Le doute

Une sombre histoire de jumelles, de couple, de mort et d’Écosse.

Note : 2/5

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Cette chronique est écrite dans le cadre du Prix littéraire des Chroniqueurs web, catégorie Livres de Poche, sous-catégorie (que j’invente) : thriller/black is back (1).

À mon goût, l’un des avantages d’un prix littéraire comme celui des chroniqueurs web est de m’amener à faire des pas de côté, à lire des livres que je n’aurais jamais lu sans cette pichenette qui me projette hors de ma zone de confort. C’est ainsi que j’ai découvert des petites merveilles comme Camille, mon envolée ou La librairie de l’île.

Le doute fait tout à fait partie des romans que je ne lis pas d’habitude. Je n’ai rien contre un bon thriller, mais je m’y connais peu et je m’en tiens aux classiques, aux très-connus, aux recommandés-chaudement-par-une-bonne-âme. Avant d’aller dormir de S. J. Watson, par exemple, que j’ai adoré. Ou encore L’invité du soir, de Fiona McFarlane.

Le doute est définitivement un thriller, qui mélange plusieurs (trop ?) thèmes classiques du genre : la gémellité et son étrangeté, le deuil, les fantômes, l’isolement dans un lieu paumé (ici une micro-île du nord-ouest écossais), la folie, la défiance.

Sarah, Angus et Kirstie s’installent sur une toute petite île dont Angus a hérité afin de tourner la page du décès de Lydia, la sœur jumelle de Kirstie. Les conditions de sa mort accidentelle il y a plus d’un an sont floues : Lydia est tombée d’un balcon de la maison des parents de Sarah. La famille décide de quitter Londres pour l’Écosse, afin de retrouver son union et de se reconstruire.

D’emblée on sent que cela part mal : se réunir et tourner la page dans une mini île déserte, battue par les vents, à laquelle on accède en bateau, dans un cottage inhabité depuis 15 ans, avec une fillette traumatisée… Bof bof. Bon, la famille a vraiment besoin de fraîcheur, en plus ils n’ont plus de sous, donc ils y vont. Pour envenimer la situation, Kristie déclare à sa mère juste avant le départ qu’il y a erreur sur la personne, qu’elle n’est pas Kristie mais Lydia. C’est le premier doute : qui est la fille survivante ?

Pour faciliter les choses, personne ne parle à personne dans cette famille : la mère ne parle pas au père du doute sur l’identité, le père en veut à la mère sans que l’on sache trop pourquoi. Le roman est principalement raconté du point de vue de Sarah (« je »), avec quelques incursions dans la tête d’Angus (« il »). En passant de l’un à l’autre, on comprend vite qu’il existe un deuxième doute : que s’est-il réellement passé le soir de l’accident ?

La famille se convainc peu à peu que Lydia est bien là et que c’est Kristie qui est morte ; personne ne pense à amener la petite fille voir un psy pour l’aider à démêler tout cela. Non, à la place, on l’emmène à l’école où elle achève de se traumatiser.

La vie sur l’île devient de plus en plus difficile : le cottage est littéralement tout moisi, tout le monde se fait la tête (déjà qu’ils n’étaient pas causants avant…), voire se déteste franchement. Peu à peu les lieux deviennent le tableau des tempêtes intérieures : quels que soient les travaux que la famille y fait, tout se délabre. La fin du roman correspond au maelström d’une grande tempête finale.

Pour achever le tout, Lydia (ex-Christie) a un comportement de plus en plus aberrant et même carrément effrayant, passant d’une personnalité à l’autre, agissant comme si sa sœur était en face d’elle… nous entraînant dans une histoire de fantôme.

La trame est bien faite, laissant le lecteur dans l’expectative : quel est le vrai doute, celui qui compte vraiment ? Le nom de la fillette qui a survécu ? La cause de la mort ? La présence d’un fantôme ?

Mais je trouve la réalisation assez décevante : la psychologie des personnages est peu crédible, ainsi que les raisons de leurs silences (silences indispensables à l’intrigue). Certains indices laissés en cours de route sont transparents (en mode « Ne met pas tes doigts dans la porte, tu risques de te pincer très fort » : quand on lit ce genre de choses page 50 ou 100 d’un thriller, on peut être sûr que quelqu’un, page 300, met les doigts dans la porte et se pince très fort !). Le résultat est assez attendu, je n’ai pas frissonné, je n’y ai pas cru.

Par contre le paysage est convaincant ; d’ailleurs l’auteur a écrit le livre en résidence d’artiste sur une île similaire. Mais cela ne vous donnera pas envie d’aller vous exiler au fin fond de l’Écosse !

Le doute, de S. K. Tremayne. Pocket, 2017.alice

 

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Nora ou le paradis perdu

Découvrez Cuba, avant et pendant la Révolution, par les yeux de deux cousines très complices et très différentes.

Note : 4/5

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Cette chronique est écrite dans le cadre du Prix littéraire des Chroniqueurs web, catégorie Livres de Poche, sous-catégorie (que j’invente) : les grandes fresques historiques (2).

Cette fois-ci nous n’explorons plus le XIXe siècle américain mais le Cuba d’avant et pendant la Révolution, de 1956 à 1981.

Je ne connais pas grand chose de Cuba, seulement quelques faits, quelques noms : la Baie des cochons, Fidel Castro, le blocus américain, la récente ouverture américaine initiée par Obama, le Buena vista social club… les cigares, la Havane. Comment Cuba est-il devenu communiste ? A quoi ressemblait Cuba avant le communisme ? Comment y vivait-on ? Aucune idée.

Premier avantage de ce roman : on y apprend énormément de choses. L’auteure vient elle-même de Cuba et son amour pour les plages, la mer, le ciel, la végétation, les rues de Cuba infuse l’intégralité du récit. Les couleurs, les gens, la magie des lieux, tout semble sublime ; et tout est sublimé par la mémoire, le souvenir. Car la narratrice a fui Cuba avec sa famille en 1962, trois ans après la révolution cubaine. Ses souvenirs de Cuba sont des souvenirs de petite fille. (L’auteure est elle-même née à la Havane et a grandi aux États-Unis).

Nora ou le paradis perdu raconte l’histoire de deux cousines très amies et très proches : Nora et Alicia. Nora est timide, un peu timorée, jamais au centre de l’attention, très obéissante. Alicia, c’est tout l’inverse : elle est vive, espiègle, sûre d’elle, aventureuse. Leur enfance se déroule dans de grandes maisons à la Havane. On y découvre un Cuba florissant, très catholique, avec des fillettes très bien élevées et très policées, un mode de vie très prude et l’omniprésence de la beauté des lieux. La pétulante Alicia flirte en douce avec Tony ; elle sera sévèrement punie pour cela. Ça ne se fait pas.

Avec la révolution et l’accession au pouvoir de Fidel Castro, le niveau de vie va dégringoler peu à peu. Ce n’est pas un roman politique, mais le portrait du pays sous Castro brossé par Cecilia Samartin est à charge et sans appel : c’est une lente dégringolade, les produits disparaissent les uns après les autres des commerces, le rationnement se met en place, les gens s’avilissent.

Alicia revoit Tony, qui croit dur comme fer à la révolution ; pendant ce temps, la famille de Nora et d’Alicia commence d’émigrer, en une longue hémorragie. Il devient de plus en plus difficile de partir, les visas sont délivrés au compte-goutte. Les parents de Nora choisissent de quitter l’île pendant qu’il est encore temps, alors que le père d’Alicia s’y refuse.

Commence en 1962 la vie américaine de Nora ; c’est via les lettres qu’elle reçoit que le lecteur suit la vie d’Alicia à Cuba et en voit les conditions se dégrader progressivement. Alicia se marie à Tony ; ils vivent dans une grande misère et ont une fille, Lucinda. Tony est envoyé à l’étranger pour soutenir d’autres révolutions pendant les premières années de sa fille ; il est absent quand on la découvre aveugle. Son inscription à la clinique pour des soins ophtalmologiques traîne – les officiels sont prioritaires – puis est annulée quand on apprend qu’Alicia est allée une fois prier dans une église. Car toutes les églises sont désaffectées, prier est interdit et la délation est largement encouragée.

Pendant ce temps, Nora ne s’habitue pas vraiment à la vie américaine ; son cœur est à Cuba, un Cuba idyllique, un Cuba d’enfance et de couleurs. La vie de Nora est l’occasion d’une réflexion fine sur ce qu’est le déracinement, l’émigration ; la douleur de devoir quitter son pays quand on est contraint de le faire ; l’absence.

Lorsque Nora comprend que sa cousine est au plus mal, en 1981, elle retourne à Cuba, pour y découvrir une vie, une ville, une situation laides, un vrai crève-cœur. Elle y retrouve en même temps son pays, ses racines, son identité.

Nora ou le paradis perdu est un très bon roman, une belle fresque historique avec des accents très réalistes. Dommage que l’une des dernières scènes brise ce réalisme pour verser dans l’aventure de pacotille, on y perd un peu d’authenticité.

Nora ou le paradis perdu, par Cecilia Samartin. Archipoche, 2015.alice

La librairie de l’île

Ça, c’est un vrai conte, un petit roman tout simple qui fait du bien, qui tartine de tendresse les cœurs endurcis. A lire avec un thé et des gâteaux, quand il pleut dehors.

Note : 4/5

9782266273374

Cette chronique est écrite dans le cadre du Prix littéraire des Chroniqueurs web, catégorie Livres de Poche, sous-catégorie (que j’invente) : la mort, le deuil et après (3).

Pris séparément, tous les éléments qui font la trame de ce récit pourraient sembler déprimants : un libraire veuf qui ne se remet pas vraiment de la mort de sa femme et dont les affaires périclitent ; un bébé abandonné par sa mère déposé un jour dans la librairie ; une galerie de personnages secondaires qui ont aussi quelques ennuis…

Prenez tous ces faits, mélangez-les au shaker et vous obtenez un roman gai, vif et fort sympathique ! Ce n’est peut-être pas le livre « de l’année », mais il vous fera sourire ; les personnages sont attachants ; l’amour de la littérature infuse entre les lignes pour imprégner tout le roman.

L’action a lieu sur une île du Massachusetts, petit univers où tout le monde se connaît, avec ses deux restaurants et sa flopée de touristes en été. A. J. Fikry n’est pas du coin : il est venu ouvrir une librairie avec sa femme sur l’île natale de cette dernière. Depuis son décès, Fikry vivote ; il n’organise plus d’événements dans sa boutique, plus de rencontre avec des auteurs – c’était plutôt sa femme, l’extravertie. Lui est en mode ours grincheux. Attention, il n’est pas non plus insupportable, comme peuvent l’être les personnages de romans : il est déprimé mais humain (plus que le personnage d’Alors vous ne serez plus jamais triste !). Lorsqu’il agresse à moitié une représentante de maison d’édition qui ne lui a rien fait, au début du roman, il s’en veut. Il se désintéresse de la vie de l’île mais n’est pas coupé du monde.

Alors ce monde, il va s’y réintroduire peu à peu lorsqu’une toute petite fille est déposée dans sa boutique, au matin, avec un petit mot :

Voici Maya. Elle a vingt-cinq mois. C’est une petite fille douce et sage, TRÈS INTELLIGENTE, qui parle remarquablement bien pour son âge. Je tiens à ce qu’elle grandisse entourée de livres et de gens pour lesquels la lecture compte. Je l’aime infiniment, mais je ne peux plus m’en occuper. Son père ne peut pas faire partie de sa vie, et je n’ai pas de famille qui puisse m’aider. Je suis désespérée.

Bien à vous,

La mère de Maya.

J’aime beaucoup le « bien à vous » à la fin du petit mot. C’est très poli et un peu procédurier, ça décale le ton, ça rend tout le reste moins grave ; comme ce roman.

Fikry va évidemment adopter la petite et voir sa vie reprendre des couleurs, du volume, des odeurs. C’est le récit de ce ré-enracinement dans la vie de l’île, avec quelques intrigues secondaires et une histoire d’amour qui fait du bien.

Du début à la fin, je trouve que La librairie de l’île fait du bien, comme un médicament homéopathique vous soigne : délicatement, légèrement, sans effets secondaires ni arrière-pensée.

Je ne vous en dis pas plus de peur de vous dévoiler trop de l’intrigue. Je ne peux que vous conseiller cette lecture, surtout si il pleut dehors !

Et que vous avez de l’affection pour les librairies bien sûr… Vous vous souvenez de la librairie de voyage de Coup de foudre à Notting Hill ? Les quelques scènes du film qui s’y déroulent (le client qui demande tout sauf des livres de voyage…) donnent envie de mieux connaître le lieu. Dans ce livre, c’est pareil : on vit au rythme de la librairie, de ses clients, de son tenancier taciturne, de la fillette qui y grandit.

279 pages de douceur, ça fait toujours du bien.

La librairie de l’île, par Gabrielle Zevin. Pocket, 2015.alice

 

Alors vous ne serez plus jamais triste

Un médecin est décidé à mourir ; une vieille dame extravagante, conductrice de taxi, lui extorque 7 jours pendant lesquels il doit obéir à tous ses ordres.

Note : 3,5/5.

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Cette chronique est écrite dans le cadre du Prix littéraire des Chroniqueurs web, catégorie Livres de Poche, sous-catégorie (que j’invente) : la mort, le deuil et après (2).

Le Docteur – dont nous ne connaîtrons pas le nom – a perdu sa femme il y a un an, aux alentours de Noël. Il est décidé à mourir, tout est gris pour lui, il ne sait plus ce qui pourrait le motiver à bouger, il ne sait plus soigner.

La preuve ? En ce dernier jour de sa vie – il a prévu de mourir le soir-même – il se rend à son bureau pour ranger des documents. Faire de la paperasse ? Le dernier jour de son existence ? Il faut vraiment avoir perdu toute étincelle de vie ! Imaginez un astéroïde bondissant vers notre planète, qui doit tout anéantir demain : qui d’entre nous dirait : « Tiens, je vais en profiter pour faire ma déclaration d’impôts » ?

Il alpague le premier taxi qu’il voit pour se rendre à son bureau. Or son chauffeur est une vieille dame bourrée de rides et de dons, habillée en robe de gala, qui descelle dans les plis du visage du Médecin sa mort imminente. Elle passe un marché avec lui : il doit lui donner les 7 prochains jours de sa vie, faire ce qu’elle lui demande, et donc reporter son suicide d’une semaine.

Histoire jusque là très classique, mais le personnage de la vieille femme relève complètement l’intérêt de ce court roman. Les activités des 7 jours sont également assez sympa, et pas trop branchées philosophie ou spiritualité. D’ailleurs, le premier jour, elle… ne lui demande rien, car il faut bien préparer les activités des jours suivants, non ? Et elle a quelque chose de prévu avec sa famille, alors… Cette femme change de robe de soirée – et de couleur de cheveux – tous les jours. Elle entraîne le Médecin dans des situations qui sont destinées à son nouvel ami suicidaire mais qui ne sont pas non plus anodines pour elle : un enterrement par exemple, pour lui faire ouvrir les yeux sur les conséquences concrètes de son souhait de mort, mais l’enterrement de quelqu’un qu’elle connaît. Elle est aussi franchement perchée. Et peut-être immensément riche.

La 4e de couverture parle d’un « conte », à tendance philosophique. Rien de tel à mon avis : Alors vous ne serez plus jamais triste ne m’a pas amenée à reconsidérer l’existence ni à revoir mes priorités dans la vie. C’est néanmoins un sympathique petit roman, qui raconte une histoire que l’on a tous en tête de pacte avec le diable, de joie de vivre vs. dégoût de l’existence.

La persistance du Docteur dans son projet suicidaire maintient le suspens sur l’issue de l’histoire ; la fin est d’ailleurs assez bien trouvée, même si j’ai un peu regretté les explications finales qui lèvent le voile sur la plupart des mystères du récit.

Le ton est très léger ; contrairement à Camille, mon envolée, ici vous ne pleurerez pas ; ici, on parle principalement d’espoir et de vieillards loufoques, sous couvert de personnage suicidaire.

NB : ce roman est suivi dans l’édition de poche de la nouvelle La mort est une garce, qui n’est pas du tout du même niveau et n’a, à mes yeux, absolument aucun intérêt. Encore une histoire de médecin ; on devine que Baptiste Beaulieu est lui-même médecin et qu’il n’écrira probablement que des histoires de médecins. Pourquoi pas ? Mais je crains que cela ne tourne vite en rond…

Alors vous ne serez plus jamais triste, de Baptiste Beaulieu. Le Livre de Poche, 2015.alice

 

Songe à la douceur

Attention OLNI : Objet Littéraire Non Identifié. Critique écrite dans le cadre du Prix des chroniqueurs web, sélection Romans jeunesse / Young Adult.

Note : 3,5/5.

Songe à la douceur

Ce roman est un OLNI : Objet Littéraire Non Identifié ! Histoire d’amour d’adolescents revue par les adultes qu’ils sont devenus, d’une profondeur et d’une justesse émouvantes, elle est écrite en vers, d’une poésie tantôt douce tantôt percutante, d’un humour qui vous laisse un sourire accroché au visage tout au long de cette lecture, finalement bien moins naïve qu’il n’y paraîtrait au premier abord.

Les mots ne sont pas sagement alignés sur la page, non, ils dansent, épousent les propos de l’auteur dans des courbes délicates, ils sursautent, sautent à la ligne, vous sautent au visage ; allant même jusqu’à former les courbes des visages des deux personnages dans un duel de volonté et de désir… L’écriture dynamique, originale, poétique, presque comme des calligrammes, en devient un personnage à part entière et porte visuellement le sens des mots.

Pour que tous nos sens soient comblés, l’auteure a également fourni au lecteur sa bande-son (que je n’ai pas écoutée), et a précisé que ce roman était librement inspiré du roman Engène Onéguine de Pouchkine, et de l’opéra de Tchaïkovski du même nom (que je n’ai jamais lu, ni vu). Mais mon ignorance de ces deux points n’a pas été un handicap (au contraire, une invitation à découvrir cette oeuvre russe).

L’histoire donc, c’est celle de Tatiana et d’Eugène, qui se sont connus lors de leur adolescence, et qui se retrouvent dix ans plus tard, par hasard dans le métro. Tatiana n’a jamais oublié cet amour, et le passé et le présent s’entremêlent autour d’eux, dans un sens propre à chacun, pour voir s’accomplir un dénouement – finalement – non cousu de fil blanc.

Certains dialogues sont absolument irrésistibles, Clémentine Beauvais a le sens de la mise en scène, de la métaphore pour décrire les émois et du détail qui fait toute la différence, du mot juste, qui touche au coeur dans un petit pincement, de la mélopée de pensées répandues dans une tendre nostalgie.

J’ai vraiment apprécié cette lecture jeunes adultes, à découvrir pour ceux en recherche d’originalité et de douceur, amateurs de poésie.

fannySonge à la douceur, par Clémentine Beauvais. Editions Sarbacane, 2016.

Un parfum d’encre et de liberté

Une fresque historique oscillant entre 2 époques, entre guerre de Sécession et 2014, via deux personnages de femmes.

Note : 2,5/5.

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Cette chronique est écrite dans le cadre du Prix littéraire des Chroniqueurs web, catégorie Livres de Poche, sous-catégorie (que j’invente) : les grandes fresques historiques (1).

« Un parfum d’encre et de liberté » est un livre balancier : les chapitres sont dédiés les uns à Sarah de 1859 à 1865, les autres à Eden en 2014, en une alternance parfaite. Sarah, Eden, Sarah, Eden, Sarah, Eden, etc.

Sarah, c’est Sarah Brown, librement inspirée de la « vraie » Sarah Brown, fille d’un célèbre abolitionniste et abolitionniste elle-même, artiste et « féministe avant l’heure », comme l’assure l’auteure du roman.

Eden, c’est Eden Anderson, pure invention romanesque, femme en crise, particulièrement fragile et agaçante qui agresse tout ce qui l’entoure car elle ne parvient pas à avoir d’enfant.

Le lien entre les deux femmes ? Ce sont deux objets. Une maison, que Sarah a connue et dans laquelle Eden emménage. Une tête de poupée, retrouvée dans une cache sous la maison dès le début du roman par Eden en 2014 et qui traverse en pointillé la vie de Sarah, avec un suspens bien mené pour savoir quelle poupée croisée par Sarah va devenir la tête de poupée d’Eden.

Elles sont également liées par l’impossibilité d’enfanter.

Eden est d’une humeur massacrante car elle est passée par tous les traitements modernes, médecine, médecine douce, régimes, spiritualité, méditation, FIV, et qu’il ne se passe rien. Elle met de façon répétée ses sautes d’humeur sur le compte des hormones (ce qui a fini par m’agacer), mais elle est surtout décrite comme dépressive. Quand son mari arrive avec un chien, elle le rejette complètement puis finit par s’y attacher néanmoins, il devient sa bouée de secours. L’écrivaine explique à la fin que ce personnage est né d’une phrase qui l’a obsédée mais que je trouve un peu banale : « Un chien ne remplace pas un enfant ». Heureusement pour le lecteur, l’ambiance de la petite ville où Eden a emménagé, le mystère de la tête de poupée et surtout la présence du chien finissent par éclaircir un peu l’horizon et elle commence d’aller mieux.

Sarah est une battante. Elle est de son époque : elle obéit à ses parents, à des règles de vie qui ne sont plus les nôtres, mais elle est très moderne également. Indépendante, lettrée, courageuse. Son père est un abolitionniste actif, qui prône l’action armée ; on dirait un « terroriste » de nos jours. Le roman s’ouvre sur l’annonce de sa stérilité suite à une dysenterie. Son énergie maternelle, elle la convertit en art. L’idée de l’auteure est assez fine : pour aider les esclaves en fuite vers le nord (c’est le « Underground railroad », le chemin de fer souterrain dont Justine a parlé récemment), le réseau abolitionniste leur décrit les lieux de passage et leur donnent des cartes, mais la plupart ne savent pas lire. Sarah commence donc de peindre des paysages, avec des symboles codés qui donnent toutes les informations dont ont besoin ces esclaves : ici, une halte possible, là, un danger, etc.

Si le récit de la guerre de Sécession et de l’abolition m’a bien plu, avec une histoire d’amour peut-être convenue mais bien faite, en revanche l’histoire d’Eden m’a semblé superfétatoire, voire inutile. Peut-être parce que le personnage m’a un peu porté sur les nerfs ?

Les deux femmes sont décrites de façon trop caricaturale peut-être : Sarah est l’archétype de la vraie femme forte, trop forte peut-être ; on sent l’admiration éperdue de Sarah McCoy pour son personnage. Et Eden est son double, la fausse femme forte, la battante moderne qui a tout donné dans son travail de communicante et qui est incapable de surmonter les épreuves et les aléas de la vie, de réconcilier la tête et le corps, qui devient incapable de communiquer, et qui est sauvée par un chien, sa petite voisine et une libraire. Le coup du chien, quand même… On l’a déjà beaucoup lu, non ?

J’ai aussi trouvé la construction trop travaillée, trop visible ; on a l’impression que le roman sort tout droit d’un atelier d’écriture, tout est un peu téléphoné et sans surprise, comme si l’échafaudage était encore bien visible pour tenir la structure. Trop propre, trop léché.

Un détail enfin : c’est un livre très américain, on parle de Dieu à tous les coins de page, avis aux allergiques !

En résumé : une lecture légère, plutôt agréable, mais très téléphonée.

Je lirai quand même le premier roman de Sarah McCoy, Un goût de cannelle et d’espoir, par curiosité.

Un parfum d’encre et de liberté, par Sarah McCoy. Pocket, 2016.alice

Camille, mon envolée

Un livre-témoignage très touchant, sans verser dans le pathos, sur la mort d’une jeune fille de 16 ans, écrit par sa mère.

Note : 5/5

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Cette chronique est écrite dans le cadre du Prix littéraire des Chroniqueurs web, catégorie Livres de Poche, sous-catégorie (que j’invente) : la mort, le deuil et après (1).

Je ne voulais pas lire ce livre. J’en ai lu le résumé sur Babelio :

Dans les semaines qui ont suivi la mort de sa fille Camille, 16 ans, emportée une veille de Noël après quatre jours d’une fièvre sidérante, Sophie Daull a commencé à écrire.

Je suis bi-maman depuis 2 mois, ma fille a bientôt 3 ans, mon fils est un mini-bébé… Je ne voulais pas lire ce livre. Depuis que je suis maman, les histoires de mort-problème-torture-maltraitance-etc d’enfants, réelles, faits divers ou littéraires, me touchent à outrance. J’ai même pleuré comme une passoire en lisant Les gens heureux lisent et boivent du café, que je n’ai pourtant pas trouvé spécialement bien écrit ou intéressant. Alors, un livre-témoignage écrit à la première personne, racontant ce décès foudroyant d’une ado sympathique et épanouie, je ne voulais pas le lire. Je lirai les 9 autres livres de la sélection Poche, et puis voilà tout, pensais-je.

Sauf que les commentaires sont bons, qu’il y a dans le résumé un je ne sais quoi de rassurant, et que je me retrouve entraînée. C’est même le premier livre que je lis en rentrant chez moi. Sa faible épaisseur facilite son abord, 192 pages en édition de poche. Je le dévore en peu de temps.

Ce livre est une auto-fiction, écrite à partir d’un carnet rempli par Sophie Daull peu de temps après la mort de sa fille. S’il est court, c’est que l’auteure s’est promis d’arrêter son carnet lorsqu’elle ne parlerait plus de Camille, mais d’elle-même ; lorsqu’elle ne parlerait plus de sa fille, mais de sa peine à elle.

Là est toute la force de ce roman : on n’y veille pas une morte, on ne s’enfonce pas dans son absence, mais on découvre deux vies. Celle de Camille, à travers ces 4 jours de fièvre, celle de Sophie, 3 mois après le décès ; celle qu’elles partageaient, via quelques souvenirs.

Comme le dit si bien la 4e de couverture,

Loin de l’épanchement d’une mère endeuillée, Camille, mon envolée est le récit d’une résistance à l’insupportable, où l’agencement des mots tient lieu de programme de survie.

Les 4 derniers jours de Camille, c’est l’histoire d’une fièvre terrassant cette jeune fille, de l’absence d’écoute médicale, d’une mort inattendue et incongrue – d’autant plus bouleversante que nous, lecteurs, savons que Camille va mourir et que sa mère, la narratrice, en ignore tout.

C’est une histoire pleine de moments tendres, drôles aussi. La visite des différentes entreprises de pompes funèbres est un délice, c’est frais, c’est décalé. Le réseau d’amis autour de Camille et de Sophie étonne et donne envie d’avoir le même : que d’amitié ! Que de gens différents ! Sophie Daull est comédienne de théâtre, cela aide peut-être à avoir des entourages variés ?

Sophie Daull réussit l’exploit de nous faire aimer sa fille, de nous donner la sensation de la connaître ; elle la fait réellement vivre par ses mots et, de là, nous la pleurons également, nous pleurons sa perte.

Car, ne vous leurrez pas : vous pleurerez. Si ce livre vous touche, et je pense qu’il vous touchera, vous pleurerez.

Addendum : quelle est cette étrange coïncidence qui m’a amenée à lire ce livre deux jours avant d’apprendre la tragédie, similaire, qui touche le frère d’une très bonne amie ? Cette lecture m’a peut-être permis de mieux comprendre leur douleur.

Camille, mon envolée, par Sophie Daull. Le Livre de Poche, 2016.alice