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les mécaniques imaginaires

Mois

février 2017

Indian creek

Un hiver au milieu d’une forêt dans le nord des États-Unis, une histoire vraie entre récit d’apprentissage, roman d’aventure et de survie

Note : 4/5

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Indian creek n’est pas un roman très récent : il a été publié en 1993 et raconte l’hiver 1978. Une collègue me l’a mis entre les mains alors que l’on parlait de Jack London et de récits de voyage, me le présentant comme un classique des récits du Grand Nord, du froid et des trappeurs.

Si j’aime bien lire ce genre de récits, bien au chaud sous la couette, à me resservir une tasse de thé alors que le héros perd des doigts de pied après être tombé dans des rivières gelées (éventuellement avant de se faire agresser par un loup ou un ours), cela faisait quand même longtemps que je n’avais pas ouvert de roman de ce type. Je craignais de ne pas « rentrer dedans ». Or, ça marche : Indian creek marche, très bien même.

Parce que c’est une histoire vécue d’abord. Pete Fromm, avant et après la publication d’Indian creek, a écrit des fictions, qui fonctionnent moins bien m’a-t-on dit. Là, on est dans le souvenir noté dans un petit cahier et réécrit des années plus tard, dans l’âge un peu mûr qui regarde, étonné, cette première expérience et la revit de plein fouet.

Parce que le personnage principal, c’est vous, c’est moi, enfin vous et moi si vous aviez un jumeau (pas mon cas), que vous étiez fort en natation (certainement pas mon cas) et fasciné par l’idée de vivre tout seul ou presque pendant 7 mois dans la nature. Les 2 premiers éléments n’ayant aucune espèce d’impact sur le processus qui amène ce jeune homme, pas passionné par ses études, lecteur de romans de trappeurs, complètement inexpérimenté, à postuler pour un job étrange : garder un coin de rivière et les milliers d’œufs de saumon qui y reposent pendant 7 mois, loin de tout.

Donc, le personnage principal, c’est vous, c’est moi : je postule pour ce job un peu par hasard, j’essaye de réunir en quelques semaines tous les éléments qui me semblent nécessaires pour tenir 7 mois (des boîtes de haricots, du riz, et… ?), je fais la fête intensément pendant une semaine et un beau jour, en pleine gueule de bois, les gardes forestiers débarquent, remplissent le camion des denrées que j’ai réunies. Ils me larguent à côté d’une grande tente près de mon bras de rivière, et me posent des questions qui me font atterrir sans douceur :

Le garde commença à parler de bois à brûler. Je hochais la tête sans arrêt, comme si j’avais abattu des forêts entières avant de le rencontrer.
– Il te faudra sans doute sept cordes de bois, m’expliqua-t-il. Fais attention à ça. Tu dois t’en constituer toute une réserve avant que la neige n’immobilise ton camion.
Je ne voulais pas poser cette question, mais comme cela semblait important je me lançai :
– Heu… C’est quoi, une corde de bois ?

Le lecteur verra le personnage se transformer, s’adapter peu à peu, tout en restant un peu à côté de la plaque. Il croise des chasseurs, des trappeurs, apprend leurs techniques, vit un peu avec eux sans jamais réellement faire partie de leur univers.

Il fait de grosses erreurs – pas tant que cela – et surtout devient un vrai homme des bois, devient une part de ce coin de bois. Il observe longuement les animaux, leurs habitudes. Il revoit de loin en loin ses amis, dont la vie commence de lui échapper : tant de choses se passent en ville alors que lui revit toujours, d’une certaine manière, la même journée !

J’ai beaucoup aimé ce livre qui a ouvert une petite porte sur une vie que j’aurais peut-être pu mener par hasard, pendant quelques mois, puisque même les étudiants ordinaires peuvent se transformer en trappeurs et en hommes des bois.

C’est bien écrit, on ne s’ennuie pas, on a même plutôt froid ! À lire avec une bouillotte, donc.

Indian creek, de Pete Fromm. Gallmeister, 2006.alice

Les Soldats de la mer

17 nouvelles différentes, qui sont aussi la trame d’un récit unique, autant qu’un poème déguisé, une histoire de monde parallèle, de fantômes, de vampires et de soldats de plomb : les Chroniques illégitimes sous la Fédération.

Note : 5/5

Les soldats de la mer - Dystopia workshop

Magnifique et étrange roman / recueil de nouvelles fantastiques.

« Suicide par imprudence », « Le joueur de dames », « La seconde carrière du général des Fosses », « Olga mensonge » : quelques titres de ces 17 nouvelles qui racontent les histoires étranges arrivées à des soldats, des lieutenants, un général… Schaeffer, qui hante un fort sordide ; Laban, dont la troupe subit les assauts d’un vampire ; Rozzo, qui a découvert un passage vers un autre monde ; Niccolo Pasani, dont les chevaux de plombs semblent avoir disparu pour livrer une vraie bataille…

Les Soldats de la mer se présente comme une boule à facettes : chaque histoire est indépendante des autres, mais elles sont reliées de 3 manières entre elle.

Par un fil historique d’abord, la création et l’évolution de la Fédération. Fédération pour regroupement politique de grandes villes : 3, puis 4, 5, etc. La Fédération se construit de conquête militaire en conquête militaire. Ses héros, ses personnages sont des militaires. Ses fantômes, ses étrangetés, ses ensorcelés, ses maudits, ses endiablés sont des militaires. Les noms, les lieux évoquent l’Europe : l’histoire de la Fédération constitue une doublure étrange de l’Europe, un développement qui aurait pu avoir lieu si les Villes-État avaient supplanté les États-Nation. Une « géographie heurtée », dit la préfacière. Et s’il y avait deux lunes dans le ciel au lieu d’une. Mais pas de politique dans ce livre, seulement des chroniques morcelées.

Prenez le joueur de dames, qui a gagné toutes ses grandes batailles grâce à un personnage mystérieux qui, la veille de la bataille, apparaît soudainement et lui propose de disputer une partie. L’homme étrange joue cette partie comme le général adverse mènera la bataille le lendemain. Et le joueur de dames, préparé, gagne les batailles. Jusqu’à la dernière bataille…

Par un fil narratif ensuite, ou plutôt une atmosphère : comme si les deux belles grandes lunes pleines de la couverture du livre diffusaient une lumière pale et fantomatique sur toutes les nouvelles, les personnages, les lieux, les dessaisissant de leur substance pour en faire un théâtre d’ombre plutôt que des nouvelles ancrées dans leur réalité.

Et par un dernier fil dont je tairai tout car il appartient au lecteur qui lit la dernière des 17 nouvelles… Et qui réécrit toutes les nouvelles précédentes dans votre mémoire en leur donnant un autre sens.

Les Soldats de la mer est envoûtant, la succession des nouvelles est très agréable : on ne perd pas le fil, on n’a pas non plus le temps de se lasser d’une situation. Ce livre a été publié une première fois en 1968 ; cette édition est la 5e. Je vous conseille fortement cette lecture. Pour ceux qui ont envie de quelque chose d’un peu plus court, Le prophète et le vizir, chez le même (ré-)éditeur (2012), tient également toutes ses promesses.

Les Soldats de la mer, d’Yves et Ada Rémy. Dystopia Workshop, 2013.alice

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