Les mécaniques étaient aux Utopiales 2018

Alice a filmé les Utopiales des Mécaniques :

visitez les Utopiales sur nos épaules !

John Scalzi était l’une des têtes d’affiche de ces Utopiales 2018. Venu une première fois il y a presque dix ans, le romancier revient avec son dernier ouvrage traduit chez l’Atalante, Prise de tête (dans notre Pile de Lecture), suite des Enfermés chroniqué par Alice sur le blog. En entretien sur la grande scène, ce vendredi-là, on lui demande ce qui a changé en 10 ans : « It’s bigger« , répond-il – sobre, bien vu, drôle. Le ton est posé.

Les Utopiales, c’est une grosse machine nantaise. D’après actusf, cette année, la Cité des Congrès de Nantes a accueilli 90 000 visiteurs en 4 jours, 167 tables rondes et rencontres, 103 films courts et longs, plus de 225 invités. Et on l’a bien vu ! Des longues queues qui s’étirent devant les salles, un café bondé du matin au soir, des gens assis par terre, des files d’attente en librairie, partout la foule.

Nous étions deux des trois chroniqueuses des mécaniques imaginaires présentes à ce grand raout de la SF européenne. Justine, un peu perdue dans cet univers de SF, et Alice, de retour après plusieurs années. Voici notre top 5 de ces Utopiales :

  1. Il y en a pour tout les goûts !

Même si on était là principalement pour la littérature, ce qui fait l’attrait de ce festival, c’est la diversité de l’offre, au point qu’on peut vivre les Utopiales de plein de manières différentes : cinéma, littérature, BD, sciences, jeux, expos… l’offre est pléthorique et on peut enchaîner table-ronde, signature, projection et jeux sans problème.

Jules Verne en playmobil… pour tous les goûts on vous dit !

2. C’est un rendez-vous européen !

Contrairement aux Imaginales, l’autre grand rendez-vous de la SFFF qui se concentre sur la fantasy française, les Utopiales invitent et sélectionnent des auteurs de SF européens pour le prix (le francophile Andreas Eschbach, Karin Tidbeck pour Amatka), et font venir plusieurs auteurs d’Amérique aussi. Et la SF anglo-saxonne est toujours aussi inventive et dynamique (hello Jim C. Hines, What a pleasure Ben H. Winters, im such a big fan John Scalzi, who is C. Priest)… Mais bon les Frenchies n’étaient pas en reste même si du coup  un peu en retrait, avec le prometteur Patrick K. Dewdney que je vais m’empresser de lire, Mélanie Fazi, sous oublier l’éternel Philippe Curval.

3. On apprend des trucs sur le métier !

Les interventions sur la traduction ont été riches de réflexions sur la littérature et ses métiers. Les émissions de radio en direct donnaient un peu plus à la grande scène, intéressantes à regarder et à écouter, les interviews étaient de bonne qualité. Dans des loges à mi-hauteur, des personnes derrière des vitres qui parlent, agitent les mains, un casque sur les oreilles : la traduction simultanée permet d’entendre et comprendre les auteurs anglo-saxons sans problème. Alice a aussi suivi une présentation de la SF chinoise et du rapport des chinois au corps.

4. Ça se passe à Nantes !

On ne peut aller aux Utopiales sans profiter de la ville de Nantes, propre à éveiller l’imagination. L’urbanisme transforme la ville d’année en année, et on apprécie l’ambiance et les librairies du centre. Le week-end des Utopiales nous a permis de faire un tour des librairies nantaises, et on a bien sûr craqué pour la librairie de l’Atalante et ses libraires chanteurs qui offrent des bonbons, une véritable caverne d’Ali Baba pour la sphère SFFF.

5. On est venues avec de attentes différentes, on en est sorties avec une vision différente !

L’avis d’Alice.

Revenir aux Utopiales, c’est pour moi comme renouer avec une ancienne communauté que j’avais trop délaissée. Lors de ma première venue, aux débuts des Utopiales, nous étions une bande de fans d’un genre littéraire mal vu, une micro-société aux codes vestimentaires bien particuliers (cuir, cuir, cuir), des gens réunis par une passion plutôt littéraire et élitistement cool. Les Utopiales n’avaient pas, dans mon souvenir, de journée scolaire ou jeunesse à l’époque ! Quel plaisir de revenir maintenant, retrouver le fil ténu de cet intérêt qui me relie à tout un tas d’inconnus à travers livres, BD, sciences, films… même si le thème du festival me laissait plutôt froide. J’ai fait quelques très bonnes découvertes, dont deux autrices de La Volte, Luvan et Karin Tidbeck, via les tables rondes. D’autres tables rondes m’ont laissée froide : pourquoi faire parler les auteurs de leur rapport à la société, à tel ou tel débat, plutôt que de leurs romans ? Dommage de leur considérer comme des personnalités plutôt que comme des créateurs ! C’est la tendance de l’époque, me dit Justine. Enfin, la librairie du festival a tenu ses promesses, comme d’habitude je suis repartie avec deux fois plus de livres que prévu, ma pile à lire vous réserve bien des chroniques !

L’avis de Justine.

Je n’y suis allée qu’une seule journée. Je venais uniquement pour la littérature, ce qui fait que les trois-quarts du festival ne m’intéressait pas plus que ça. Le thème, le corps, ne me bottait pas trop non plus. Je suis bien de celles qui voient la richesse dans la diversité des approches, mais connaissant mal la SF, je cherchais surtout des découvertes littéraires, je voulais entendre parler de livres, de comment ils s’imaginent, se forgent. Alors j’ai dû mal choisir mes interventions, mais j’ai été un peu déçue par cette tendance à attendre tout d’un auteur, devenu un décrypteur de notre temps, un « gourou » me dit Alice, au point que les modérateurs en oubliaient de poser des questions… sur les livres. J’ai aussi regretté que les dédicaces soient courtes et coincées dans un recoin de la librairie, rendant les auteurs peu accessibles, qu’on ne puisse pas échanger avec les éditeurs ou les libraires. Mais on se sentait bien sur le site, la richesse de la prog nous a permis de circuler sans temps mort et j’ai passé un excellent moment à écouter Luvan et Mélanie Fazi parler de leur activité de traductrice, et de la manière dont on peut la concilier avec l’écriture. Et puis Nantes, quand même, chouette ville, et du temps passé avec Alice à parler bouquins, ça fait du bien ! Vous l’aurez compris, j’attends avec impatience les prochaines Imaginales d’Epinal !

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La cinquième saison (Les livres de la Terre fracturée)

Gros coup de cœur pour une SF entraînante et fine, menée par une plume à la fois énergique et intelligente !

Note : 4,5/5

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Laissez tomber la rafale de prix sur les bandeaux rouges, on s’en fiche. Ce n’est pas cela qui va vous amener à ouvrir ces livres.

Laissez aussi tomber le feuilletage des trois tomes dans votre médiathèque et le soupir qui va avec (Encore une énooorme trilogie interminable ? Mais ils ne savent faire que cela en SF ? Pffff. Merci bien Alice, pas le temps). Le nombre de pages aussi, on s’en fiche. D’ailleurs, vous ne les verrez pas passer.

Oubliez le potentiel tra-la-la sur l’auteure (autrice ?) noire américaine et dont la plume a semble-t-il plus de mal à percer que celle d’un mâle blanc lambda. Laissons, laissons.

Et poussons ensemble la porte de la Terre fracturée.

Rien d’incroyablement novateur – à première vue. Un monde (notre monde ? Le monde ? Un monde.) traversé de secousses sismiques, d’éruptions, de désastres tectoniques et volcaniques. Régulièrement, au gré des siècles, apparaît une catastrophe sismique qui cause une cinquième saison : une mini-apocalypse. Les hommes et les femmes ont toujours survécu, parfois de justesse, sur un immense continent : le Fixe. La mnésie, transmise de génération en génération, liste les grands principes de survie en cas de Saison. Entre deux Saisons, parfois sur des centaines d’années, la vie est relativement rude mais civilisée. En Saison, seule la survie compte.

Restent les orogènes – dites gêneurs si vous ne l’êtes pas, si vous les méprisez comme le fait tout le monde, s’ils vous terrorisent comme ils terrorisent tout le monde. Les orogènes possèdent un don qui pourrait être choyé mais qui est source d’une insurmontable peur : ils « sentent » la terre, ils peuvent calmer ses séismes ou, au contraire, en déclencher ; ils vivent en symbiose avec elle. Ils pourraient être un atout majeur pour retarder au maximum les Saisons mais ils sont traqués et redoutés. Seuls les « bêtes noires du Fulcrum », les orogènes élevés dans cette sorte d’école tenue par des Gardiens extrêmement sévères et tenant leurs élèves sous leur stricte coupe, sont utilisés – avec une extrême précaution doublée d’une méfiance sans borne – par la population pour des services variés.

Trois femmes sont les personnages principaux du premier tome, La cinquième saison. Toutes trois sont orogènes. Elle, Damaya, une enfant qui grandit dans un petit village et montre sans le vouloir son « don » – sa malédiction. Elle va être prise en charge par un Gardien puis amenée au Fulcrum à Lumen, grande ville qui tient lieu de capitale du Fixe, pour autant qu’un continent qui vit au rythme des catastrophes puisse avoir une capitale. Elle, Syénite, orogène orgueilleuse du Fulcrum envoyée en mission avec le très puissant dix-anneaux Albâtre, aussi noir que son prénom dit le blanc. Et toi, Essun, qui vis cachée dans un village quelque part dans le Fixe, qui a deux enfants et essaye de mener une vie normale, une vie de Fixe et non une vie de Gêneuse. Jusqu’au jour où ton mari comprend que vos enfants sont des gêneurs, où il roue ton fils de coups de poings – à mort – et kidnappe ta fille.

Dans le ciel flottent d’impavides mégalithes de cristal. Sur les routes apparaissent des mangeurs de pierre.

Et dès les premières pages du roman, un orogène accompagné d’une femme étrange, un homme qui a visiblement traversé de nombreuses épreuves, regarde Lumen depuis une colline, tend son pouvoir, cherche les lignes de faille…

… et brise tout.

Vous entrerez dans Les livres de la terre fracturée aussi ignorant que peuvent l’être les Fixes de la cause des événements, du fonctionnement du pouvoir des orogènes, à vous demander à quoi rime cette histoire. Et TRES VITE la narration vous aura attrapé comme vous rafle la vague du tsunami, vous vous fraierez une compréhension progressive des choses. Vous aborderez le premier tome comme étant de la fantasy, avant de vous faire progressivement ramener vers les territoires de la science-fiction. Vous lirez entre les lignes des métaphores du racisme, des questionnements écologiques, un poil de féminisme, une problématique de l’exclusion et de la peur. Vous nourrirez votre curiosité survivaliste.

Je ne vous parle pas des deux autres tomes, de crainte de trop soulever le voile et de gâcher la surprise. Je voudrais juste vous dire que tous les lecteurs et les lectrices de ma connaissance qui se sont engagés sur les chemins de La Terre Fracturée ne les ont plus quittés, et que je vous ai décrit la trilogie de mémoire : mes trois tomes sont dans la nature, tous prêtés.

Ce qui fait que cela marche ? Au-delà de cet univers et de ses étrangetés : l’écriture. Une narration bien pensée, bien préparée, faite pour durer réellement trois tomes. Une écriture vive, mais aussi intime, une adresse à la deuxième personne (à laquelle je suis habituellement plutôt allergique) réellement efficace.

Les livres de la Terre fracturée : La cinquième saison (2016), La porte de cristal (2017), Les cieux pétrifiés (2018), de N. K. Jemisin, chez Nouveaux Millénaires.alice

 

Les chroniques du Radch

Un space-opéra délicat et singulier

Note : 4/5

Cher imagineur, chère imagineuse, chers explorateurs de l’imaginaire, navigateurs et navigatrices des histoires, vous êtes un peu lassé, rêveuse, mélancolique. Vos dernières lectures ne vous ont pas assez fait voyager, vous n’avez pas entraperçu un rivage incertain dans la brume, vous ne vous êtes plus plongé dans un univers subtilement étrange depuis longtemps. Chère Alice, voilà trop de temps que vous n’êtes plus passée de l’autre côté du miroir. La rentrée vous a happée, un quotidien sympathique mais dénué de poésie ne vous laisse plus l’interstice de liberté après lequel toutes vos fibres soupirent.

Alors, poussez la porte de l’étrange empire du Radch.

Ce n’est pas un endroit fait pour les pragmatiques, ni pour les machistes. C’est un lieu où la distinction de genre n’existe plus. Plus personne ne s’inquiète de votre sexe, tout le monde est une « quelqu’une », en une œuvre grammaticale de haute voltige : « sa cousin ». Les prénoms sont féminins, les noms peuvent rester masculins, comme un neutre étonnant. Ne vous fiez pas aux terminaisons féminines de la suite de cette chronique, j’ignore tout du sexe des protagonistes.

C’est un monde dont seules les habitantes, les radchaaïs, sont civilisées, « radchaaïe » et « civilisé » étant le même mot. C’est un monde où l’on boit du thé, à la japonaise, avec moult rituels et spiritualité. C’est un univers où l’on tire les augures, y compris chez les militaires et les politiques. C’est un monde où l’on porte des gants, où le contact direct des mains est intensément outrageant – ou érotique.

C’est un monde composé de milliers de mondes, un empire intergalactique immense, dominé depuis trois mille ans par l’unique et éternelle Annaander Mianaaï, dictateur immense et infinie, représentée par des milliers de clones sur tous les mondes conquis – annexés – et devenus depuis radchaaïs, civilisés. La force militaire est centrale. Les stations spatiales et les vaisseaux sont opérés par des IA. Et comme une IA peut investir de nombreux corps, une partie des habitantes des planètes annexées sont stockées pour servir de corps aux IA des vaisseaux et de troupes d’annexion. Ces corps, qui étaient des gens non radchaaïs et sont devenues des troupes, des appendices des IA, sont les ancillaires.

C’est un livre où rien n’est amené frontalement, où l’auteur tisse une histoire comme les peintres impressionnistes peignent leurs tableaux : par touches de couleur, en créant une œuvre qui n’est compréhensible que lorsque l’on s’en éloigne, lorsque l’on recule de quelques pas pour apprécier un ensemble, un sens. Lecteurs, lectrices, vous n’êtes pas radchaaï. Vous n’êtes pas civilisées. Alors soyez patients, laissez faire Ann Leckie, laissez-vous imprégner par les coutumes radchaaï, laissez infuser les étrangetés. Vous voyagerez bien plus loin avec ces quelques touches de délicatesse et ces trames de lenteur qu’avec certains romans plus rapides et frontaux !

Brecq en est le personnage principal. C’est un ancillaire, et le dernier réceptacle d’un vaisseau, le Justice de Toren, détruit bien avant le début de la trilogie, suite à une machination politique unique en son genre. Le vaisseau n’existe plus, tous ses ancillaires n’existent plus, il n’en reste qu’un, Breq. Et Breq/Justice de Toren est animé par un but : tuer Annaander Mianaaï.

Je ne vais pas vous mentir, ces romans sont loin de faire l’unanimité, malgré la pluie de prix remportés par le premier, notamment de par leur style et les partis-pris (non)grammaticaux. Moi, je les apprécie beaucoup – de façon légèrement anticipée, puisque je finis de lire le 2e tome à l’instant où j’écris ceci.

PS [Ajout du 28 octobre] : Après avoir fini la trilogie, je baisserais la note pour l’ensemble des Chroniques du Raadch. Autant le premier tome vaut bien son 4/5, autant les deux autres s’endorment quelque peu sur les acquis de premier et souffrent d’une boursouflure de pages : deux tomes auraient probablement suffi. Ce sera donc plutôt un 3/5 ! Cela m’amène quelques réflexions sur les trilogies dans les littératures de l’imaginaire, dont je vous ferai sans doute part quand j’aurai mûri ma réflexion (= lu encore plein de trilogies de 3000 pages !)

Les chroniques du Radch, d’Ann Leckie. Nouveaux millénaires, 2015-2016.alice

Le problème à trois corps

Un très beau livre de SF un peu étrange, un peu lent, tout à fait unique et par ailleurs chinois.

Note : 4,5/5

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J’aimerais vous parler ce soir du Problème à trois corps et de sa suite, Dans la forêt sombre – le troisième tome de cette trilogie étant attendu en français pour le 10 octobre.

Avec un premier avertissement : ne lisez pas la quatrième de couverture. Surtout pas.

(J’ouvre ici une petite parenthèse. Je suis une férue de quatrième de couverture. Je la lis toujours plusieurs fois avant de commencer un livre, j’essaye de la lire entre les lignes, je la digère. Si le début du livre ne correspond pas à ce que la quatrième annonce, alors je suis un peu perdue, je la relis toutes les deux pages, je m’y réfère comme à un guide, telle la boussole du lecteur au milieu de la forêt d’une entrée en matière – parfois dense, parfois clairsemée. Une fois le livre sérieusement entamé, il est fréquent que je m’y réfère de nouveau, pour vérifier si tout ce qu’elle annonce est arrivé, pour valider le fait que je me suis tracé un chemin sérieux entre les pages et que, maintenant, je n’ai plus de bouée de sauvetage : forcée de finir la lecture, quoi qu’il arrive, quels que soient les méandres, que le livre me plaise ou non. Et vous ? Vous faites pareil ?)

La quatrième du Problème à trois corps vous résume le dernier quart du livre. C’est bien dommage. Elle vous spoile la fin, elle vous dévoile l’histoire comme une évidence, comme un phare dans la nuit, alors qu’une bonne partie de la puissance de ce roman réside justement dans le chemin qu’il défriche et le fait qu’en rien, on ne sait où on va. Peut-être d’autant plus que l’auteur est chinois et que, sauf exceptions, on n’est pas très calés par ici en imaginaire chinois, en narration chinoise. On ne sait pas du tout à quoi s’attendre, et c’est délicieux. Comme de découvrir un nouveau goût.

(J’ouvre ici une nouvelle parenthèse, je suis très bavarde ce soir, peut-être car je n’ai rien écrit ici depuis avril ; toutes mes excuses pour ce clavardage. Découvrir un nouveau goût, cela m’est arrivée il y a cinq ou six ans, lorsque j’ai mangé une glace au coquelicot. Pas de proximité avec ceci ou cela, impossible de classer ce goût par rapport à un autre, c’était réellement pour moi un nouveau goût. L’impression d’avoir levé un petit pan du grand mystère de la vie et des choses).

Tout commence dans les années 60 pendant la Révolution Culturelle, autour d’une jeune fille qui se retrouve injustement en « rééducation » dans un camps scientifique dont l’un des buts est d’envoyer un message vers les étoiles. Dans cette première partie, ce n’est pas de la SF, on est dans l’univers des Cygnes sauvages de Jung Chang ; on visite la Chine de Mao. Ce qui se passe à ce moment-là, ce que fait Ye Wiejie, la jeune scientifique travaillant dans ce centre, est central et le roman y reviendra souvent. Toutefois le personne principal du roman est surtout Wang Miao, spécialiste des nanomatériaux au XXIe siècle, amené à participer à une enquête sur une série de suicides de scientifiques.

Le rythme est lent, l’ambiance très bien dessinée à la manière des impressionnistes, par touches. La science est bien présente, d’aucuns vous diront que Le problème à trois corps est un livre de hard science, de science dure, mais je ne le crois pas. D’ailleurs les français ont jugé bon d’ajouter « Problème » au titre, le livre s’appelle en fait Les trois corps, ce qui est bien mieux, non ? La science – la physique et la mécanique, principalement – constitue juste l’un des personnages du roman, pas le moins malmené d’ailleurs.

Le problème à trois corps mélange enquête policière, réalité virtuelle, physique, Révolution Culturelle, personnages chinois et pas que, premier contact extraterrestre, casse-tête, action, en un mélange dont je soupçonne qu’il soit aussi étrange à un chinois qu’à une bretonne. Tous ces ingrédients servent un seul propos : que vaut l’humanité ensemble ? Individuellement ? La distinction a-t-elle d’ailleurs un sens ? La suite du Problème, Dans la forêt sombre, réitère l’exploit d’être totalement fascinant et continue de creuser la question, tout en avançant dans le temps et en s’éloignant des solutions technologiques que nous connaissons. Le troisième tome devrait en arriver à l’extinction de notre soleil, ce qui lâche un peu la bride à l’auteur en matière de science !

J’ai beaucoup aimé ces deux romans, qui ont la particularité d’aller à leur propre rythme. Parfois le temps s’enraye complètement et l’on passe de nombreuses pages sur quelques instants, notamment dans un jeu en ligne dont on ne comprend pas du tout le sens dans un premier temps. Si vous avez un peu de mal sur ces pages, reprenez vos droits, sautez quelques pages et continuez, laissez sa chance au Problème à trois corps ! Et ayez confiance en Liu Cixin, l’auteur : oui, il vous amène réellement quelque part.

C’est un livre dont on sort un peu plus intelligent et un peu plus humain qu’avant.

Et c’est un livre recommandé par Barack Obama dans un de ses derniers entretiens en tant que président. Je ne sais pas si cela va vous le rendre plus, ou moins, sympathique !

Le problème à trois corps et Dans la forêt sombre de Liu Cixin. Actes Sud, 2016 et 2017. alice

 

Lettres à Stella

Un livre « romantique » qui alterne entre la Seconde Guerre Mondiale et aujourd’hui à Londres, qui parle d’amour et de guerre sans pour autant dégouliner de bons sentiments.

Note : 2/5

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Cette chronique est écrite dans le cadre du Prix littéraire des Chroniqueurs web, catégorie Livres de Poche, sous-catégorie (que j’invente) : les grandes fresques historiques (3).

C’est étonnant comme le pitch de Lettres à Stella ressemble à celui d’Un parfum d’encre et de liberté : reprenez la chronique de ce dernier, changez de paysage pour l’Angleterre, le XIXe siècle par la Seconde Guerre Mondiale et vous y êtes :

Une fresque historique oscillant entre 2 époques, entre guerre de Sécession Seconde Guerre Mondiale et 2014 2011, via deux personnages de femmes.

Plus encore que de femmes ou d’histoire, ce roman parle d’amour. Je vous préviens tout de suite : je ne suis pas la bonne cliente pour parler de romans d’amour. Au cinéma, tout ce qui peut être qualifié de bleuette me fait fuir, et j’ai une réputation à tenir auprès de mes amis, du genre : « Alice ? Lire un livre qui a reçu une prix « romantique » ? Plutôt crever ! ».

Partant de là, je n’étais pas spécialement motivée pour lire Lettres à Stella, mais je me suis quand même prise au jeu et je l’ai lu sans coup férir, pour 3 raisons.

  • Deux époques, deux ambiances

Déjà parce que l’on oscille entre deux histoires différentes, qui se croisent et se font écho. Chaque histoire donne de la profondeur à l’autre, en prend le contre-pied, comme les deux mains au piano. L’une donne le rythme, l’autre donne la mélodie.

1942, Londres. Stella est mariée au révérend Charles Thorne, mais très vite leur histoire tourne en eau de boudin. L’homme est intraitable, exigeant, jamais satisfait ; Stella manque d’affection et prend l’échec de leur mariage pour elle. Quand survient un bel – et très attentionné – américain qui est là pour bombarder l’Allemagne en renfort de la RAF, Dan, elle tombe sous le charme et découvre l’amour et la vraie vie.

2011, Londres. Jess est complètement paumée ; elle fuit un type infâme qui la tabasse et se retrouve dans une vieille maison qu’elle squatte et où elle découvre les lettres que Dan a écrites à Stella. Elle tombe amoureuse de cette histoire d’amour, et rassurez-vous, elle aussi va rencontrer un mec gentil d’ici la fin du livre.

  • Un suspens… et pas de suspens.

Pas de suspens, car comme pour les bleuettes cinématographiques, on devine trèèèès vite ce qui va se passer (ou ce qui s’est passé il y a 70 ans, dans le cas de Stella) – petit aparté : c’est d’ailleurs ce qui m’ennuie toujours dans ce type de récit.

Mais là où l’auteur corse quelque peu les choses, c’est que l’on apprend dès les premières pages que Stella et Dan, cela ne va pas tenir. En effet, la première lettre que Jess trouve dans la maison squattée, c’est une lettre que vient d’envoyer un Dan de 90 ans à sa Stella qu’il n’a pas revue depuis la guerre. Suspens, donc : mais qu’a-t-il bien pu se passer ?

  • Entre lettres et récit

Le récit est émaillé des lettres écrites par Dan, comme un grand patchwork narratif, ce qui fonctionne bien et casse la régularité du roman.

Reste qu’une chose m’a un peu refroidie à la lecture :

  • Un méchant très… méchant ?

Le méchant dans l’affaire, c’est le révérend Charles Thorne, je ne vous révèle rien, on le découvre très vite. Le personnage est très caricatural, on comprend très vite pourquoi il est aussi imbuvable (Stella met du temps à comprendre, elle, vous verrez). C’est quand même un méchant d’opérette, j’ai eu beaucoup de mal à le prendre au sérieux, ainsi que la totale soumission des femmes aux hommes. Ce roman se veut sans doute féministe, mais de façon assez naïve, un peu grossière peut-être, je n’y ai pas vraiment cru. Même problème avec le reste des personnages secondaires : chacun semble incarner un archétype (La Femme Libre, La Commère, etc.) sans réussir à l’habiter ou à lui donner vie. On a plus l’impression de croiser des mannequins de cire que des personnes…

Au total, je ne suis donc pas convertie aux romans romantiques, mais j’ai passé quelques heures agréables en compagnie de Stella, Dan, Jess et les autres.

Lettres à Stella, de Iona Grey. Editions Pocket, 2016.alice

Les infâmes

Une galerie de personnages tous plus rétamés les uns que les autres, une ambiance à couper au couteau, un passé louche, une secte, des tatouages, de l’alcool… Bienvenue au fin fond des États-Unis pour un épatant roman noir !

Note : 4,5/5

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Cette chronique est écrite dans le cadre du Prix littéraire des Chroniqueurs web, catégorie Livres de Poche, sous-catégorie (que j’invente) : thriller/black is back (2).

Ahhh, le voici, le roman que j’attendais en participant au prix des chroniqueurs web : celui qui vous dépoussière son lecteur, qui l’attrape par la manche en lui promettant que ça va secouer. Un tour de rodéo ? Une plongée dans la « vraie » Amérique bien glauque qui boit, qui rote, qui tue… Ambiance bien lourde version True detective (première saison).

Freedom Oliver travaille dans un bar minable d’une mini-ville de l’Oregon, où elle se planque depuis une vingtaine d’années : elle est témoin assisté, bénéficiant du programme de protection du FBI. Elle a changé de nom et de vie depuis que son mari, policier, a été tué dans des circonstances très louches. Si elle a été définitivement acquittée de ce meurtre, les gorilles du FBI et sa belle famille restent persuadés que c’est elle qui a appuyé sur la gâchette… En particulier Matthew, l’un des frères de feu son mari, qui a été accusé du meurtre et a écopé de la peine de prison. Or, au début du roman, Matthew sort de prison et n’a qu’une idée : la retrouver, la tuer.

Freedom n’a pas perdu que son identité dans l’affaire : ses deux enfants lui ont été enlevés et adoptés par un pasteur et sa femme. Freedom les suit de loin, via le site web de ce pasteur qui vire très radical et franchement sectaire… et écrit à ses enfants des lettres qu’elle ne leur envoie pas. Or, au début du roman, sa fille Rebekah disparaît, enlevée alors qu’elle venait de quitter la communauté.

Freedom sait que quitter sa couverture pour chercher sa fille est suicidaire, parce qu’elle a maintenant les fous dingues de sa belle-famille à ses trousses. Mais Freedom a déjà un fond suicidaire de toute façon, et elle est prête à tout pour sa fille.

Freedom est un formidable personnage. Elle nous apparaît d’abord comme une « dure », une brute : alcoolique, forte, très tatouée, violente, menée par ses pulsions… On découvre peu à peu ses nuances, son humour, son aveuglement, on apprend même au fur et à mesure qu’elle est très belle ! Et, dans une première vie, plutôt douée et très intelligente. Elle devient très attachante, très brutale mais sur un mode jouissif pour le lecteur, irrécupérable mais aussi un peu naïve. Et très courageuse.

Le pilier de ce roman, ce sont ses personnages. Une belle galerie de gens louches, barjos, l’une plus qu’obèse (et bête et méchante), certains complètements bêtes (et méchants et armés !), l’un est une sorte d’ange d’innocence, l’autre un monstre égocentrique… Des motards fana de hard rock, des ripoux, des skin heads, une vieille dame qui a n’a plus toute sa tête et qui manque régulièrement de carboniser son immeuble, des religieux fanatiques, des ratés, des moins ratés, des sales types, un bon flic.

Tout cela pourrait faire beaucoup, et faire cliché, mais le rythme de l’intrigue est enlevé et la narration est efficacement mise au service des personnages. Le roman est noir, mais pas du tout déprimant, il est sauvé par la quête de Freedom et la vraie profondeur du personnage. En toile de fond, résonnant plus sombrement que le reste, comme une note plus grave dans la mélodie : le viol et ses conséquences dévastatrices.

Un roman noir et enjoué à la fois, road-trip entre deux nulle-part américains, qui m’a bien convaincue.

Les infâmes, de Jax Miller. Ombres noires, 2015.alice

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Le doute

Une sombre histoire de jumelles, de couple, de mort et d’Écosse.

Note : 2/5

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Cette chronique est écrite dans le cadre du Prix littéraire des Chroniqueurs web, catégorie Livres de Poche, sous-catégorie (que j’invente) : thriller/black is back (1).

À mon goût, l’un des avantages d’un prix littéraire comme celui des chroniqueurs web est de m’amener à faire des pas de côté, à lire des livres que je n’aurais jamais lu sans cette pichenette qui me projette hors de ma zone de confort. C’est ainsi que j’ai découvert des petites merveilles comme Camille, mon envolée ou La librairie de l’île.

Le doute fait tout à fait partie des romans que je ne lis pas d’habitude. Je n’ai rien contre un bon thriller, mais je m’y connais peu et je m’en tiens aux classiques, aux très-connus, aux recommandés-chaudement-par-une-bonne-âme. Avant d’aller dormir de S. J. Watson, par exemple, que j’ai adoré. Ou encore L’invité du soir, de Fiona McFarlane.

Le doute est définitivement un thriller, qui mélange plusieurs (trop ?) thèmes classiques du genre : la gémellité et son étrangeté, le deuil, les fantômes, l’isolement dans un lieu paumé (ici une micro-île du nord-ouest écossais), la folie, la défiance.

Sarah, Angus et Kirstie s’installent sur une toute petite île dont Angus a hérité afin de tourner la page du décès de Lydia, la sœur jumelle de Kirstie. Les conditions de sa mort accidentelle il y a plus d’un an sont floues : Lydia est tombée d’un balcon de la maison des parents de Sarah. La famille décide de quitter Londres pour l’Écosse, afin de retrouver son union et de se reconstruire.

D’emblée on sent que cela part mal : se réunir et tourner la page dans une mini île déserte, battue par les vents, à laquelle on accède en bateau, dans un cottage inhabité depuis 15 ans, avec une fillette traumatisée… Bof bof. Bon, la famille a vraiment besoin de fraîcheur, en plus ils n’ont plus de sous, donc ils y vont. Pour envenimer la situation, Kristie déclare à sa mère juste avant le départ qu’il y a erreur sur la personne, qu’elle n’est pas Kristie mais Lydia. C’est le premier doute : qui est la fille survivante ?

Pour faciliter les choses, personne ne parle à personne dans cette famille : la mère ne parle pas au père du doute sur l’identité, le père en veut à la mère sans que l’on sache trop pourquoi. Le roman est principalement raconté du point de vue de Sarah (« je »), avec quelques incursions dans la tête d’Angus (« il »). En passant de l’un à l’autre, on comprend vite qu’il existe un deuxième doute : que s’est-il réellement passé le soir de l’accident ?

La famille se convainc peu à peu que Lydia est bien là et que c’est Kristie qui est morte ; personne ne pense à amener la petite fille voir un psy pour l’aider à démêler tout cela. Non, à la place, on l’emmène à l’école où elle achève de se traumatiser.

La vie sur l’île devient de plus en plus difficile : le cottage est littéralement tout moisi, tout le monde se fait la tête (déjà qu’ils n’étaient pas causants avant…), voire se déteste franchement. Peu à peu les lieux deviennent le tableau des tempêtes intérieures : quels que soient les travaux que la famille y fait, tout se délabre. La fin du roman correspond au maelström d’une grande tempête finale.

Pour achever le tout, Lydia (ex-Christie) a un comportement de plus en plus aberrant et même carrément effrayant, passant d’une personnalité à l’autre, agissant comme si sa sœur était en face d’elle… nous entraînant dans une histoire de fantôme.

La trame est bien faite, laissant le lecteur dans l’expectative : quel est le vrai doute, celui qui compte vraiment ? Le nom de la fillette qui a survécu ? La cause de la mort ? La présence d’un fantôme ?

Mais je trouve la réalisation assez décevante : la psychologie des personnages est peu crédible, ainsi que les raisons de leurs silences (silences indispensables à l’intrigue). Certains indices laissés en cours de route sont transparents (en mode « Ne met pas tes doigts dans la porte, tu risques de te pincer très fort » : quand on lit ce genre de choses page 50 ou 100 d’un thriller, on peut être sûr que quelqu’un, page 300, met les doigts dans la porte et se pince très fort !). Le résultat est assez attendu, je n’ai pas frissonné, je n’y ai pas cru.

Par contre le paysage est convaincant ; d’ailleurs l’auteur a écrit le livre en résidence d’artiste sur une île similaire. Mais cela ne vous donnera pas envie d’aller vous exiler au fin fond de l’Écosse !

Le doute, de S. K. Tremayne. Pocket, 2017.alice