Légationville

Un mélange de très bonne SF et de réflexion sur le fonctionnement d’une langue = un petit chef d’œuvre

Note : 4,5 / 5

index

China Miéville relève d’une catégorie d’auteurs tout à fait chère à mes yeux : ceux qui écrivent des livres auxquels personne d’autre n’a pensé, que personne d’autre n’aurait réussi à faire tenir debout et qui déroulent des idées improbables tout en entraînant leurs lecteurs : Oui, le monde fonctionne comme ça, aussi bizarre que cela puisse vous sembler, il a d’ailleurs toujours fonctionné comme ça, pourquoi, vous vivez autrement ? Le défi est toujours grand, parfois Miéville rate son coup, c’était le cas avec le roman précédent, Kraken. Sa Légationville (Embassytown) est elle très réussie, une vraie petite révélation, avec mon chapeau bas à la traductrice.

Nous sommes sur Ariéka, planète aux confins du monde connu, fort difficile d’accès, vraie colonie isolée. Des humains y vivent, au milieu des Hôtes, jamais complètement décrits, peut-être une version élégamment déstructurée de la rencontre entre une grosse libellule, un crabe et du corail. Les Hôtes ont ceci de particulier qu’ils ont deux bouches : leur langage est double, les deux bouches prononçant des sons différents simultanément pour prononcer un mot. Mais leur langage ne fonctionne qu’à un seul niveau : celui de la vérité absolue. Impossible de mentir, de créer une métaphore, difficile de faire une comparaison, strictement impossible même pour eux de comprendre qu’on leur parle si leur Langue n’est pas parlée par une entité vivante (un ordinateur imitant leur langue ne produit, à leurs « oreilles », que du son). Pour communiquer avec eux, les humains ont du inventer les Légats, clones parfaits et continuellement synchronisés, afin qu’ils pensent à deux comme s’ils n’étaient qu’un et produisent ce double langage.

Jusque là, vous vous dites que l’auteur est fou et moi, un peu également de chroniquer ce livre tordu. Sauf que toute l’intrigue, qui est réelle, haletante, repose sur ce fonctionnement langagier et son dérèglement. C’est effectivement fou, mais incroyable : Miéville déroule un roman, des personnages, une guerre, une rupture, sur ce fonctionnement qui est « entaché », modifié par la présence des humains. C’est magnifique.

Ce qui m’a aussi beaucoup plu, c’est la narratrice. Avice est tout ce qu’il y a de plus humaine, elle a grandi à Ariéka, le quitte pour naviguer entre les planètes du Brémen (une portion de l’espace humain), y revient avec Scile, son mari, linguiste de formation et fasciné par la Langue des Hôtes. Via quelques retours sur son parcours, on s’imprègne d’un univers qui nous est différent, très loin dans le futur, mais quand même familier : Ariéka est un trou perdu comme on peut aujourd’hui grandir dans des coins très isolés. La Terre originelle semble oubliée de tous, on compte en unités d’heures, les années d’Avice ne sont plus du tout les mêmes que les nôtres : à 7 ans, donc majeure, elle quitte Ariéka…

« Des années ? m’a braillé un jour un de mes supérieurs. Les tics de ton bled sidéral à la con, je m’en contrefous comme de mon premier roulement. C’est ton âge que je te demande ! » Répondez en heures. En heures subjectives : les officiers se moquent bien que vous ayez ralenti par rapport à votre trou perdu d’origine.

Tous les éléments futuristes sont dilués dans la narration, amenés naturellement, sans gros plan ou explication balourde. Avice, très amie avec une « autom » (un cyborg ?), de râler quand son mari ne la considère que comme un robot. Etc, etc, les détails sont foison, ils apportent beaucoup de croustillant à cette lecture.

Un livre étonnant, certes un peu exigeant, mais un vrai voyage !

Légationville, par China Miéville. Fleuve éditions, 2015.alice

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s