La frontière du loup

Un roman brut et marquant sur la réintroduction du loup en Ecosse.

Note : 4/5.

la frontière du loup

Le jour de mon anniversaire, je me suis fait un petit plaisir. Je suis entrée dans la plus grande librairie de la ville, j’ai parcouru les tables et sélections, et suis repartie avec quatre romans dont je n’avais jamais entendu parler et qui, chacun dans son style, m’avait plu de prime abord. Le frontière du loup m’a d’abord attirée avec sa couverture sobre et un peu mystérieuse, une silhouette de loup se découpant sur fond gris.

Le loup est aussi une figure forte de la littérature, et je n’avais pas oublié le superbe roman de Nicholas Evans, Le cercle des loups, avec sa jeune héroïne qui débarque dans le Montana pour protéger les loups contre les rustres locaux (tous sauf un, le beau Luke Calder). Nicholas Evans y avait déployé tout son talent de conteur, sa capacité à nous transporter loin dans l’imaginaire romanesque des grands espaces américains.

Et un roman qui parle de loups, ça me touche forcément en ce début d’année où je suis toute à la préparation de vacances scientifiques dans la nature sauvage (avec loups, lynx, ours et surtout panthères des neiges !).  Le roman ne paie pas de mine, il est même un peu sévère dans le style des éditions Christian Bourgois, au format étroit, au papier blanc épais et à la mise en page assez rigide. Mais l’histoire elle-même semble une nouvelle histoire de loups avec des thématiques actuelles, écologie, progrès et politique.

Le résumé confirmait cette première impression : une biologiste spécialiste du comportement du loup, Rachel Caine est embauchée par un richissime propriétaire terrien de la frontière écossaise, pour réintroduire le loup gris en Grande-Bretagne, alors que l’Ecosse est sur la voie de l’indépendance (là, la fiction dépasse la réalité). Pour Rachel, ce contrat est aussi un retour aux sources, la Combrie, région où elle a grandi aux côtés d’une mère volage et d’un frère effacé.

J’ai eu un peu de mal avec le style au début du roman, très haché, quasi télégraphique à certains moments. Mais je me suis vite habituée et ce style est ce qui fait le charme un peu rude de ce roman. Pas de chichis, pas d’enrobage dans le style, pas de longues descriptions ni de souffles romanesques, juste une appréhension directe et brute des choses, avec des scènes parfois un peu trop crues à mon goût.

Le loup est le fil rouge de l’histoire, et on comprend beaucoup de choses, malgré l’économie du style, sur les étapes du réensauvagement, les difficultés dans un contexte cultivé et occupé par l’homme, le fonctionnement de l’animal.

Malgré cela, les loups passent peu à peu au second plan de l’histoire. L’héroïne n’obéit pas aux codes féminins habituels et doit aussi faire face, en parallèle, à sa propre réintroduction sur son territoire originel et recomposer sa vie, ce qui est tout aussi passionnant à lire, parce que son histoire pose des questions sur notre nature même et ce qui nous meut dans la vie.

Je vous laisse avec les loups et le début du roman : « Ce n’est pas souvent qu’elle rêve d’eux. Dans la journée, ils se montrent insaisissables, se cantonnant dans les hautes herbes de la réserve, disparaissant du périmètre de la tanière. Prestes ou paresseux, ils traversent leur paysage mordoré et s’en vont dormir sous des arbres tombés, indétectables dans les deux cas. Leurs éclipses se sont perfectionnées. Ils s’en reviennent nuitamment. Les caméras les filment, yeux rouges, museau obscur, retour d’une chasse. Ou bien elle les entend hurler, longue harmonique, le long de la zone tampon. L’un d’eux en tête, puis d’autres en nombre. La nuit, nul besoin d’imaginer, nul besoin de rêver. Ils règnent hors de l’esprit« .

justine3La frontière du loup par Sarah Hall. Christian Bourgois Editeur, 2016.

Les folles espérances

Un long roman comme on en fait de moins en moins, avec des personnages passionnés et beaucoup de souffle romanesque.

Note : 3/5.

les folles espérances

Le résumé : « Années 1830. Tandis que les partisans de l’unité luttent du Nord au Sud, quatre personnages sont aux prises avec leur destin et avec l’Histoire : Colombino l’orphelin, paysan candide, parti à Rome avec son mulet Astolfo demander au pape la bénédiction de son union avec la belle Vittorina ; Leda, passée malgré elle du couvent à l’espionnage ; Lisander, cynique au grand coeur, photographe expérimental, courant après la fortune et les beaux yeux d’une prostituée ; et enfin le jeune Garibaldi, trouvant au Brésil l’inspiration de ses combats futurs pour l’unité italienne, mais aussi l’amour de la voluptueuse Aninha ».

Que se passe-t-il dans la tête des Italiens ? Parfois je me le demande. Je connais mal la littérature italienne, aussi j’ai voulu essayer un roman récent, pour me faire une idée. Je voulais du roman romanesque pour ma petite incursion dans la littérature italienne, et avec Alessandro Mari j’ai été servie.

Précipitez-vous sur Les folles espérances, si :

  • vous aimiez, autrefois, lire des roman-fleuves, et surtout les romans du XIXe siècle. Le roman de Mari est un hommage au roman « grande époque » : destins croisés, grands sentiments, luttes politiques, sacrifice, large palette de caractères, d’ambiances, d’univers. Le personnage de Lisander, peintre devenu photographe et son univers milanais truculent et haut en couleur, porte en lui les ressorts de la comédie légère à l’italienne.
  • vous avez une âme de romantique au fond, et le lyrisme ne vous fait pas peur ; ce roman a du coeur, il n’est pas exempt de défauts et de maladresses, mais il est porté par une narration à la fois sobre et fluide, mais aussi beaucoup d’énergie et de candeur, à l’image de Colombino, transcendé par l’amour pour sa Vittorina « aux yeux de vache », héros picaresque parti sur les routes de l’Italie à la recherche d’une bénédiction. L’amour est partout dans ce roman. Il peut faire basculer des vies, comme celle de Leda, ballottée par les évènements et guidée par son coeur, à travers les faux-semblants de l’espionnage, et l’amertume de la vengeance.
  • vous appréciez le croisement entre grande et petite histoire : à travers l’itinéraire 4 personnages italiens et leur entourage, de Rome à Milan, de Londres à Montevideo au Brésil, le roman explore les luttes politiques pour l’unification et l’indépendance de l’Italie. On suit le destin de Garibaldi El Diablo, condottiere du XIXe siècle, qui exprime ses idées politique en se battant et qui n’existe que dans la lutte.

Passez votre chemin, en revanche, si vous préférez les romans concis et rapides, l’introspection, les sujets actuels. J’ai trouvé à certains moment la lecture un peu longuette, mais jamais lourde. On passe d’un personnage à l’autre et le récit, qui mène de front les 4 vies, rythme suffisamment le roman pour ne pas nous lasser. Avec un pavé comme celui-là, une familiarité se crée avec les personnages, que j’avais plaisir à suivre un peu chaque soir. J’ai aussi été soulagée d’avoir fini, car la pile de bouquins qui m’attendait menaçait de s’effondrer !!!

justine3Les folles espérances par Alessandro Mari. Albin Michel, 2015.

 

 

La Horde du Contrevent

Un extra-ordinaire roman comme vous n’en lirez jamais d’autre

Note : 5/5

Alain Damasio - La Horde du Contrevent

Pourquoi lisons-nous un livre ? Parce qu’on nous l’a offert. Parce que c’est le nouveau livre d’un auteur qu’on aime bien. Parce qu’on l’étudie en cours. Parce que la personne dont est amoureux est aussi en train de le lire. Car il traîne dans les toilettes. Ou sur la table de chevet. Ou dans la salle d’attente. Car notre voisin dans le train le dévore et qu’on épie par-dessus son épaule. Car on a besoin de se détendre. Car on aime les scènes sanglantes. Pour voyager. Pour penser complètement à autre chose. Pour dire du mal de l’auteur. Par foi. Pour le relire une 4e fois, même si on le connaît pas cœur, justement car on le connaît par cœur. Pour épater la galerie : « Moi, j’ai réussi à le lire en entier ! »

La Horde du Contrevent, je l’ai lu parce que mon futur-libraire-préféré, qui n’était alors qu’un libraire inconnu, m’a écoutée parler deux minutes et m’a mis ce roman entre les mains : « c’est celui-ci qu’il vous faut ». Ou une phrase du genre. « Ça devrait vous plaire ». La couverture m’a plu.

Et depuis, je transporte toujours avec moi, quelque part dans un recoin du cerveau, dans un méandre du cœur, l’ambiance, les personnages, le souffle de la Horde. Il ne me quitte  jamais vraiment. C’est un livre incroyable, de ceux dont on ne croisera jamais l’équivalent même en lisant beaucoup, même en lisant tous les autres livres du même auteur. Une claque, une plongée soudaine et forcée dans un tonneau d’eau glacée, l’impression que l’on a ouvert les yeux une 2e fois.

Le monde est globalement inconnu ; des vents incessants balayent une vaste langue de terre, et plus on remonte contre le vent, plus il est fort, plus la vie est difficile.

Golgoth, Sov, Carcarole, Horst, Callirhoé, tous les autres, forment une Horde. Ils sont entraînés depuis l’enfance à braver les vents pour, à l’âge adulte, partir « en contre », marcher le monde en luttant contre toutes les formes de rafales et, arrivés à l’autre bout du monde, atteindre l’extrême-amont pour savoir enfin pourquoi la terre est striée par les vents : est-ce un vaisseau sans protection qui avance au milieu de l’espace ? Trouver l’origine des vents.

Formation_Horde_Diamant

Les 23 membres de la Horde : chacun a son signe

L’écriture est une dentelle, une prouesse qui n’y ressemble pas : comme la contorsionniste qui maîtrise tellement son art qu’elle semble plus faire le moindre effort. Tout dans ce livre implique le lecteur, le transforme en 24e membre de la Horde, en passager fantôme de l’aventure. Les rythmes de la narration enflent ou se réduisent, bruissent ou se saccadent, comme les vents qu’affronte la Horde. Elle « part en contre », et nous avec elle : la première page est numérotée 700. De page en page la Horde remonte vers la source des vents, et nous controns avec elle, nous remontons lentement les pages pour atteindre enfin la page n°1. Nous sommes une part de l’histoire, nous sommes impliqués de force, comme un Bastien entré dans l’Histoire sans fin et qui en modifie le cours.

Le lecteur, après quelques chapitres, pourrait penser qu’Alain Damasio a épuisé l’étrangeté du livre-monde qu’il nous propose. Mais il ne saurait y avoir de repos, de confort, dans cette lecture : de nouvelles singularités apparaissent, et soudain ce monde très plat, en deux dimensions, érodés par les vents, se déplie dans les airs ! L’avarice langagière de certains personnages ne laisse pas présager le morceau de bravoure qu’est la joute verbale au centre du roman !

La Horde du contrevent n’est pas un livre facile, un livre qu’on lit en passant, sans y penser. C’est un livre qui implique, qui donne à penser, qui donne beaucoup à rêver, qui nous transforme en nourrissons essayant de comprendre à nouveau le fonctionnement du monde, qui donne à  vivre. C’est un livre jubilatoire. C’est aussi un livre drôle. C’est un livre qui emprunte ses codes au rugby (la Horde face à la stèche, l’une des 9 formes du vent, se déploie comme une équipe de rugby ; elle a ses piliers, ses ailiers…) et qui vous convertit sans que vous ne vous en rendiez compte à la philosophie.

Qu’il est difficile de parler d’un roman que l’on aime particulièrement ! En général je l’offre à ceux dans mon entourage qui me semblent pouvoir l’apprécier, sans rien en dire, car toute glose sur ce roman en particulier me semble un peu bancale. Je peux quand même vous dire ceci : c’est un livre que je voudrais n’avoir jamais lu, pour avoir le plaisir de le découvrir de nouveau, de laisser l’émerveillement me saisir encore, pour me laisser surprendre à chaque page, pour me demander encore : « Est-ce que la fin, ce ne serait pas que… », pour réaliser finalement que j’avais deviné la fin mais que c’est un fait-exprès, que tout est fait pour que l’on devine la fin et que l’on se demande si, peut-être, ces 700 pages à rebours ne sont pas une puissante métaphore de nos vies particulières.

La Horde du Contrevent, d’Alain Damasio. 2004, La Volte ; 2007, Folio SF.alice