La dernière fugitive

Un patchwork réussi, plein de réalisme et de sensibilité.

Note : 4/5

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La lecture du best-seller de Tracy Chevalier, La jeune fille à la perle, et de La dame à la licorne, bâties sur le même principe d’une fiction inspirée d’une oeuvre d’art, m’avait laissé un souvenir agréable. Aussi, La dernière fugitive fit-elle partie de ma moisson lorsque, en quête de nouvelles lectures, je vis dernièrement, sur une table de mon libraire local, cet autre ouvrage de l’auteur anglo-saxon, sorti en 2013.

Mon goût pour les romans historiques serait-il de nouveau satisfait par une histoire se déroulant dans un contexte beaucoup plus exotique pour moi que la fin du Moyen-Age ou l’Epoque Moderne, à savoir l’Amérique des Quakers et de l’esclavage, au beau milieu du XIXe siècle ? Si l’arrivée des migrants européens au Nouveau Monde, la Conquête de L’Ouest et le déploiement du chemin de fer sur le continent, ou encore la fuite des esclaves noirs vers la liberté, me semblent des thèmes connus, Tracy Chevalier a l’art de nous plonger dans une époque en rendant compte de la diversité des individus qui s’y côtoient et de la complexité des situations.

Pourtant, complexité ne signifie pas lourdeur : apparemment très documentée, l’auteur ne fait pas un exposé historique sur « le chemin de fer clandestin » emprunté par les esclaves en fuite et sur les prémisses de la Guerre de Sécession (mais elle donne envie d’en savoir plus sur ces sujets). Elle me paraît surtout remarquable de justesse dans sa manière d’appréhender le temps : une année complète se déroule au rythme des saisons et on évolue avec les personnages au rythme de leurs déplacements à pied, à cheval et en chariot.

La vraisemblance de l’histoire tient également à la précision des détails qui émaillent le récit au sujet de la nature, des essences d’arbres, des espèces animales, des fruits et des légumes, des matières… Les chapitres portent d’ailleurs le nom de ces réalités très concrètes (Pissenlits, Bois, Maïs…).

La puissance évocatrice du style de Tracy Chevalier, traduit de manière assez fluide, doit surtout au point de vue adopté : un regard neuf sur l’Amérique, celui d’Honor, une jeune femme anglais débarquant dans l’Ohio et découvrant une nature encore sauvage, un nouveau climat, des maisons différentes, une autre alimentation… Au-delà de ces sensations, l’auteur restitue avec force les émotions de la jeune migrante confrontée à l’ inconnu et à l’adversité, en particulier à travers les lettres qu’elle adresse à ses parents et amis et qui closent chaque chapitre ; on y perçoit la lenteur des communications d’alors (bien exotique pour nous !) qui souligne avec cruauté la solitude de la jeune femme : elle continue en effet à recevoir pendant des semaines des courriers d’Angleterre de proches ignorant encore la mort de sa soeur qu’elle accompagnait en Amérique.

Comme dans les autres romans de Tracy Chevalier déjà cités, c’est donc la figure féminine centrale qui contribue le plus à la réussite de la Dernière fugitive en suscitant (peut-être chez les lectrices ?) une certaine identification : la première expérience charnelle ou encore les premiers temps de sa maternité sont évoqués avec une grande justesse. Avec ce roman, Tracy Chevalier mêle donc avec subtilité richesse documentaire, légèreté et émotion ; elle y a assemblé pour notre plus grand plaisir les pièces d’un patchwork aux coutures irréprochables, à l’image d’Honor, couturière hors-pair confectionnant les quilts traditionnels à la perfection.

severineLa Dernière Fugitive, par Tracy Chevalier. Quai Voltaire, 2013. Folio, 2015.

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