La vie invisible d’Addie Larue

Dans la grande lignée des pactes avec le diable, découvrez Addie, la femme à la vie si longue mais dont personne ne peut se souvenir.

4/5

Ce livre m’a fait penser à La femme d’argile et l’homme de feu (The Golem and the Jinny, je le précise pour Justine qui me l’avait prêté en anglais), d’Hélène Wecker.

Je précise que cette lecture n’a rien à voir avec le prix poche du festival L’Ouest Hurlant, contrairement à mes précédentes chroniques. C’est en fait une bonne surprise mise en avant à la médiathèque de mon village : merci les bibliothécaires !

Comme pour Les Noces de la Renarde, ou pour Un parfum d’encre et de liberté (pour ne citer que des livres présents sur les Mécaniques imaginaires), l’intrigue est segmentée entre plusieurs époques.

Il y a aujourd’hui à New York, où Addie vit depuis une trentaine d’années. Addie est plus qu’habituée à son sort : depuis 300 ans, les gens l’oublient. Dès qu’ils la quittent, qu’ils ferment une porte les séparant d’eux, dès qu’elle quitte leur horizon immédiat, ils l’oublient totalement. Elle, par contre, n’oublie rien. Elle a toujours le même âge, le même corps, et tous ses souvenirs. Elle sait donc bien que, depuis son pacte avec une puissance occulte, il est impossible que quiconque se souvienne d’elle. Comment se fait-il alors qu’un libraire la reconnaisse à sa deuxième venue ?

Il y a aussi 1714, l’année du pacte. Puis les années qui suivent, de chapitre en chapitre : la découverte par Addie de sa condition, ses premières réactions, ses premiers voyages, ses découvertes… ponctués par un rendez-vous régulier : le 29 juillet. Le 29 juillet 1714, Adeline a conclu son pacte avec une ombre. Le 29 juillet 1715, la puissance revient la voir. Puis d’autres années, toujours le 29 juillet. Le but de ce dieu obscur ? Récupérer l’âme d’Addie. Mais Addie est tenace…

D’aucuns pourraient trouver ce livre trop long et trop lent : de fait, il prend son temps, mais c’est au profit d’un récit construit, calibré, détaillé. La longueur du récit n’est pas au service de péripéties mélangées à des rebondissements, mais plutôt à l’observation des conséquences du pacte et des choix faits par Addie. Si vous détestez les romans qui prennent leur temps, passez votre tour ! On a ici une lecture à faire au coin du feu, tranquillement, en hiver, en prenant tout son temps.

Si la longueur ne m’a pas rebutée, étrangement, j’ai plutôt achoppé sur le titre sur roman et ce « Addie » que l’on retrouve sans cesse. Adeline est française, Addie est censé être le diminutif de son prénom. Elle choisit ce diminutif pour échapper symboliquement à un sort sans avenir et sans liberté (mariage, enfants, travail dans la Mayenne française du 18e siècle). Or je trouve que « Addie » ne sonne vraiment pas bien, ne convient pas au personnage. Cette remarque semble complètement anecdotique une fois écrite… c’est peut-être le révélateur d’une petite difficulté à m’identifier au personnage ?

Plusieurs personnes ont discuté la fin du roman, que je ne vais évidemment pas raconter ici, ne comprenant pas le choix d’Addie. Il ne pouvait, selon moi, pas y avoir d’autre fin, le roman suit la narration classique de tout pacte avec le Diable, mais cela révèle peut-être, de nouveau, un petit défaut de construction du caractère d’Addie.

Une fois ces difficultés oubliées, on tient avec La vie invisible d’Addie Larue un chouette roman fantastique mêlant malédiction, romance, art et histoire.

La vie invisible d’Addie Larue, par Victoria E. Schwab. Lumen, 2021.

Les Noces de la Renarde

Ce roman fait partie de la sélection du prix Poche de L’Ouest Hurlant.

Note : 5/5

Ce livre m’a fait penser à mes dernières lectures orientales écrites par des occidentaux : Porcelaine, d’Estelle Faye, qui se déroule en Chine et pendant 1 millénaire, ou dans un tout autre registre Les évaporés, de Thomas B. Reverdy (sorte de roman policier, pas du tout de la littérature de l’imaginaire). Une partie de l’histoire m’a aussi remis en tête des images du Voyage de Chihiro, pour l’entremêlement entre le monde « réel » (pour autant qu’il existe) et le monde des esprits.

Quel plaisir ! Quelle belle découverte !

Depuis notre participation au PLIB cru 2019, je me méfiais quelque peu des publications de la maison Scrinéo : en bon dinosaure du siècle dernier, je ne me reconnaissais que peu dans ces récits adulescents, je trouvais les romans pas assez fouillés, non aboutis. C’était d’ailleurs le reproche que les Mécaniques imaginaires avait fait à Rouille, de Floriane Soulas, l’autrice des Noces de la Renarde, le roman qui nous occupe aujourd’hui.

Les Noces de la Renarde m’a au contraire comblée : un cadre extrêmement travaillé, une narration bien pensée oscillant entre deux époques, le 15e siècle et le 21e siècle, une intrigue fine, intelligente, faisant appel à la patience du lecteur… Floriane Soulas ne se cantonne pas au fantastique nippon mais entremêle roman policier, thriller, croyances fantastiques en un combo très réussi.

Nous sommes au Japon (que l’autrice semble particulièrement bien connaître !), au cœur d’une forêt de montagne, en 1467, auprès de Hikari. Hikari semble humaine, au premier abord, mais c’est une yokaï, une créature surnaturelle, plus précisément une kitsune, un esprit renard qui « prend souvent la forme de belles jeunes femmes pour séduire les humains et voler leur vie ou leur énergie vitale », nous apprend une note de bas de page.

(Car oui, quelques notes de bas de page émaillent la lecture, renforçant l’illusion d’un récit japonais traduit en français, mais rien de pénible : je suis assez allergique à ce procédé en fiction mais ici, il ne m’a pas dérangée).

Nous sommes aussi à Tokyo, auprès d’une (vraie) jeune fille, Mina, qui sort tout de même de l’ordinaire : elle a le pouvoir de voir les yokaïs (esprits et monstres du folklore japonais), ce qu’elle cache à tous. Elle en voit d’ailleurs énormément, peut-être un peu trop à mon goût : la quantité de fantômes présents sur sa route quotidienne maison – lycée m’a laissée perplexe et a un peu entamé ma suspension de l’incrédulité. L’une de ses camarades de classe souffre d’ailleurs d’une possession :

Une jeune fille à la peau livide et aux mains crochues comme des serres s’agrippait à Emiko. Ses cheveux emmêlés poissaient jusque sur ses épaules décharnées. Elle dut sentir le regard de Mina car sa tête pivota à cent quatre-vingt degrés sur son cou, dans un tortillement de chair répugnant. Elle pointa sur elle son unique œil. L’autre pendait, inutile, sur sa joue creuse et sale. Mina retint un hoquet dégoûté alors que l’esprit lui offrait une grimace édentée avant de se pencher de nouveau sur Emiko pour lui murmurer des mots qu’elle seule pouvait entendre.

Hikari, la kitsune, et Mina, l’humaine d’aujourd’hui, évoluent en parallèle de chapitre en chapitre. Le quotidien d’Hikari est celui de la chasseuse de son clan, talentueuse mais trop curieuse des humains au goût de ses sœurs. Elle est captivée par le village situé plus bas dans la montagne, elle aime observer la vie des villageois. Mais ces derniers s’aventurent trop près du territoire des petits dieux et risquent de rentrer en contact avec les kitsune, ce qui est fortement interdit. C’est une histoire de pouvoir, de clan et d’amour qui se joue ici.

Pour Mina, les tensions à l’œuvre sont d’une toute autre nature : la déléguée de sa classe l’entraîne dans une enquête… policière, disons, si les policiers sont des exorcistes et les malfrats, des démons.

Les deux histoires s’entremêlent lentement, au gré des pages et des échos, mais sans urgence, sans se presser. Si l’on devine peu à peu le point de convergence, le récit aménage des surprises jusqu’à la fin, en douceur.

Les Noces de la Renarde est donc assez noir, mais aussi emprunt de subtilité. Je le conseille fortement !

Les Noces de la Renarde, par Floriane Soulias. Scrinéo, 2019

Méfiez-vous du chien qui dort

Ce roman fait partie de la sélection du prix Poche de L’Ouest Hurlant.

Note : 3,5/5

Ce livre m’a fait penser à Dévotion, de Patty Smith, également un recueil de nouvelles et dont l’ambiance m’a paru assez proche.

Méfiez-vous du chien qui dort est à la fois le titre de ce recueil de nouvelles et celui de la nouvelle phare, qui ouvre le livre. Avec ces 7 récits pour 320 pages, de longueurs variables, Nancy Kress propose un univers très cohérent, même si toutes les histoires sont totalement déconnectées.

Un même voix, un même ton, une même mélancolie sous-jacente et naturelle irriguent ces nouvelles. Elles semblent toutes s’enraciner dans un monde très construit et complexe, dont seul un infime pourcentage est dévoilé par la narration.

Sans le résumé proposé par la 4e de couverture, je n’aurais pas deviné que la nouvelle éponyme, Méfiez-vous du chien qui dort, appartient à un cycle, celui « des insomniaques » :

Alors qu’elle est bord de la ruine, une famille investit toutes ses économies dans l’achat d’une portée de chiots génétiquement modifiés pour les vendre. Parce qu’ils n’ont pas besoin de dormir, ils semblent pouvoir devenir des chiens de garde parfaits. Mais derrière ce qui semble une bonne affaire guette un investissement raté, des bouches à nourrir, des animaux potentiellement dangereux. Face à ces chiens au comportement étrange et anxiogène, Carol Ann émet des doutes. Mais qui écoutera les mises en garde de la cadette ?

Au passage, je ne comprends pas le titre : on parle de chiens insomniaques, « potentiellement dangereux » donc, mais on nous enjoint à nous méfier de ceux qui dorment. Si quelqu’un comprend l’intention de l’éditeur, je suis preneuse de l’explication !

Les nouvelles de Nancy Kress ne proposent pas de chute, il n’y a pas d’effet « waouh » à la fin, de retournement de situation : on quitte les personnages comme on les a trouvés, après des évolutions, sans révolution.

A la lecture du recueil, j’ai beaucoup apprécié le ton, la mélancolie ambiante, les personnages très humains, la qualité de construction des contextes (toujours très noirs). Toutefois, je me rends compte, deux semaines plus tard, que les nouvelles s’effacent déjà de ma mémoire, pour ne laisser que des impressions, des fantômes d’histoires.

Méfiez-vous du chien qui dort, par Nancy Kress. Hélios, 2020

C’est l’Inuit qui gardera le souvenir du Blanc

Ce roman fait partie de la sélection du prix Poche de L’Ouest Hurlant.

Note : 3/5

Ce livre m’a fait penser :

  • à En panne sèche d’Andreas Eschbach ou encore Water Knife de Bacigalupi pour l’aspect thriller, livre d’action
  • à Construire un feu, de Jack London, dans lequel le personnage, dans le grand nord canadien, meurt lentement de froid

Le titre, élégamment alambiqué, ainsi que le dessin de la couverture, avait retenu mon attention dès la lecture de la liste de titres retenus pour le prix Poche.

Avec 251 pages, C’est l’Inuit qui gardera le souvenir du Blanc est un livre court, qui condense de nombreux thèmes : écologie, dérives de la technologie, hyper-surveillance, scission extrême entre riches et pauvres… Le tout entre neige et thriller.

Je vous ai parlé de Simili-love récemment, que j’avais trouvé intéressant mais inabouti. C’est l’Inuit qui gardera le souvenir du Blanc travaille dans l’ensemble la même matière, avec une société scindée à l’extrême, un très haut niveau de surveillance numérique, un personnage qui ouvre progressivement les yeux et se retourne contre la société à laquelle il appartenait auparavant.

J’ai toutefois trouvé que C’est l’Inuit est un roman plus complet, sans doute grâce au croisement entre deux lieux, la république Inuit indépendante d’un côté, Montpellier de l’autre (zone sécurisée, zone franche). Deux lieux, et deux types de personnages : les Inuits d’un côté, dont Kisimiipunga sera la principale représentante auprès du lecteur, les français de l’autre, tous des hommes travaillant pour la Sécurité nationale. L’alternance des chapitres, de l’action et des lieux enrichit la narration au fur et à mesure des pages, intriquant les objectifs des personnages et les événements.

2089, dans une société hyper-technologique, tous les habitants de la planète sont reliés au réseau de surveillance de leur zone gouvernementale. Les territoires inuits, pourtant, ne suivent pas la règle commune ; là, pas de surveillance, une certaine liberté et de grands espaces sauvages où l’on peut retrouver la nature et des gestes ataviques. Les gouvernements planétaires tentent désespérément de trouver une parade à cette indépendance qui a, semble-t-il, fort à voir avec les narvals, et leur sonar si particulier. La jeune chercheuse inuit Kisimiippunga vient de terminer le rite ancestral de la Première Chasse. Alors qu’elle est seule au milieu de nulle part, elle voit surgir un traîneau sur lequel elle découvre un Européen blessé. Qui est-il et que vient-il faire ici ?

Kisimiipunga est un personnage intéressant : une scientifique de haute volée, également chasseuse (elle achève son rite de la Première Chasse à l’ouverture du roman), excellente tireuse (tiens tiens, comme l’auteur), visiblement séduisante, insensible à la douleur et au froid… A mon goût un peu trop exceptionnelle pour être crédible. Les personnages masculins sont plus archétypiques et faciles à deviner.

Derrière les histoires individuelles se joue rien de moins que l’indépendance des territoires indigènes.

Si l’ensemble se lit très bien, en bon thriller bien mené, j’ai accroché sur plusieurs détails de narration ou d’écriture qui m’ont gênée au fur et à mesure de la lecture.

Il y a toutefois d’excellentes trouvailles, comme ces préparations obligatoires pour une rando-trecking en solitaire en montagne :

Les pièces du dossier qu’il avait dû monter pour obtenir son autorisation de grande course en montage défilèrent sur l’écran : certificat de compétences, attestation d’entraînement assidu à l’escalade, liste et niveau des courses précédentes, check-up médical, itinéraire de la course choisie, horaire prévu, réservation au refuge du Sélé pour la redescente, attestation de régularité fiscale, paiement de la redevance et des honoraires à l’Ordre des guides…

Ou encore, le fait qu’un commando ne part pas en mission incognito sans son juriste pour une évaluation en toute circonstance des risques encourus.

En bref, de bonnes trouvailles, un contexte intéressant et des personnages que j’ai trouvés un peu bancals. Cela m’a donné envie de lire d’autres romans ayant lieu dans les territoires inuits : De pierre et d’os, de Bérengère Cornut a rejoint ma pile à lire !

C’est l’Inuit qui gardera le souvenir du Blanc, par Lilian Bathelot. Pocket, 2020.

Les dames blanches

Ce roman fait partie de la sélection du prix Poche de L’Ouest Hurlant.

Note : 3,5/5

Ce livre m’a fait penser à :

  • D’autres livres de Bordage… avec mes excuses pour ce renvoi un peu nul, mais de fait on retrouve la narration très rythmée souvent présente chez Bordage, les personnages marquants, l’idée initiale toujours intéressante, une lecture plutôt grand public
  • Les fleurs pourpres, de Clifford D. Simak, pour la bulle infranchissable. Dans Les fleurs pourpres, c’est une barrière invisible qui entoure du jour au lendemain une petite ville américaine. (Il faudra que je vous parle un jour des romans de Clifford D. Simak, dont je dois avoir presque la totalité dans ma bibliothèque. Je nourris une profonde tendresse pour plusieurs de ses livres !)

Voilà une histoire assez courte mais dense, dont l’action se déroule sur près de deux générations, un livre leste et bien mené par un auteur hyper habitué à écrire ce type de récit. On passe un moment agréable (enfin, agréable… le récit est assez noir) en compagnie d’Élodie, Camille, Basile et les autres.

Toutefois, l’impression m’est restée, une fois le livre refermé, que Bordage l’avait écrit un peu vite et que le roman aurait pu être plus ciselé, plus affuté. Les personnages se répètent un peu, leurs motivations sont relatées à plusieurs reprises alors que l’on a encore en tête l’explication précédente, certaines actions et évolutions semblent attendues, comme issues d’une écriture un peu automatique. Les réactions étatiques à l’apparition des dames blanches sont d’une bêtise consternante, trop simplistes…

Et si l’on dévoilait un peu l’intrigue pour commencer ? Voyons ce que relate le résumé de l’éditeur en 4e de couverture :

Une étrange bulle blanche d’une cinquantaine de mètres de diamètre est découverte un jour dans une bourgade de l’ouest de la France. Elle attire et capture Léo, trois ans, le fils d’Élodie. D’autres bulles apparaissent, grossissent, et l’humanité échoue à les détruire. Leur activité magnétique de plus en plus importante perturbe les réseaux électriques et numériques, entraînant une régression technologique sans précédent. Seule l’ « absorption » de jeunes enfants semble ralentir leur expansion… La peur de disparaître poussera-t-elle l’humanité à promulguer la loi d’Isaac ? Mais peut-on élever un enfant en sachant qu’il vous sera arraché à ses trois ans ? Camille, qui a elle-même perdu un fils, et son ami Basile, d’origine malienne, ufologue de son état, vont essayer de percer le mystère des dames blanches afin d’éviter le retour à la barbarie.

Tout en me basant sur mes lectures d’autres romans du même auteur, qui peuvent être parfois noirs, mais jamais sinistres, je craignais toutefois que la lecture des dames blanches ne vire au sordide avec la disparition d’enfants de 3 – 4 ans, happés par des grosses boules blanches impénétrables. Il est étonnant comme la maternité peut transformer le caractère sur certains points, faisant remonter des réactions instinctives autant que viscérales : j’ai désormais les plus grandes difficultés à aborder les livres, films, séries dans lesquels de jeunes enfants sont éprouvés, violentés, étrillés. J’abordais donc ce roman avec quelque appréhension.

Finalement, je n’ai pas trouvé cette lecture pénible, ni difficile à soutenir (alors que les jeunes enfants y prennent quand même plein la tronche, je ne vous en dis pas plus). Il faut préciser que l’on comprend d’emblée vers quoi nous amène la narration du premier chapitre si on a lu le résumé du livre, puis que les personnages et les chapitres s’enchaînent rapidement sans laisser le temps à des émotions profondes de s’installer.

Une « dame blanche », c’est une grosse bulle blanche opaque, dans laquelle personne ne peut pénétrer, sauf des enfants âgés de 3 à 4 ans, qui sont attirés par les bulles de manière inexorable et presque surnaturelle : ils y disparaissent mêmes s’ils sont enfermés dans des chambres, même si l’on dresse un mur tout autour de la dame blanche.

Au commencement du roman apparaît la première dame blanche, puis elles se multiplient sur toute la surface du globe, sans qu’aucune communication ne soit possible avec elles, sans qu’aucune explication n’apparaisse aux humains, globalement dépassés par les événements. Ces grosses bulles deviennent très vite un ennemi majeur : non seulement kidnappent-elles des enfants, mais de plus elles émettent des ondes magnétiques qui brouillent chaque jour davantage les réseaux humains. De quelques unes à l’origine, elles surgissent de plus en plus nombreuses, avalant de plus en plus d’enfants, brouillant toujours plus les ondes et réseaux, devenant aux yeux de tous une menace majeure, unique, obsessionnelle et source d’une impressionnante régression technologique.

L’armée réagit à la brutale : avec des explosifs de plus en plus puissants, jusqu’à la bonne vieille charge nucléaire, mais rien n’y fait. Les machins ne bougent pas d’un pouce.

Au travers d’une série de personnages variés, que l’on suit sur des années, depuis l’apparition de la première « dame blanche » jusqu’aux tentatives les plus désespérées d’anéantissement de ces gros œufs, Pierre Bordage dessine petit à petit un roman de la première rencontre avec des êtres extra-terrestres, une histoire des peurs qui pétrissent l’humanité mais aussi un récit de l’acceptation. D’ailleurs l’un des personnages, Basile, l’ufologue noir, défend dur comme fer que tout le monde se trompe, que les dames blanches ne représentent pas une menace.

Le dénouement m’a laissé songeuse : il devient assez attendu au fur et à mesure de la progression de l’intrigue et l’explication finale ne m’a pas semblé très convaincante. J’ai eu la sensation que Bordage avait eu une très bonne idée de départ, avec matière à une galerie de personnages, une dénonciation virulente des peurs humaines et des réactions stupides de masse, mais qu’il est allé un peu à l’aveugle vers la fin du roman, avec un intérêt porté à la course (les chapitres intermédiaires) bien davantage qu’à la ligne d’arrivée (la fin).

Les dames blanches, par Pierre Bordage. L’Atalante Poche, 2020.

Simili-love

Ce roman fait partie de la sélection du prix Poche de L’Ouest Hurlant.

Note : 2,5/5

Ce roman m’a fait penser à :

  • Her, le film de Spike Jonze, dans lequel Joaquin Phoenix tombe amoureux de son programme d’exploitation, incarné par la voix de Scarlett Johansson.
  • C’est le cœur qui lâche en dernier, de Margaret Atwood, qui parle également d’amours synthétiques (entre autres sujets de ce petit livre beaucoup plus léger et ludique que La servante écarlate).

Si le titre (surtout) et la 4e de couverture (aussi) nous annoncent une histoire d’intelligence artificielle et d’amours trans-espèces, Simili-love est en fait un pamphlet anti-GAFA qui se camoufle sous la simili-romance. C’est un roman à thèse, qui interpelle le lecteur, par le biais de la fiction, sur les risques et conséquences de notre inattention mondiale à l’usage de nos données par les sociétés 2.0. Sous couvert de science-fiction, Simili-love parle évidemment – comme tous les romans de SF ou de fantasy – de notre société contemporaine et de ses travers, c’est-à-dire ici : l’exploitation des données personnelles par des entreprises supra-étatiques mal intentionnées et ses conséquences.

Dans un monde socialement fracturé, Foogle décrète la Grande lumière, rendant publiques les données personnelles de chacun. Dépourvus d’intimité, les gens s’isolent et vivent avec des androïdes facilitateurs de vie. De plus en plus nombreux, les pauvres sont chassés des centres, et perdent tous leurs droits. Après des années de dépression et de solitude, un écrivain quinquagénaire tombe fou amoureux de son androïde et rompt avec son statut protégé…

Est-ce ce décalage entre le propos annoncé (amour homme / machine) et le fond réel (alerte sur les données personnelles et sur une société hyper-clivée) qui m’a gênée à la lecture ?

Ou bien l’impression que l’histoire d' »amour » aurait pu être traitée de façon plus fine et plus intéressante, alors qu’elle est finalement assez vite évacuée ?

Peut-être la sensation d’avoir été un peu roulée dans la farine finalement…

J’ai été surprise par l’orientation de la 2e partie du roman, qui écarte le simili-love pour dessiner un antagonisme entre le monde dominé par les machines et le monde des inutiles, pauvre, dépeuplé mais plus vivant, plus sincère, plus réel. Je n’ai pas réussi à me projeter dans cette partie du récit, qui m’a semblé artificielle et, finalement, lointaine. Peut-être parce que je n’ai pas cru à la répartition sociétale entre les Élites (5% de la population), les Désignés (25%) et les Inutiles (70%) et surtout au génocide annoncé des Inutiles par les Élites, sous couvert de sur-population, sous le regard endormi des Désignés s’accrochant à leur statut.

Sans raconter tout le livre, je peux dire que si le début du livre se déroule dans le système, toute la fin a lieu en dehors du système, loin de l’hyper-connexion et du flicage global de la population.

Les thèses défendues par l’auteur sont de plus en plus visibles au fil des pages, au détriment de la qualité de la narration. De façon trop visible, c’est un modèle alternatif libertaire qui est présenté, intéressant mais sans subtilité.

Pour le dire autrement, je suis tout à fait sensible aux thèses de l’auteur. En tant que bibliothécaire, je suis globalement sensibilisée sur l’usage de nos données personnelles par les GAFA, sur l’absence d’attention aux petites clauses que l’on accepte dès que l’on utilise les réseaux sociaux, sur l’acceptation sans réflexion des cookies de nos sites web préférés, ainsi qu’aux conséquences de tous ces « j’accepte » automatiques. L’auteur s’attaque à cette acceptation massive en tant que chaînes modernes d’un esclavage de l’attention. En lectrice des romans de Damasio, je ne peux théoriquement que souscrire aux fictions qui travaillent cette matière, pourquoi pas en prônant l’anarchisme.

Mais Simili-love m’a au total semblé déséquilibré, assez froid ; la passion du narrateur pour l’androïde, qui est de nature hyper-sexuelle plutôt qu’amoureuse, un peu creuse.

J’ai hâte de savoir ce que les autres membres du jury ont pensé de ce roman et s’ils partagent mon sentiment ou non !

Simili-love, par Antoine Jaquier. Au diable vauvert (Les poches du diable), 2020.

Cry for help

Ce roman fait partie de la sélection du prix Poche de L’Ouest Hurlant, même si je ne le classerais pas comme littérature de l’imaginaire.

Note : 2/5

Ce roman m’a fait penser à :

  • la série Buffy contre les vampires,
  • tout un tas de films et histoires se déroulant dans un lycée américain.

Disons-le clairement : je ne suis pas (plus ?) le public cible de ce roman. Il n’a pas été écrit pour moi mais pour un lectorat adolescent. Pourtant, j’ai eu l’occasion de lire de nombreux autres récits tagués « jeune adulte » ou « ado » sans me sentir trop vieille : j’y trouvais mon grain à moudre. Fanny et Justine en ont d’ailleurs présenté un joli nombre sur Les mécaniques imaginaires !

Si la sauce n’a pas pris pour moi avec ce livre, je dois néanmoins saluer l’habilité de l’auteur : j’ai lu les 520 pages de Cry for help extrêmement vite, le livre ne m’est pas tombé des mains, au contraire je l’ai lu d’une traite. Sa force réside dans son personnage principal, Alice (tiens tiens), aux cheveux bleus.

Alice est une ado solitaire, au caractère extrêmement fort. A force de déménagements au gré des déplacements professionnels de son père, elle a l’habitude de ne pas d’intégrer et d’ailleurs, cela ne l’intéresse pas beaucoup.

Nous sommes aux États-Unis, dans le lycée américain d’une petite ville, semblable à tous ceux que l’on a vu dans de nombreuses séries, ou dans des films comme Éléphant de Gus Van Sant. Les lycéens arrivent le matin en voiture, ils ont de grands casiers à l’entrée, il y a des attroupements de pom-pom-girls autour des quaterbacks et tout le monde se tire dans les pattes avec une énergie étonnante. Il semblerait qu’il n’y ait pas de choux de Bruxelles à la cantine non plus, plutôt des boulettes de viande et des frites, qu’ils sont chanceux ces américains !

Alice attire tous les regards à son arrivée, ce qu’elle met sur le compte de ses cheveux bleus et de son look new-yorkais. Elle comprendra lentement que c’est plutôt sa parfaite ressemblance avec une autre adolescente de la ville qui lui attire autant d’attention. Et pour cause, ladite jeune fille a disparu corps et biens deux années plus tôt. Alice comprend peu à peu que c’est le grand traumatisme de la ville… Qu’elle alimente, malgré elle, par sa bizarrerie qui s’illustre par exemple par son choix (par hasard) de l’ancienne voiture de la disparue au garage d’occasion du coin (étrange !). Elle énerve aussi pas mal de monde avec son franc-parler et ses pieds dans le plat.

Sur un fond de thriller ado assez prévisible, Cry for help aborde les grands classiques de l’âge : l’amitié, les premières amours, s’assumer tel que l’on est, etc. Tout cela porté par un personnage qui est à l’opposé de la pimpante princesse car on a plutôt affaire, avec Alice, à un Shrek qu’à une belle au bois dormant, ça change et c’est sympa.

Le livre déroule sa trame tranquillement, entre rencontres, rapprochements, quiproquo et crise d’humeur d’une part et enquête de l’autre : découverte de la disparition, montée de la tension du thriller jusqu’au dénouement final… L’ensemble m’a paru très attendu et très convenu, même si, une nouvelle fois, le tout se lit très facilement.

La puriste que je suis regrette par ailleurs des didascalies maladroites de type : « bla bla bla, reprends-je » et un style très oral.

Cry for help, par Liam Fost. Inceptio, 2020.

Underground airlines

Ce roman fait partie de la sélection du prix Poche de L’Ouest Hurlant.

Note : 4/5

Ce livre m’a fait penser à :

  • Dernier meurtre avant la fin du monde, car on reconnaît bien la patte de Winters sur ses romans.
  • Underground railroad, de Colson Whitehead, pour le jeu sur le « chemin de fer » clandestin.

Qu’est-ce que j’avais aimé la trilogie du Dernier meurtre avant la fin du monde de Ben H. Winters ! Justine lui avait octroyé un 4/5, je l’aurais même encore mieux noté. Des personnages étonnants, un climat de chaos et de sobriété, une trilogie qui tient ses promesses jusqu’à la fin du dernier tome…

J’étais donc particulièrement enthousiaste à l’idée de lire un autre Ben H. Winters. Ici, pas de fin du monde, pas de météorite, mais une uchronie.

Aïe, alerte jargon !

U-chronos, ou le « non-temps », la réécriture de l’Histoire en changeant une variante, en modifiant le passé. L’uchronie, c’est le grand laboratoire des amateurs d’Histoire : et si Christophe Colomb n’avait pas découvert l’Amérique ? Et si Hitler n’était pas mort en 1945 ? Et si Napoléon avait gagné à Waterloo ? On peut ensuite s’en donner à cœur joie, réécrire l’Histoire, inventer une trame alternative, ou à l’inverse prouver que le cours des choses est immuable et que tous les événements à venir tendent à ramener le grand fleuve Histoire dans son lit normal.

Et si la guerre de Sécession n’avait pas eu lieu ? Si un consensus mou avait clôt la guerre civile en octroyant aux États le droit de choisir l’esclavage ou non ? Alors, dans les années 2010, il resterait encore quatre États esclavagistes, les « Hard Four ». L’Underground Railroad, ce réseau clandestin d’aide à évasion au nord des esclaves, serait devenu l’Underground Airline. L’esclavage se serait apparié avec l’industrialisation pour se moderniser en une exploitation modernisée de l’être humaine. On ne parlerait plus d' »esclave » mais de « travailleur affilié ».

Victor (mais est-ce son vrai nom ?) est un chasseur d’esclaves en fuite. Il les traque pour le compte des U. S. Marshals, il est d’ailleurs assez doué. Victor a tout pour être détesté du lecteur, sauf que Victor est lui-même un ancien esclave. Au début du roman, Victor est chargé de retrouver Jackdaw, un esclave en fuite caché à Indianapolis. La quête sera évidemment plus complexe que d’habitude, et finira par ramener Victor au sud qu’il avait pourtant tout fait pour s’échapper.

Underground Airlines est un bon roman, qui a créé une controverse aux États-Unis : un auteur blanc peut-il écrire un esclave noir ? Peut-il dénoncer le racisme contemporain par cette fable SF alors qu’il ne le subit pas ? De mon point de vue, le pari est réussi, le livre se lit bien et le personnage tient tout à fait la route.

Je suis toutefois moins emballée par ce roman que par le Dernier meurtre : c’est un récit très bien mené, mais pas décoiffant. On devine quelque peu ce qui va advenir, l’ensemble se déroule comme une belle mécanique peut-être un peu trop simple. L’essentiel de l’intérêt du roman tient dans son personnage et dans le cadre de l’histoire : la transposition contemporaine de l’esclavage historique.

Underground airlines, par Ben H. Winters. ActuSF, 2018.

L’Ouest Hurlant : le prix Poche

J’ai le grand plaisir de participer au prix Poche du tout nouveau festival rennais des cultures de l’imaginaire, l’Ouest Hurlant, organisé en 2022 pour sa première édition.

Ce n’est pas la première fois que Les mécaniques imaginaires participent à un jury littéraire : vous souvenez-vous du PLIB, le Prix Littéraire de l’Imaginaire Booksphère, en 2019 ? Cette année-là, c’est La fille qui tressait les nuages qui avait remporté le prix. Nous avions aussi été de la partie pour le Prix littéraire des chroniqueurs web en 2018, au cours duquel nous avions fait de nombreuses belles découvertes dont le bouleversant Camille, mon envolée de Sophie Daull.

Cette fois-ci, je me lance en solo dans l’aventure du prix Poche de l’Ouest Hurlant, mais pas sans l’aide de Fanny et Justine, déjà parce que 3 des romans au programme… faisaient également partie de la sélection du PLIB 2019 ! Autrement dit, Fanny et Justine m’accompagnent déjà, par leur lecture passée de ces titres. Ce sont :

  • Rouille, de Florence Soulas, aux éditions Scrinéo, parmi les 5 finalistes du PLIB> lire la chronique
  • L’enfant de poussière, de Patrick D. Dewdney, au Diable Vauvert > lire la chronique. Je suis contente de le retrouver dans le prix poche de l’Ouest Hurlant celui-ci, j’avais été très déçue qu’il ne fasse pas partie des 5 finalistes du PLIB
  • Le Dieu Oiseau, d’Aurélie Wellenstein, aux éditions Scrinéo, parmi les 5 finalistes du PLIB > lire la chronique

On retrouve dans la liste des titres pré-sélectionnés pour le prix poche de l’Ouest Hurlant un autre récit d’Aurélie Wellenstein, Mers mortes. Ce livre n’a pas encore été chroniqué ici mais nous avions eu l’occasion d’entendre l’autrice le défendre lors de notre passage aux Imaginales en 2019, ce sera donc très chouette de pouvoir en parler ici !

Il y a dans la liste des romans du prix poche quelques auteurs déjà présents dans ma bibliothèque : Pierre Bordage, Ben H. Winters (vous souvenez-vous du Dernier meurtre avant la fin du monde ?), Camille Leboulanger (dont Malboire a été chroniqué ici pour le PLIB), Joëlle Wintrebert, Terry Pratchett. Tous les autres sont, pour moi, à découvrir, dont beaucoup de françaises et français.

Je vous proposerai une courte chronique de tous les livres que je lirai pour le prix. Courte, car la liste des pré-sélectionnés est franchement longue avec 27 titres ! Je ne lirai pas les 27, pour sûr, mais je vais essayer d’en lire un maximum et de vous rapporter mes premières impressions.

A très bientôt !

L’Ouest Hurlant

Un nouveau festival de l’imaginaire à Rennes !

Visuel provisoire

Avez-vous entendu parler de l’Ouest Hurlant, le festival consacré aux cultures de l’imaginaire dont la première édition se tiendra du 28 avril au 1er mai 2022, à Rennes ?

Je copie-colle la présentation trouvée sur Actu.sf pour vous en dire un peu plus :

Le festival se veut un espace-temps d’exploration, où l’on peut s’abandonner au plaisir de l’évasion, tout en questionnant les genres de la Science-Fiction, du fantastique ou encore de la fantasy et leurs nombreuses représentations. Il se veut donc ouvert au grand public et a pour objectif d’être en accès libre et gratuit. Les formes d’expression créative y sont aussi variées (spectacles, ateliers, prix littéraires, jeux) que les temps de rencontres entre les passionnés et les professionnels.

Organisé par de nombreux acteurs rennais, le festival souhaite mettre en œuvre ou renforcer les dynamiques de collaboration entre les différents acteurs culturels (auteurs, librairies, maisons d’édition, établissements scolaires et de formation, associations…) autour de valeurs communes : l’accessibilité à tous et toutes et la transmission des savoirs et du plaisir de la découverte.
Pour coordonner ces nombreux professionnels, une équipe variée se constitue déjà avec notamment Xavier Dollo à la direction artistique.

Lionel Davoust en parle sur son blog, on trouve aussi de l’info sur Mediaparks

Si je vous parle de L’Ouest Hurlant, c’est évidemment pour saluer cette enthousiasmante initiative, mais aussi pour vous annoncer que je fais partie du jury de l’un des 7 prix littéraires organisés pour l’occasion : le prix poche.

Il n’en fallait pas moins pour ressusciter les Mécaniques Imaginaires, remettre de l’huile dans les rouages, faire de nouveau tourner bobines et engrenages, en un mot pour se remettre au clavier et vous retrouver, vous à la lecture, nous au clavier.

C’est reparti !