre, vous consultez vos statistiques perso (nombre de mots/jour, durée d’écriture…) et on vous donne même la date prévisionnelle de fin d’écriture de votre livre si vous tenez vos objectifs !

Vous pouvez exporter votre oeuvre à tout moment vers votre ordi (ou un éditeur…). Très facile à utiliser. A essayer pour tous les écrivains en herbe ou confirmés.

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La mort est une femme comme les autres

La Mort en a ras-la-faux et fait un burn-out : attention, c’est à mourir de rire !

Note : 3/5.

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Vous cherchez un petit roman court ? un peu barj et déjanté ? complètement marteau ? stop, n’allez pas plus loin ! Marie Pavlenko va vous surprendre…

Je connaissais déjà cette autrice pour La fille-sortilège, que j’avais déjà chroniqué sur le blog ; la voici dans un autre registre, un OVNI littéraire de passage dans le ciel du fantastique sarcastique.

Nous suivons l’histoire de plusieurs personnages : Emm, la Mort, sous les traits d’une jeune femme accompagnée de sa Faux qui lui parle, en situation de burn-out. Elle n’en peut plus de faire son travail harassant et sans relâche, trop d’humains désormais sur Terre, elle n’a plus le temps de rien… Anatole, un médecin beau et ténébreux, mais qui est en fait un vieux garçon sous la coupe d’une mère tyrannique et étouffante… Suzy, une jeune institutrice qui devrait mourir d’un cancer foudroyant…

Mettez tout ce petit monde dans un hôpital pris d’assaut par des vivants pas encore morts mais qui devraient l’être… Vous aurez un mélange détonnant d’humour trash et déjanté, des situations burlesques, et quelques moments d’anthologie (quand la Mort se rend chez un psy…).

Je n’en dis pas plus (ma critique est proportionnelle à la longueur du roman – 218 pages) : si un jour vous tombez sur ce livre, offrez-vous un moment surréaliste et barjo !

fannyLa mort est une femme comme les autres, par Marie Pavlenko. Pygmalion, 2015 ; J’ai Lu, 2018.

La cinquième saison (Les livres de la Terre fracturée)

Gros coup de cœur pour une SF entraînante et fine, menée par une plume à la fois énergique et intelligente !

Note : 4,5/5

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Laissez tomber la rafale de prix sur les bandeaux rouges, on s’en fiche. Ce n’est pas cela qui va vous amener à ouvrir ces livres.

Laissez aussi tomber le feuilletage des trois tomes dans votre médiathèque et le soupir qui va avec (Encore une énooorme trilogie interminable ? Mais ils ne savent faire que cela en SF ? Pffff. Merci bien Alice, pas le temps). Le nombre de pages aussi, on s’en fiche. D’ailleurs, vous ne les verrez pas passer.

Oubliez le potentiel tra-la-la sur l’auteure (autrice ?) noire américaine et dont la plume a semble-t-il plus de mal à percer que celle d’un mâle blanc lambda. Laissons, laissons.

Et poussons ensemble la porte de la Terre fracturée.

Rien d’incroyablement novateur – à première vue. Un monde (notre monde ? Le monde ? Un monde.) traversé de secousses sismiques, d’éruptions, de désastres tectoniques et volcaniques. Régulièrement, au gré des siècles, apparaît une catastrophe sismique qui cause une cinquième saison : une mini-apocalypse. Les hommes et les femmes ont toujours survécu, parfois de justesse, sur un immense continent : le Fixe. La mnésie, transmise de génération en génération, liste les grands principes de survie en cas de Saison. Entre deux Saisons, parfois sur des centaines d’années, la vie est relativement rude mais civilisée. En Saison, seule la survie compte.

Restent les orogènes – dites gêneurs si vous ne l’êtes pas, si vous les méprisez comme le fait tout le monde, s’ils vous terrorisent comme ils terrorisent tout le monde. Les orogènes possèdent un don qui pourrait être choyé mais qui est source d’une insurmontable peur : ils « sentent » la terre, ils peuvent calmer ses séismes ou, au contraire, en déclencher ; ils vivent en symbiose avec elle. Ils pourraient être un atout majeur pour retarder au maximum les Saisons mais ils sont traqués et redoutés. Seuls les « bêtes noires du Fulcrum », les orogènes élevés dans cette sorte d’école tenue par des Gardiens extrêmement sévères et tenant leurs élèves sous leur stricte coupe, sont utilisés – avec une extrême précaution doublée d’une méfiance sans borne – par la population pour des services variés.

Trois femmes sont les personnages principaux du premier tome, La cinquième saison. Toutes trois sont orogènes. Elle, Damaya, une enfant qui grandit dans un petit village et montre sans le vouloir son « don » – sa malédiction. Elle va être prise en charge par un Gardien puis amenée au Fulcrum à Lumen, grande ville qui tient lieu de capitale du Fixe, pour autant qu’un continent qui vit au rythme des catastrophes puisse avoir une capitale. Elle, Syénite, orogène orgueilleuse du Fulcrum envoyée en mission avec le très puissant dix-anneaux Albâtre, aussi noir que son prénom dit le blanc. Et toi, Essun, qui vis cachée dans un village quelque part dans le Fixe, qui a deux enfants et essaye de mener une vie normale, une vie de Fixe et non une vie de Gêneuse. Jusqu’au jour où ton mari comprend que vos enfants sont des gêneurs, où il roue ton fils de coups de poings – à mort – et kidnappe ta fille.

Dans le ciel flottent d’impavides mégalithes de cristal. Sur les routes apparaissent des mangeurs de pierre.

Et dès les premières pages du roman, un orogène accompagné d’une femme étrange, un homme qui a visiblement traversé de nombreuses épreuves, regarde Lumen depuis une colline, tend son pouvoir, cherche les lignes de faille…

… et brise tout.

Vous entrerez dans Les livres de la terre fracturée aussi ignorant que peuvent l’être les Fixes de la cause des événements, du fonctionnement du pouvoir des orogènes, à vous demander à quoi rime cette histoire. Et TRES VITE la narration vous aura attrapé comme vous rafle la vague du tsunami, vous vous fraierez une compréhension progressive des choses. Vous aborderez le premier tome comme étant de la fantasy, avant de vous faire progressivement ramener vers les territoires de la science-fiction. Vous lirez entre les lignes des métaphores du racisme, des questionnements écologiques, un poil de féminisme, une problématique de l’exclusion et de la peur. Vous nourrirez votre curiosité survivaliste.

Je ne vous parle pas des deux autres tomes, de crainte de trop soulever le voile et de gâcher la surprise. Je voudrais juste vous dire que tous les lecteurs et les lectrices de ma connaissance qui se sont engagés sur les chemins de La Terre Fracturée ne les ont plus quittés, et que je vous ai décrit la trilogie de mémoire : mes trois tomes sont dans la nature, tous prêtés.

Ce qui fait que cela marche ? Au-delà de cet univers et de ses étrangetés : l’écriture. Une narration bien pensée, bien préparée, faite pour durer réellement trois tomes. Une écriture vive, mais aussi intime, une adresse à la deuxième personne (à laquelle je suis habituellement plutôt allergique) réellement efficace.

Les livres de la Terre fracturée : La cinquième saison (2016), La porte de cristal (2017), Les cieux pétrifiés (2018), de N. K. Jemisin, chez Nouveaux Millénaires.alice

 

La mort vivante

Une splendide bande-dessinée de science-fiction sublimée par son ambiance gothique. Emerveillement et frissons garantis !

Note : 4/5.

 

 

La mort vivante est un conte horrifique post-apocalyptique. La Terre, détruite et exsangue, a été abandonnée depuis bien longtemps et les humains se sont installés sur Mars. Les manipulations scientifiques et génétiques ont aussi créé des créatures étranges, cyborgs comme bêtes abyssales, qui peuplent l’obscurité des vignettes. Martha, archéologue et aventurière de l’espace, perd sa fille suite à un accident sur l’un de ses chantiers. Malgré l’intervention de mystérieuses créatures sous-marines, la fillette meurt. Sa mère, femme fatale dark recluse dans un château labyrinthique n’aura de cesse de ressusciter sa fille en s’enfonçant dans des manipulations scientifiques dangereuses, avec l’aide de Joachim, scientifique doublé d’un collectionneur de reliques terrestres. La mort vivante retrace cette quête morbide, qui pourrait bien virer au cauchemar.

La BD est une adaptation d’un roman de science-fiction français de Stefan Wul, paru en 1958. Cela explique sans doute la localisation du château où se tient l’essentiel de l’intrigue dans les Pyrénées. Je n’avais pas lu le roman, aussi je partais sans a priori ou connaissance préalable du synopsis.

Après une période de lecture assidue de comics américains, j’avais quelque peu délaissé le médium BD au profit de romans. Cette année, je lis surtout de la fantasy française. Cela faisait donc un bout de temps que je ne m’étais pas replongée dans une BD et je suis arrivée à celle-ci par son genre et par son dessin. Aussi j’ai retrouvé avec un mélange d’étonnement et d’admiration cette concision narrative propre à la BD, cette capacité à poser personnages, contexte et à faire avancer l’intrigue en quelques mots, au point que cela m’a paru parfois trop rapide, trop concis et donc superficiel. Il ne doit pas être facile de faire tenir en quelques planches plusieurs dizaines de pages et de narration.

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Heureusement l’image vient abonder l’intrigue. Le dessin est somptueux, l’ambiance gothique et crépusculaire, et les couleurs adoucissent quelque peu cette noirceur. Le dessin est un tour de force, et c’est là que se trouve l’idée de génie qui fait de cet ouvrage un objet d’ores et déjà culte (la BD est sortie avec plusieurs couvertures, et surtout en édition limitée en noir et blanc : les exemplaires ont rapidement disparu de la circulation). Le dessin, les personnages, décors, effets d’ombre, sont entièrement réalisés au trait, avec des petits croisillons, en s’inspirant des techniques de gravures anciennes. Il accentue l’ambiance gothique donnée à l’univers visuel de la BD. Pas étonnant que le dessinateur a passé cinq ans sur ce projet !

Les thèmes abordés dans la BD datent de l’anticipation vue depuis 1958. Mais les thèmes chers à notre époque sont présents : la science contre la mort, la disparition de notre histoire, la perte, la conquête spatiale, et même la PMA. Ce mélange des genres, des époques, des techniques et des ambiances fonctionne à merveille et apporte un vrai plus à l’histoire, entre aventure scientifique, conte horrifique et manipulations scientifiques obscures. La fin reste ouverte, laissant espérer… une suite peut-être ?

justine3La mort vivante, dessins d’Alberto Varanda et scénario d’Olivier Vatine. Glénat, 2018.

 

 

 

Les chroniques du Radch

Un space-opéra délicat et singulier

Note : 4/5

Cher imagineur, chère imagineuse, chers explorateurs de l’imaginaire, navigateurs et navigatrices des histoires, vous êtes un peu lassé, rêveuse, mélancolique. Vos dernières lectures ne vous ont pas assez fait voyager, vous n’avez pas entraperçu un rivage incertain dans la brume, vous ne vous êtes plus plongé dans un univers subtilement étrange depuis longtemps. Chère Alice, voilà trop de temps que vous n’êtes plus passée de l’autre côté du miroir. La rentrée vous a happée, un quotidien sympathique mais dénué de poésie ne vous laisse plus l’interstice de liberté après lequel toutes vos fibres soupirent.

Alors, poussez la porte de l’étrange empire du Radch.

Ce n’est pas un endroit fait pour les pragmatiques, ni pour les machistes. C’est un lieu où la distinction de genre n’existe plus. Plus personne ne s’inquiète de votre sexe, tout le monde est une « quelqu’une », en une œuvre grammaticale de haute voltige : « sa cousin ». Les prénoms sont féminins, les noms peuvent rester masculins, comme un neutre étonnant. Ne vous fiez pas aux terminaisons féminines de la suite de cette chronique, j’ignore tout du sexe des protagonistes.

C’est un monde dont seules les habitantes, les radchaaïs, sont civilisées, « radchaaïe » et « civilisé » étant le même mot. C’est un monde où l’on boit du thé, à la japonaise, avec moult rituels et spiritualité. C’est un univers où l’on tire les augures, y compris chez les militaires et les politiques. C’est un monde où l’on porte des gants, où le contact direct des mains est intensément outrageant – ou érotique.

C’est un monde composé de milliers de mondes, un empire intergalactique immense, dominé depuis trois mille ans par l’unique et éternelle Annaander Mianaaï, dictateur immense et infinie, représentée par des milliers de clones sur tous les mondes conquis – annexés – et devenus depuis radchaaïs, civilisés. La force militaire est centrale. Les stations spatiales et les vaisseaux sont opérés par des IA. Et comme une IA peut investir de nombreux corps, une partie des habitantes des planètes annexées sont stockées pour servir de corps aux IA des vaisseaux et de troupes d’annexion. Ces corps, qui étaient des gens non radchaaïs et sont devenues des troupes, des appendices des IA, sont les ancillaires.

C’est un livre où rien n’est amené frontalement, où l’auteur tisse une histoire comme les peintres impressionnistes peignent leurs tableaux : par touches de couleur, en créant une œuvre qui n’est compréhensible que lorsque l’on s’en éloigne, lorsque l’on recule de quelques pas pour apprécier un ensemble, un sens. Lecteurs, lectrices, vous n’êtes pas radchaaï. Vous n’êtes pas civilisées. Alors soyez patients, laissez faire Ann Leckie, laissez-vous imprégner par les coutumes radchaaï, laissez infuser les étrangetés. Vous voyagerez bien plus loin avec ces quelques touches de délicatesse et ces trames de lenteur qu’avec certains romans plus rapides et frontaux !

Brecq en est le personnage principal. C’est un ancillaire, et le dernier réceptacle d’un vaisseau, le Justice de Toren, détruit bien avant le début de la trilogie, suite à une machination politique unique en son genre. Le vaisseau n’existe plus, tous ses ancillaires n’existent plus, il n’en reste qu’un, Breq. Et Breq/Justice de Toren est animé par un but : tuer Annaander Mianaaï.

Je ne vais pas vous mentir, ces romans sont loin de faire l’unanimité, malgré la pluie de prix remportés par le premier, notamment de par leur style et les partis-pris (non)grammaticaux. Moi, je les apprécie beaucoup – de façon légèrement anticipée, puisque je finis de lire le 2e tome à l’instant où j’écris ceci.

PS [Ajout du 28 octobre] : Après avoir fini la trilogie, je baisserais la note pour l’ensemble des Chroniques du Raadch. Autant le premier tome vaut bien son 4/5, autant les deux autres s’endorment quelque peu sur les acquis de premier et souffrent d’une boursouflure de pages : deux tomes auraient probablement suffi. Ce sera donc plutôt un 3/5 ! Cela m’amène quelques réflexions sur les trilogies dans les littératures de l’imaginaire, dont je vous ferai sans doute part quand j’aurai mûri ma réflexion (= lu encore plein de trilogies de 3000 pages !)

Les chroniques du Radch, d’Ann Leckie. Nouveaux millénaires, 2015-2016.alice

Le problème à trois corps

Un très beau livre de SF un peu étrange, un peu lent, tout à fait unique et par ailleurs chinois.

Note : 4,5/5

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J’aimerais vous parler ce soir du Problème à trois corps et de sa suite, Dans la forêt sombre – le troisième tome de cette trilogie étant attendu en français pour le 10 octobre.

Avec un premier avertissement : ne lisez pas la quatrième de couverture. Surtout pas.

(J’ouvre ici une petite parenthèse. Je suis une férue de quatrième de couverture. Je la lis toujours plusieurs fois avant de commencer un livre, j’essaye de la lire entre les lignes, je la digère. Si le début du livre ne correspond pas à ce que la quatrième annonce, alors je suis un peu perdue, je la relis toutes les deux pages, je m’y réfère comme à un guide, telle la boussole du lecteur au milieu de la forêt d’une entrée en matière – parfois dense, parfois clairsemée. Une fois le livre sérieusement entamé, il est fréquent que je m’y réfère de nouveau, pour vérifier si tout ce qu’elle annonce est arrivé, pour valider le fait que je me suis tracé un chemin sérieux entre les pages et que, maintenant, je n’ai plus de bouée de sauvetage : forcée de finir la lecture, quoi qu’il arrive, quels que soient les méandres, que le livre me plaise ou non. Et vous ? Vous faites pareil ?)

La quatrième du Problème à trois corps vous résume le dernier quart du livre. C’est bien dommage. Elle vous spoile la fin, elle vous dévoile l’histoire comme une évidence, comme un phare dans la nuit, alors qu’une bonne partie de la puissance de ce roman réside justement dans le chemin qu’il défriche et le fait qu’en rien, on ne sait où on va. Peut-être d’autant plus que l’auteur est chinois et que, sauf exceptions, on n’est pas très calés par ici en imaginaire chinois, en narration chinoise. On ne sait pas du tout à quoi s’attendre, et c’est délicieux. Comme de découvrir un nouveau goût.

(J’ouvre ici une nouvelle parenthèse, je suis très bavarde ce soir, peut-être car je n’ai rien écrit ici depuis avril ; toutes mes excuses pour ce clavardage. Découvrir un nouveau goût, cela m’est arrivée il y a cinq ou six ans, lorsque j’ai mangé une glace au coquelicot. Pas de proximité avec ceci ou cela, impossible de classer ce goût par rapport à un autre, c’était réellement pour moi un nouveau goût. L’impression d’avoir levé un petit pan du grand mystère de la vie et des choses).

Tout commence dans les années 60 pendant la Révolution Culturelle, autour d’une jeune fille qui se retrouve injustement en « rééducation » dans un camps scientifique dont l’un des buts est d’envoyer un message vers les étoiles. Dans cette première partie, ce n’est pas de la SF, on est dans l’univers des Cygnes sauvages de Jung Chang ; on visite la Chine de Mao. Ce qui se passe à ce moment-là, ce que fait Ye Wiejie, la jeune scientifique travaillant dans ce centre, est central et le roman y reviendra souvent. Toutefois le personne principal du roman est surtout Wang Miao, spécialiste des nanomatériaux au XXIe siècle, amené à participer à une enquête sur une série de suicides de scientifiques.

Le rythme est lent, l’ambiance très bien dessinée à la manière des impressionnistes, par touches. La science est bien présente, d’aucuns vous diront que Le problème à trois corps est un livre de hard science, de science dure, mais je ne le crois pas. D’ailleurs les français ont jugé bon d’ajouter « Problème » au titre, le livre s’appelle en fait Les trois corps, ce qui est bien mieux, non ? La science – la physique et la mécanique, principalement – constitue juste l’un des personnages du roman, pas le moins malmené d’ailleurs.

Le problème à trois corps mélange enquête policière, réalité virtuelle, physique, Révolution Culturelle, personnages chinois et pas que, premier contact extraterrestre, casse-tête, action, en un mélange dont je soupçonne qu’il soit aussi étrange à un chinois qu’à une bretonne. Tous ces ingrédients servent un seul propos : que vaut l’humanité ensemble ? Individuellement ? La distinction a-t-elle d’ailleurs un sens ? La suite du Problème, Dans la forêt sombre, réitère l’exploit d’être totalement fascinant et continue de creuser la question, tout en avançant dans le temps et en s’éloignant des solutions technologiques que nous connaissons. Le troisième tome devrait en arriver à l’extinction de notre soleil, ce qui lâche un peu la bride à l’auteur en matière de science !

J’ai beaucoup aimé ces deux romans, qui ont la particularité d’aller à leur propre rythme. Parfois le temps s’enraye complètement et l’on passe de nombreuses pages sur quelques instants, notamment dans un jeu en ligne dont on ne comprend pas du tout le sens dans un premier temps. Si vous avez un peu de mal sur ces pages, reprenez vos droits, sautez quelques pages et continuez, laissez sa chance au Problème à trois corps ! Et ayez confiance en Liu Cixin, l’auteur : oui, il vous amène réellement quelque part.

C’est un livre dont on sort un peu plus intelligent et un peu plus humain qu’avant.

Et c’est un livre recommandé par Barack Obama dans un de ses derniers entretiens en tant que président. Je ne sais pas si cela va vous le rendre plus, ou moins, sympathique !

Le problème à trois corps et Dans la forêt sombre de Liu Cixin. Actes Sud, 2016 et 2017. alice

 

L’Or du diable

Une variation made in 2018 sur la soif de l’or et la pierre philosophale, entre Moyen-Age et Allemagne contemporaine.

Note : 3/5.

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Une très belle jaquette, sobre et captivante. Voici un beau livre sorti par l’Atalante, dans un format presque carré et une mise en page soignée aux lettrines grasses en début de chapitre, rappelant les manuscrits médiévaux. Le résumé, lui, est cryptique : occultisme, manuscrits, pierre philosophale, gourou de la finance, soif de l’or, immortalité, aller plus loin… Dans quelle histoire Andreas Eschbach s’est-il encore embringué ?

Une nouvelle aventure romanesque d’Andreas Eschbach

Andreas Eschbach est un explorateur de genres : chaque nouveau roman aborde un domaine, un mythe, un type de créature présent dans notre imaginaire collectif. L’écrivain fouille les codes, les procédés narratifs, les facettes de ces figures, réfléchit en toile de fond aux grands thèmes sociaux et politique de notre époque, et de là trousse une histoire, qu’il ne parvient pas toujours à totalement maîtriser. De livre en livre, on le suit sur les voies sinueuses et chatoyantes des recoins de la science-fiction et du merveilleux. Cette exploration fait réfléchir aux repères littéraires que l’on peut se forger, les retourne. Elle est imprégnée d’une écriture classique et faisant la part belle aux ressorts de l’esprit humain. Après l’homme bionique et la comédie sentimentale très réussie du Dernier de son espèce, la fable écologique autour du mythe de la sirène un peu moins réussie dAquamarine, Andreas Eschbach dans L’Or du Diable remonte le mythe de la pierre philosophale jusqu’au Moyen-Age, et l’applique à notre époque toujours obsédée par la richesse, celle de l’argent et du pouvoir.

Une trame narrative en demi-teinte

Comme toujours, la narrateur nous entraîne dans son histoire avec une facilité déconcertante. Peu de longueurs, mais j’avoue être restée surtout spectatrice du roman. L’originalité du livre est qu’il se déroule à deux époques différentes, et qu’un récit permet de faire progresser l’autre. Un nouvel habit avec la patte ronde d’Eschbach pour une très vieille histoire. Le héros, un obscur consultant financier allemand sans grande envergure, se retrouve entraîné un peu malgré lui dans la quête de la pierre philosophale, et de l’or qu’elle produit, l’or du diable…

Tout commence par un hasard : la découverte d’un texte du 19e siècle, une transcription d’un manuscrit médiéval aujourd’hui disparu. C’est alors que la vie du héros bascule et au fils des ans et des événements, il découvre d’autres fragments de cette première histoire, pour peu à peu dévoiler les secrets alchimiques qui ont suscité tant de passions – et de morts – depuis des siècles.

Cette trame à la Dan Brown m’a parue parfois un peu trop bricolée, en tout cas peu vraisemblable. Mais d’un autre côté ces plongées dans le Moyen-Age, saisissantes et pleines de mystère, scandent bien le récit. Ce qui fait que la première et originelle histoire de l’or du diable a été pour moi plus intéressante à suivre que la seconde : le responsable en est en grande partie le héros, que je n’ai pas aimé du tout.

Un anti-héros comme je n’en avais pas aimé depuis longtemps

Il m’a fait pensé aux héros de Flaubert que j’avais détestés. Un arriviste un peu mou et antipathique. C’est malheureusement lui qu’on suit, dans sa trajectoire professionnelle et familiale sur plusieurs années. Sa passion c’est l’argent et mû par une soudaine inspiration, ce conseiller financier de petite envergure devient un gourou de la finance, je ne vous en dis pas plus pour ne pas non plus déflorer toute l’intrigue ! Son but dans la vie est de faire de l’argent, alors bon je n’ai pas trop accroché parce que la valeur argent au centre de notre vie, c’est quand même à mon sens un sacré mirage dans lequel on peut malgré nous être entraîné. Il suffit d’allumer cinq minutes la télévision pour entendre parler d’argent, ou d’écouter les conversations à la terrasse d’un café.

Le roman a le mérite de poser toutes ces questions, d’interroger sur le rapport à la richesse et à l’épanouissement personnel qui bien souvent sont confondus. Une histoire vieille comme le monde, tout comme celle de la quête de la pierre philosophale.

L’alchimie revue par les théories scientifiques contemporaines

Un autre personnage tout aussi antipathique, mais qui m’a semblé plus sympathique dans son antipathie – allez comprendre, c’est peut-être que son obsession se situe ailleurs, au niveau scientifique – est le frère du héros, ingénieur nucléaire au CERN. Voici la facette « sciences et techniques » du livre, qui m’a bien intéressée. L’enquête s’accélère à partir de la moitié du livre, alors que les deux histoires se connectent, et le frère prend part à l’intrigue tout en gardant un rôle secondaire. Grâce à lui, on apprend que le mercure peut effectivement être changé en or (la fiction rejoint la réalité, et cet article de Ca m’intéresse explique brièvement le mécanisme, tout en soulignant que personne ne s’est lancé dans cette fabrication… qui n’est pas rentable). Lui aussi se lance à la poursuite de la pierre philosophale mais avec d’autres motivations. Cette relation amour-haine fraternelle apporte un peu d’épaisseur psychologique et une pointe d’humour bienvenue au récit.

Si quelqu’un d’autre lisant cette chronique a fini le roman, j’aimerais avoir son avis sur la fin, ésotérique et merveilleuse, avec un côté lénifiant. Elle m’a laissée songeuse et dubitative. Une histoire inégale, originale aussi, dont je n’ai pas tout aimé, mais qui m’a marquée et fait réfléchir. Même si l’auteur n’est pas encore prêt d’égaler son premier roman qui est aussi son chef-d’oeuvre, Des milliards de tapis de cheveux, je reste fidèle à son projet d’exploration littéraire et attend avec plaisir de lire le prochain roman !

 

justine3L’Or du Diable, par Andreas Eschbach, Editions L’Atalante, 2018.