Les mécaniques étaient aux Utopiales 2018

Alice a filmé les Utopiales des Mécaniques :

visitez les Utopiales sur nos épaules !

John Scalzi était l’une des têtes d’affiche de ces Utopiales 2018. Venu une première fois il y a presque dix ans, le romancier revient avec son dernier ouvrage traduit chez l’Atalante, Prise de tête (dans notre Pile de Lecture), suite des Enfermés chroniqué par Alice sur le blog. En entretien sur la grande scène, ce vendredi-là, on lui demande ce qui a changé en 10 ans : « It’s bigger« , répond-il – sobre, bien vu, drôle. Le ton est posé.

Les Utopiales, c’est une grosse machine nantaise. D’après actusf, cette année, la Cité des Congrès de Nantes a accueilli 90 000 visiteurs en 4 jours, 167 tables rondes et rencontres, 103 films courts et longs, plus de 225 invités. Et on l’a bien vu ! Des longues queues qui s’étirent devant les salles, un café bondé du matin au soir, des gens assis par terre, des files d’attente en librairie, partout la foule.

Nous étions deux des trois chroniqueuses des mécaniques imaginaires présentes à ce grand raout de la SF européenne. Justine, un peu perdue dans cet univers de SF, et Alice, de retour après plusieurs années. Voici notre top 5 de ces Utopiales :

  1. Il y en a pour tout les goûts !

Même si on était là principalement pour la littérature, ce qui fait l’attrait de ce festival, c’est la diversité de l’offre, au point qu’on peut vivre les Utopiales de plein de manières différentes : cinéma, littérature, BD, sciences, jeux, expos… l’offre est pléthorique et on peut enchaîner table-ronde, signature, projection et jeux sans problème.

Jules Verne en playmobil… pour tous les goûts on vous dit !

2. C’est un rendez-vous européen !

Contrairement aux Imaginales, l’autre grand rendez-vous de la SFFF qui se concentre sur la fantasy française, les Utopiales invitent et sélectionnent des auteurs de SF européens pour le prix (le francophile Andreas Eschbach, Karin Tidbeck pour Amatka), et font venir plusieurs auteurs d’Amérique aussi. Et la SF anglo-saxonne est toujours aussi inventive et dynamique (hello Jim C. Hines, What a pleasure Ben H. Winters, im such a big fan John Scalzi, who is C. Priest)… Mais bon les Frenchies n’étaient pas en reste même si du coup  un peu en retrait, avec le prometteur Patrick K. Dewdney que je vais m’empresser de lire, Mélanie Fazi, sous oublier l’éternel Philippe Curval.

3. On apprend des trucs sur le métier !

Les interventions sur la traduction ont été riches de réflexions sur la littérature et ses métiers. Les émissions de radio en direct donnaient un peu plus à la grande scène, intéressantes à regarder et à écouter, les interviews étaient de bonne qualité. Dans des loges à mi-hauteur, des personnes derrière des vitres qui parlent, agitent les mains, un casque sur les oreilles : la traduction simultanée permet d’entendre et comprendre les auteurs anglo-saxons sans problème. Alice a aussi suivi une présentation de la SF chinoise et du rapport des chinois au corps.

4. Ça se passe à Nantes !

On ne peut aller aux Utopiales sans profiter de la ville de Nantes, propre à éveiller l’imagination. L’urbanisme transforme la ville d’année en année, et on apprécie l’ambiance et les librairies du centre. Le week-end des Utopiales nous a permis de faire un tour des librairies nantaises, et on a bien sûr craqué pour la librairie de l’Atalante et ses libraires chanteurs qui offrent des bonbons, une véritable caverne d’Ali Baba pour la sphère SFFF.

5. On est venues avec de attentes différentes, on en est sorties avec une vision différente !

L’avis d’Alice.

Revenir aux Utopiales, c’est pour moi comme renouer avec une ancienne communauté que j’avais trop délaissée. Lors de ma première venue, aux débuts des Utopiales, nous étions une bande de fans d’un genre littéraire mal vu, une micro-société aux codes vestimentaires bien particuliers (cuir, cuir, cuir), des gens réunis par une passion plutôt littéraire et élitistement cool. Les Utopiales n’avaient pas, dans mon souvenir, de journée scolaire ou jeunesse à l’époque ! Quel plaisir de revenir maintenant, retrouver le fil ténu de cet intérêt qui me relie à tout un tas d’inconnus à travers livres, BD, sciences, films… même si le thème du festival me laissait plutôt froide. J’ai fait quelques très bonnes découvertes, dont deux autrices de La Volte, Luvan et Karin Tidbeck, via les tables rondes. D’autres tables rondes m’ont laissée froide : pourquoi faire parler les auteurs de leur rapport à la société, à tel ou tel débat, plutôt que de leurs romans ? Dommage de leur considérer comme des personnalités plutôt que comme des créateurs ! C’est la tendance de l’époque, me dit Justine. Enfin, la librairie du festival a tenu ses promesses, comme d’habitude je suis repartie avec deux fois plus de livres que prévu, ma pile à lire vous réserve bien des chroniques !

L’avis de Justine.

Je n’y suis allée qu’une seule journée. Je venais uniquement pour la littérature, ce qui fait que les trois-quarts du festival ne m’intéressait pas plus que ça. Le thème, le corps, ne me bottait pas trop non plus. Je suis bien de celles qui voient la richesse dans la diversité des approches, mais connaissant mal la SF, je cherchais surtout des découvertes littéraires, je voulais entendre parler de livres, de comment ils s’imaginent, se forgent. Alors j’ai dû mal choisir mes interventions, mais j’ai été un peu déçue par cette tendance à attendre tout d’un auteur, devenu un décrypteur de notre temps, un « gourou » me dit Alice, au point que les modérateurs en oubliaient de poser des questions… sur les livres. J’ai aussi regretté que les dédicaces soient courtes et coincées dans un recoin de la librairie, rendant les auteurs peu accessibles, qu’on ne puisse pas échanger avec les éditeurs ou les libraires. Mais on se sentait bien sur le site, la richesse de la prog nous a permis de circuler sans temps mort et j’ai passé un excellent moment à écouter Luvan et Mélanie Fazi parler de leur activité de traductrice, et de la manière dont on peut la concilier avec l’écriture. Et puis Nantes, quand même, chouette ville, et du temps passé avec Alice à parler bouquins, ça fait du bien ! Vous l’aurez compris, j’attends avec impatience les prochaines Imaginales d’Epinal !

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La cinquième saison (Les livres de la Terre fracturée)

Gros coup de cœur pour une SF entraînante et fine, menée par une plume à la fois énergique et intelligente !

Note : 4,5/5

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Laissez tomber la rafale de prix sur les bandeaux rouges, on s’en fiche. Ce n’est pas cela qui va vous amener à ouvrir ces livres.

Laissez aussi tomber le feuilletage des trois tomes dans votre médiathèque et le soupir qui va avec (Encore une énooorme trilogie interminable ? Mais ils ne savent faire que cela en SF ? Pffff. Merci bien Alice, pas le temps). Le nombre de pages aussi, on s’en fiche. D’ailleurs, vous ne les verrez pas passer.

Oubliez le potentiel tra-la-la sur l’auteure (autrice ?) noire américaine et dont la plume a semble-t-il plus de mal à percer que celle d’un mâle blanc lambda. Laissons, laissons.

Et poussons ensemble la porte de la Terre fracturée.

Rien d’incroyablement novateur – à première vue. Un monde (notre monde ? Le monde ? Un monde.) traversé de secousses sismiques, d’éruptions, de désastres tectoniques et volcaniques. Régulièrement, au gré des siècles, apparaît une catastrophe sismique qui cause une cinquième saison : une mini-apocalypse. Les hommes et les femmes ont toujours survécu, parfois de justesse, sur un immense continent : le Fixe. La mnésie, transmise de génération en génération, liste les grands principes de survie en cas de Saison. Entre deux Saisons, parfois sur des centaines d’années, la vie est relativement rude mais civilisée. En Saison, seule la survie compte.

Restent les orogènes – dites gêneurs si vous ne l’êtes pas, si vous les méprisez comme le fait tout le monde, s’ils vous terrorisent comme ils terrorisent tout le monde. Les orogènes possèdent un don qui pourrait être choyé mais qui est source d’une insurmontable peur : ils « sentent » la terre, ils peuvent calmer ses séismes ou, au contraire, en déclencher ; ils vivent en symbiose avec elle. Ils pourraient être un atout majeur pour retarder au maximum les Saisons mais ils sont traqués et redoutés. Seuls les « bêtes noires du Fulcrum », les orogènes élevés dans cette sorte d’école tenue par des Gardiens extrêmement sévères et tenant leurs élèves sous leur stricte coupe, sont utilisés – avec une extrême précaution doublée d’une méfiance sans borne – par la population pour des services variés.

Trois femmes sont les personnages principaux du premier tome, La cinquième saison. Toutes trois sont orogènes. Elle, Damaya, une enfant qui grandit dans un petit village et montre sans le vouloir son « don » – sa malédiction. Elle va être prise en charge par un Gardien puis amenée au Fulcrum à Lumen, grande ville qui tient lieu de capitale du Fixe, pour autant qu’un continent qui vit au rythme des catastrophes puisse avoir une capitale. Elle, Syénite, orogène orgueilleuse du Fulcrum envoyée en mission avec le très puissant dix-anneaux Albâtre, aussi noir que son prénom dit le blanc. Et toi, Essun, qui vis cachée dans un village quelque part dans le Fixe, qui a deux enfants et essaye de mener une vie normale, une vie de Fixe et non une vie de Gêneuse. Jusqu’au jour où ton mari comprend que vos enfants sont des gêneurs, où il roue ton fils de coups de poings – à mort – et kidnappe ta fille.

Dans le ciel flottent d’impavides mégalithes de cristal. Sur les routes apparaissent des mangeurs de pierre.

Et dès les premières pages du roman, un orogène accompagné d’une femme étrange, un homme qui a visiblement traversé de nombreuses épreuves, regarde Lumen depuis une colline, tend son pouvoir, cherche les lignes de faille…

… et brise tout.

Vous entrerez dans Les livres de la terre fracturée aussi ignorant que peuvent l’être les Fixes de la cause des événements, du fonctionnement du pouvoir des orogènes, à vous demander à quoi rime cette histoire. Et TRES VITE la narration vous aura attrapé comme vous rafle la vague du tsunami, vous vous fraierez une compréhension progressive des choses. Vous aborderez le premier tome comme étant de la fantasy, avant de vous faire progressivement ramener vers les territoires de la science-fiction. Vous lirez entre les lignes des métaphores du racisme, des questionnements écologiques, un poil de féminisme, une problématique de l’exclusion et de la peur. Vous nourrirez votre curiosité survivaliste.

Je ne vous parle pas des deux autres tomes, de crainte de trop soulever le voile et de gâcher la surprise. Je voudrais juste vous dire que tous les lecteurs et les lectrices de ma connaissance qui se sont engagés sur les chemins de La Terre Fracturée ne les ont plus quittés, et que je vous ai décrit la trilogie de mémoire : mes trois tomes sont dans la nature, tous prêtés.

Ce qui fait que cela marche ? Au-delà de cet univers et de ses étrangetés : l’écriture. Une narration bien pensée, bien préparée, faite pour durer réellement trois tomes. Une écriture vive, mais aussi intime, une adresse à la deuxième personne (à laquelle je suis habituellement plutôt allergique) réellement efficace.

Les livres de la Terre fracturée : La cinquième saison (2016), La porte de cristal (2017), Les cieux pétrifiés (2018), de N. K. Jemisin, chez Nouveaux Millénaires.alice

 

Les chroniques du Radch

Un space-opéra délicat et singulier

Note : 4/5

Cher imagineur, chère imagineuse, chers explorateurs de l’imaginaire, navigateurs et navigatrices des histoires, vous êtes un peu lassé, rêveuse, mélancolique. Vos dernières lectures ne vous ont pas assez fait voyager, vous n’avez pas entraperçu un rivage incertain dans la brume, vous ne vous êtes plus plongé dans un univers subtilement étrange depuis longtemps. Chère Alice, voilà trop de temps que vous n’êtes plus passée de l’autre côté du miroir. La rentrée vous a happée, un quotidien sympathique mais dénué de poésie ne vous laisse plus l’interstice de liberté après lequel toutes vos fibres soupirent.

Alors, poussez la porte de l’étrange empire du Radch.

Ce n’est pas un endroit fait pour les pragmatiques, ni pour les machistes. C’est un lieu où la distinction de genre n’existe plus. Plus personne ne s’inquiète de votre sexe, tout le monde est une « quelqu’une », en une œuvre grammaticale de haute voltige : « sa cousin ». Les prénoms sont féminins, les noms peuvent rester masculins, comme un neutre étonnant. Ne vous fiez pas aux terminaisons féminines de la suite de cette chronique, j’ignore tout du sexe des protagonistes.

C’est un monde dont seules les habitantes, les radchaaïs, sont civilisées, « radchaaïe » et « civilisé » étant le même mot. C’est un monde où l’on boit du thé, à la japonaise, avec moult rituels et spiritualité. C’est un univers où l’on tire les augures, y compris chez les militaires et les politiques. C’est un monde où l’on porte des gants, où le contact direct des mains est intensément outrageant – ou érotique.

C’est un monde composé de milliers de mondes, un empire intergalactique immense, dominé depuis trois mille ans par l’unique et éternelle Annaander Mianaaï, dictateur immense et infinie, représentée par des milliers de clones sur tous les mondes conquis – annexés – et devenus depuis radchaaïs, civilisés. La force militaire est centrale. Les stations spatiales et les vaisseaux sont opérés par des IA. Et comme une IA peut investir de nombreux corps, une partie des habitantes des planètes annexées sont stockées pour servir de corps aux IA des vaisseaux et de troupes d’annexion. Ces corps, qui étaient des gens non radchaaïs et sont devenues des troupes, des appendices des IA, sont les ancillaires.

C’est un livre où rien n’est amené frontalement, où l’auteur tisse une histoire comme les peintres impressionnistes peignent leurs tableaux : par touches de couleur, en créant une œuvre qui n’est compréhensible que lorsque l’on s’en éloigne, lorsque l’on recule de quelques pas pour apprécier un ensemble, un sens. Lecteurs, lectrices, vous n’êtes pas radchaaï. Vous n’êtes pas civilisées. Alors soyez patients, laissez faire Ann Leckie, laissez-vous imprégner par les coutumes radchaaï, laissez infuser les étrangetés. Vous voyagerez bien plus loin avec ces quelques touches de délicatesse et ces trames de lenteur qu’avec certains romans plus rapides et frontaux !

Brecq en est le personnage principal. C’est un ancillaire, et le dernier réceptacle d’un vaisseau, le Justice de Toren, détruit bien avant le début de la trilogie, suite à une machination politique unique en son genre. Le vaisseau n’existe plus, tous ses ancillaires n’existent plus, il n’en reste qu’un, Breq. Et Breq/Justice de Toren est animé par un but : tuer Annaander Mianaaï.

Je ne vais pas vous mentir, ces romans sont loin de faire l’unanimité, malgré la pluie de prix remportés par le premier, notamment de par leur style et les partis-pris (non)grammaticaux. Moi, je les apprécie beaucoup – de façon légèrement anticipée, puisque je finis de lire le 2e tome à l’instant où j’écris ceci.

PS [Ajout du 28 octobre] : Après avoir fini la trilogie, je baisserais la note pour l’ensemble des Chroniques du Raadch. Autant le premier tome vaut bien son 4/5, autant les deux autres s’endorment quelque peu sur les acquis de premier et souffrent d’une boursouflure de pages : deux tomes auraient probablement suffi. Ce sera donc plutôt un 3/5 ! Cela m’amène quelques réflexions sur les trilogies dans les littératures de l’imaginaire, dont je vous ferai sans doute part quand j’aurai mûri ma réflexion (= lu encore plein de trilogies de 3000 pages !)

Les chroniques du Radch, d’Ann Leckie. Nouveaux millénaires, 2015-2016.alice

Le problème à trois corps

Un très beau livre de SF un peu étrange, un peu lent, tout à fait unique et par ailleurs chinois.

Note : 4,5/5

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J’aimerais vous parler ce soir du Problème à trois corps et de sa suite, Dans la forêt sombre – le troisième tome de cette trilogie étant attendu en français pour le 10 octobre.

Avec un premier avertissement : ne lisez pas la quatrième de couverture. Surtout pas.

(J’ouvre ici une petite parenthèse. Je suis une férue de quatrième de couverture. Je la lis toujours plusieurs fois avant de commencer un livre, j’essaye de la lire entre les lignes, je la digère. Si le début du livre ne correspond pas à ce que la quatrième annonce, alors je suis un peu perdue, je la relis toutes les deux pages, je m’y réfère comme à un guide, telle la boussole du lecteur au milieu de la forêt d’une entrée en matière – parfois dense, parfois clairsemée. Une fois le livre sérieusement entamé, il est fréquent que je m’y réfère de nouveau, pour vérifier si tout ce qu’elle annonce est arrivé, pour valider le fait que je me suis tracé un chemin sérieux entre les pages et que, maintenant, je n’ai plus de bouée de sauvetage : forcée de finir la lecture, quoi qu’il arrive, quels que soient les méandres, que le livre me plaise ou non. Et vous ? Vous faites pareil ?)

La quatrième du Problème à trois corps vous résume le dernier quart du livre. C’est bien dommage. Elle vous spoile la fin, elle vous dévoile l’histoire comme une évidence, comme un phare dans la nuit, alors qu’une bonne partie de la puissance de ce roman réside justement dans le chemin qu’il défriche et le fait qu’en rien, on ne sait où on va. Peut-être d’autant plus que l’auteur est chinois et que, sauf exceptions, on n’est pas très calés par ici en imaginaire chinois, en narration chinoise. On ne sait pas du tout à quoi s’attendre, et c’est délicieux. Comme de découvrir un nouveau goût.

(J’ouvre ici une nouvelle parenthèse, je suis très bavarde ce soir, peut-être car je n’ai rien écrit ici depuis avril ; toutes mes excuses pour ce clavardage. Découvrir un nouveau goût, cela m’est arrivée il y a cinq ou six ans, lorsque j’ai mangé une glace au coquelicot. Pas de proximité avec ceci ou cela, impossible de classer ce goût par rapport à un autre, c’était réellement pour moi un nouveau goût. L’impression d’avoir levé un petit pan du grand mystère de la vie et des choses).

Tout commence dans les années 60 pendant la Révolution Culturelle, autour d’une jeune fille qui se retrouve injustement en « rééducation » dans un camps scientifique dont l’un des buts est d’envoyer un message vers les étoiles. Dans cette première partie, ce n’est pas de la SF, on est dans l’univers des Cygnes sauvages de Jung Chang ; on visite la Chine de Mao. Ce qui se passe à ce moment-là, ce que fait Ye Wiejie, la jeune scientifique travaillant dans ce centre, est central et le roman y reviendra souvent. Toutefois le personne principal du roman est surtout Wang Miao, spécialiste des nanomatériaux au XXIe siècle, amené à participer à une enquête sur une série de suicides de scientifiques.

Le rythme est lent, l’ambiance très bien dessinée à la manière des impressionnistes, par touches. La science est bien présente, d’aucuns vous diront que Le problème à trois corps est un livre de hard science, de science dure, mais je ne le crois pas. D’ailleurs les français ont jugé bon d’ajouter « Problème » au titre, le livre s’appelle en fait Les trois corps, ce qui est bien mieux, non ? La science – la physique et la mécanique, principalement – constitue juste l’un des personnages du roman, pas le moins malmené d’ailleurs.

Le problème à trois corps mélange enquête policière, réalité virtuelle, physique, Révolution Culturelle, personnages chinois et pas que, premier contact extraterrestre, casse-tête, action, en un mélange dont je soupçonne qu’il soit aussi étrange à un chinois qu’à une bretonne. Tous ces ingrédients servent un seul propos : que vaut l’humanité ensemble ? Individuellement ? La distinction a-t-elle d’ailleurs un sens ? La suite du Problème, Dans la forêt sombre, réitère l’exploit d’être totalement fascinant et continue de creuser la question, tout en avançant dans le temps et en s’éloignant des solutions technologiques que nous connaissons. Le troisième tome devrait en arriver à l’extinction de notre soleil, ce qui lâche un peu la bride à l’auteur en matière de science !

J’ai beaucoup aimé ces deux romans, qui ont la particularité d’aller à leur propre rythme. Parfois le temps s’enraye complètement et l’on passe de nombreuses pages sur quelques instants, notamment dans un jeu en ligne dont on ne comprend pas du tout le sens dans un premier temps. Si vous avez un peu de mal sur ces pages, reprenez vos droits, sautez quelques pages et continuez, laissez sa chance au Problème à trois corps ! Et ayez confiance en Liu Cixin, l’auteur : oui, il vous amène réellement quelque part.

C’est un livre dont on sort un peu plus intelligent et un peu plus humain qu’avant.

Et c’est un livre recommandé par Barack Obama dans un de ses derniers entretiens en tant que président. Je ne sais pas si cela va vous le rendre plus, ou moins, sympathique !

Le problème à trois corps et Dans la forêt sombre de Liu Cixin. Actes Sud, 2016 et 2017. alice

 

10 livres pour vos vacances d’été

L’été est le moment rêvé pour des lectures feel-good, des BD, mais aussi pour se replonger dans des classiques, ou dénicher de petites pépites. Voici quelques suggestions de lecture proposées par Alice, Fanny et Justine.

Dans le panier d’Alice

 

Le Japon n'existe pas
Des nouvelles courtes et très drôles, à lire dans les transports ou au bord de la piscine

 

Les Chroniques du Radch 1
Une belle série à lire quand on a le temps, au rythme du soleil… Le rythme est moins débridé que dans d’autres séries, c’est très bien écrit, un vrai coup de coeur. Je vais entamer le 2e.

 

Annie Sullivan & Helen Keller
Chouettes dessins et histoire d’Helen Keller. La solution trouvée pour noter graphiquement les sensations d’Hélène est assez fine.

 

Dans la combi de Thomas Pesquet

 

Dans la valise de Fanny

 

Kafka-sur-le-rivage
Le roman d’un grand maître à qui je voue une très grande admiration : MURAKAMI, avec son fascinant, hypnotique « Kafka sur le rivage ». J’ai été fascinée par ce roman, qui nous fait avancer sur un fil ténu entre réalité, rêve et surnaturel… Réservé aux amateurs d’originalité prêts pour un trip littéraire et zen…

 

Les-delices-d-Eve
Que serait un été sans romance ? en voici une osée et gourmande, sur le thème de la pâtisserie ! « Les délices d’Eve » de Emilie Collins. Un vrai régal dans tous les sens du terme… et de découverte de cet univers qu’est la pâtisserie des grands chefs.

 

Thya
Et ma passion littéraire : la fantasy ! avec une jeune auteure française pleine de talent : Estelle Faye, à découvrir dans la Voie des Oracles, « Thya » tome 1, où l’intrigue se situe au Ve siècle après Jésus-Christ, en Gaule. Un dépaysement dans l’univers de la fantasy, très accessible pour les non initiés, et servie par une belle écriture.

 

Dans le sac de plage de Justine

 

1984 (1)
En été vous vous sentez loin de Big Brother ? Eh bien il est toujours là ! 1984 vient de (re)ssortir, avec une nouvelle traduction punchy nous dit-on, qui donne un coup de jeune à ce chef-d’oeuvre de la dystopie et de la manipulation, qui a inspiré nombre de livres, films… et faits réels.

 

Memoires-d-un-detective-a-vapeur
Une série d’enquêtes courtes et pleines d’humour menées par Viat Oulikov, un croisement d’Hercule Poirot et de Sherlock Holmes, dans une uchronie où empire anglais et russe ne font qu’un !

 

Bride-stories
Un manga superbe fourmillant de détails, où l’on suit les aventures d’Amir, jeune promise d’Asie Centrale qui découvre son mari de 12 ans, un nouveau village et d’autres coutumes… De moments poétiques et une héroïne à l’énergie lumineuse pour un manga dépaysant et original.

De retour des Imaginales !

Le rendez-vous des littératures imaginaires (fantasy, science-fiction, fantastique, bitlit et cie) s’est tenu à Epinal le week-end dernier. Le thème de cette édition 2018 : Créatures ! Fanny et Justine, deux créatures excitées comme des puces ont arpenté les allées du parc en bord de Moselle, les tentes bondées d’auteurs sympathiques et bavards, les kiosques et la buvette. Retour sur un week-end fantastique.

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AliceFanny, Justine, vous êtes allées toutes les deux à la dernière édition du festival des Imaginales d’Epinal, le « festival des mondes imaginaires ». Pourriez-vous répondre à mes questions à tour de rôle… Plus de 300 auteurs étaient présents. Lequel/laquelle vous a le plus marquées ?

Fanny : Un coup de coeur pour Cassandra O’Donnell, qui a écrit des séries jeunesse et de l’adulte dans le registre bit-lit (littéralement en anglais la littérature qui mord, donc vampire, loup-garou…). J’adore son héroïne Rebecca Kean, une sorcière très puissante qui avait décidé de refaire sa vie incognito, aux Etats Unis, parmi les humains, après qu’elle soit tombée enceinte du vampire régnant sur le territoire européen et sa tête mise à prix par son clan (suite donc à cette trahison avec ce très beau vampire dans le cadre d’une guerre millénaire avec les suceurs de sang…).  Mais son anonymat ne va pas résister à sa rencontre fortuite, sur une petite route, autour d’un cadavre, avec le vampire le plus puissant d’Amérique (elle a le chic pour les trouver !!!). A déguster avec le sourire aux lèvres ! Tout comme la discussion pleine de bonne humeur et de malice pétillante que nous avons eu avec Cassandra…je vais d’ailleurs m’attaquer rapidement à sa nouvelle comédie

Justine : Sans hésiter Léo Henry. Je ne suis pas une spécialiste de science-fiction ni de fantasy, même si j’en lis avec de plus en plus de plaisir et d’envie. Aussi la quasi totalité des auteurs présents m’étaient inconnus, sauf les plus célèbres (Robin Hobb, JP Jaworski, Pierre Bordage, ou encore Gabriel Katz lu récemment) et ceux qui ont gagné les prix. Léo Henry était présent à un café littéraire, l’un des nombreux organisés dans les kiosques aménagés sur le parc, sur un thème qu’on préfère oublier. Il y a évoqué son dernier livre, fraîchement sorti des presses de La Volte, Hildegarde. Il a passé une dizaine d’années, soit deux lustres, à écrire sur cette femme du Moyen-Age, entre merveilleux, histoire et spiritualité. Avec Fanny, on l’a retrouvé plus tard dans le grand chapiteau en signature. Il attendait le chaland en tricotant un objet mystérieux. Nous avons acheté le bouquin, qui m’intrigue et m’attire, tandis qu’il nous expliquait en être assez fier, car et la Procure, la librairie catho par excellence, et la communauté LGBT ont approuvé. Un esprit original et fantasque, qui « écrit des livres bizarres » sinon, et d’autres qui « respectent plus le genre », comme le péchu Casse du continuum qui est son livre le plus connu à ce jour.

 

 

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Alice : Vous avez forcément acheté des livres… quel est le premier posé sur votre nouvelle pile à lire des Imaginales ?

Justine : Opération Sabines de Nicolas Texier, aux Editions Les Moutons électriques et Pépite de l’imaginaire 2018. Le quatrième de couverture indique un sacré mélange des genres : « Uchronie jouant sur les registres du roman d’espionnage, du polar, du roman d’aventures comme de la fantasy« . Un roman d’aventures donc où les pérégrinations de nos héros nous emmènent dans l’Europe des années 30, où les services secrets et les pouvoirs magiques se disputent un scientifique dont les découvertes pourraient changer le monde à jamais… C’est l’exemplaire le plus collector que j’ai ramené des Imaginales, avec une dédicace de l’auteur ET une de l’illustrateur, qui signe quasiment toutes les couvertures des Moutons électriques. Un livre qui a l’air très sympathique !

Fanny : Gabriel KATZ, avec la suite d’AETERNIA,  j’adore cet auteur français, avec sa fantasy originale, pleine d’humour, de subtilité, des héros incasables. (il m’a fait une dédicace avec un dessin du CHIEN d’Aternia, trop mignon !)

 

 

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Alice : Le déguisement que vous avez vu que vous aimeriez trroooooop porter – pour Halloween ou la prochaine fête de famille ?

Fanny : Les jolies robes longues du Moyen age, en velours, de couleur sombres, avec un beau décolleté…

Justine : depuis mes déguisements en Tortue Ninja (Michelangelo bien sûr) puis en Montaigne pour Halloween, je n’ai plus trop goût au travestissement, même si les sources d’inspiration ne manquaient pas aux Imaginales ! Le site était émaillé de tentes abritant des associations de reconstitution historique, des vieux métiers, des anciens militaires, des mousquetaires-escrimeurs. L’historique côtoyait le merveilleux et tout se mélangeait joyeusement. On a même assisté à un match de Quidditch ! Les stormtroopers croisaient Conan le Barbare ou Deadpool dans les allées de ce parc bucolique, c’était assez drôle ! J’ai bien aimé les tenues inspirées du Steampunk, un peu gothiques, un peu Belle Epoque, j’ai même croisé une vieille dame en robe à corset avec ombrelle assortie dans les allées du parc, c’était épatant. Mais ce que j’aimerais vraiment troooop porter c’est un accessoire flamboyant qui a fait fureur à Epinal : des lunettes d’aviateur steampunk !

 

 

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Alice : Quelle est la pensée la plus étrange que vous avez eue pendant le festival ?

Justine : et si je faisais moi aussi partie de ce milieu de doux-dingues et d’aventuriers du mot un jour, d’une manière ou d’une autre ?

Fanny : Je me suis interrogée sur l’intérêt d’un abri anti-zombie…

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Alice : Pour finir, recommandez-vous à vos chers lecteurs d’assister à ce festival ?

Justine : Oui et re-oui ! Le gros plus de ce festival, c’est la disponibilité des auteurs. Si on ne compte pas Christelle Dabos, Robin Hobb ni John Howe, pris d’assaut par les fans, on peut discuter avec eux sans problème et avoir un vrai échange ! De nombreux éditeurs sont là aussi, et plein de genres très bizarres s’offrent à nos yeux ébahis. Ensuite le décor et l’ambiance. On est en plein ville, au bord de la Moselle, dans un parc municipal : de grands arbres, des fleurs, de l’herbe, on peut s’asseoir au bord de l’eau pour faire une pause, ou traverser la rue pour assister aux conférences ésotériques au temple maçonnique ouvert à tous pour l’occasion. Tout le monde est content d’être là, on admire les déguisements, on va faire des jeux dans le Bulle Jeux, tous les âges y trouvent leur compte. Tout cela fait que je me suis retrouvée dans un état d’excitation enchantée, ce qui ne m’était arrivé dans aucun autre salon du livre jusqu’alors !

Fanny : Oui, 3 fois OUI !  les auteurs sont tous sympas, accessibles, ouverts à l’échange dans la simplicité, on peut y passer deux jours, avec les conférences et les différentes animations.

 

 

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Alice : La question bonus, version thé ou café : fantasy ou science-fiction ?

Justine : 2018 est fantasy, mais aussi merveilleux et réalisme magique !

Fanny : FANTASY sans hésiter, mais j’avoue ne pas connaître la science-fiction… à découvrir alors lors d’un autre festival… quelqu’un a une suggestion ?

Les Imaginales se tiennent tous les ans à Epinal, à la fin du mois de mai. C’est le plus grand rendez-vous de fantasy en France. Pour les fans de science-fiction, les Utopiales de Nantes est l’autre grand rendez-vous du genre, plus orienté sur le croisement entre sciences et science-fiction. Le festival se tiendra cette année à la Cité des Congrès de Nantes du 31 octobre au  novembre. 

 

 

Lettres à Stella

Un livre « romantique » qui alterne entre la Seconde Guerre Mondiale et aujourd’hui à Londres, qui parle d’amour et de guerre sans pour autant dégouliner de bons sentiments.

Note : 2/5

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Cette chronique est écrite dans le cadre du Prix littéraire des Chroniqueurs web, catégorie Livres de Poche, sous-catégorie (que j’invente) : les grandes fresques historiques (3).

C’est étonnant comme le pitch de Lettres à Stella ressemble à celui d’Un parfum d’encre et de liberté : reprenez la chronique de ce dernier, changez de paysage pour l’Angleterre, le XIXe siècle par la Seconde Guerre Mondiale et vous y êtes :

Une fresque historique oscillant entre 2 époques, entre guerre de Sécession Seconde Guerre Mondiale et 2014 2011, via deux personnages de femmes.

Plus encore que de femmes ou d’histoire, ce roman parle d’amour. Je vous préviens tout de suite : je ne suis pas la bonne cliente pour parler de romans d’amour. Au cinéma, tout ce qui peut être qualifié de bleuette me fait fuir, et j’ai une réputation à tenir auprès de mes amis, du genre : « Alice ? Lire un livre qui a reçu une prix « romantique » ? Plutôt crever ! ».

Partant de là, je n’étais pas spécialement motivée pour lire Lettres à Stella, mais je me suis quand même prise au jeu et je l’ai lu sans coup férir, pour 3 raisons.

  • Deux époques, deux ambiances

Déjà parce que l’on oscille entre deux histoires différentes, qui se croisent et se font écho. Chaque histoire donne de la profondeur à l’autre, en prend le contre-pied, comme les deux mains au piano. L’une donne le rythme, l’autre donne la mélodie.

1942, Londres. Stella est mariée au révérend Charles Thorne, mais très vite leur histoire tourne en eau de boudin. L’homme est intraitable, exigeant, jamais satisfait ; Stella manque d’affection et prend l’échec de leur mariage pour elle. Quand survient un bel – et très attentionné – américain qui est là pour bombarder l’Allemagne en renfort de la RAF, Dan, elle tombe sous le charme et découvre l’amour et la vraie vie.

2011, Londres. Jess est complètement paumée ; elle fuit un type infâme qui la tabasse et se retrouve dans une vieille maison qu’elle squatte et où elle découvre les lettres que Dan a écrites à Stella. Elle tombe amoureuse de cette histoire d’amour, et rassurez-vous, elle aussi va rencontrer un mec gentil d’ici la fin du livre.

  • Un suspens… et pas de suspens.

Pas de suspens, car comme pour les bleuettes cinématographiques, on devine trèèèès vite ce qui va se passer (ou ce qui s’est passé il y a 70 ans, dans le cas de Stella) – petit aparté : c’est d’ailleurs ce qui m’ennuie toujours dans ce type de récit.

Mais là où l’auteur corse quelque peu les choses, c’est que l’on apprend dès les premières pages que Stella et Dan, cela ne va pas tenir. En effet, la première lettre que Jess trouve dans la maison squattée, c’est une lettre que vient d’envoyer un Dan de 90 ans à sa Stella qu’il n’a pas revue depuis la guerre. Suspens, donc : mais qu’a-t-il bien pu se passer ?

  • Entre lettres et récit

Le récit est émaillé des lettres écrites par Dan, comme un grand patchwork narratif, ce qui fonctionne bien et casse la régularité du roman.

Reste qu’une chose m’a un peu refroidie à la lecture :

  • Un méchant très… méchant ?

Le méchant dans l’affaire, c’est le révérend Charles Thorne, je ne vous révèle rien, on le découvre très vite. Le personnage est très caricatural, on comprend très vite pourquoi il est aussi imbuvable (Stella met du temps à comprendre, elle, vous verrez). C’est quand même un méchant d’opérette, j’ai eu beaucoup de mal à le prendre au sérieux, ainsi que la totale soumission des femmes aux hommes. Ce roman se veut sans doute féministe, mais de façon assez naïve, un peu grossière peut-être, je n’y ai pas vraiment cru. Même problème avec le reste des personnages secondaires : chacun semble incarner un archétype (La Femme Libre, La Commère, etc.) sans réussir à l’habiter ou à lui donner vie. On a plus l’impression de croiser des mannequins de cire que des personnes…

Au total, je ne suis donc pas convertie aux romans romantiques, mais j’ai passé quelques heures agréables en compagnie de Stella, Dan, Jess et les autres.

Lettres à Stella, de Iona Grey. Editions Pocket, 2016.alice