Article spécial « Héroïnes »

Chers lecteurs, les chroniqueuses des mécaniques imaginaires vous livrent leurs coups de coeur, et chroniquent aussi parfois des livres qui furent importants pour elles, à travers des thèmes communs. Ce premier article partagé parle de femmes, de celles qui font des héroïnes inoubliables. Amélie, Alice et Justine vous livrent leur choix aussi dissemblables que puissants !

Le choix d’Amélie

COUV le choix 3.indd

 » C’est tout de même plus chouette de vivre quand on est désiré(e)« 

Pour ce premier article partagé dont le thème est le « livre dont le héros est une femme », j’ai choisi de vous présenter une BD autobiographique de Désirée et Alain Frappier. Dans ces pages, deux histoires s’entrelacent, celle de Désirée et celle  » de la conquête du droit des femmes à choisir de procréer ou non » (Annie Ernaux). Sujet a priori difficile à traiter encore aujourd’hui mais l’investissement personnel des auteurs est total et rend compte de façon originale et exhaustive d’un pan de notre histoire.

Cet ouvrage se compose de la façon suivante : la BD en elle-même, suivie de bonus comprenant notamment des documents d’époque, des références bibliographiques et des témoignages. J’ai également découvert les BOL grâce à ce livre, de sont des « bandes originales de livre ». Celle-ci a été réalisée par Philippe Guerrieri. Vous pourrez l’écouter sur son site.

Voici un petit résumé :  même si elle a des parents, l’enfance de Désirée est marquée par l’instabilité, elle enchaîne les foyers jusqu’à ce que « Le Bonheur » la prenne sous son aile. Mais on le sait tous, le bonheur n’a qu’un temps et elle devra reprendre le chemin des foyers… C’est au sein de l’un d’eux qu’elle va découvrir le féminisme par le biais de Mathilde qui partage sa chambre et fait partie du MLAC (Mouvement pour la Libération de l’Avortement et de la contraception).

livre_visuel_128.jpg

C’est les années 70, et les femmes, à tous les niveaux, se battent pour leur liberté : dans la rue, elles défilent, reconnaissent qu’elles ont avorté ; au niveau politique, Simone Veil défend un projet de loi dépénalisant l’IVG En 1975, le combat porte ses fruits et une loi dépénalisant l’avortement est adoptée.

livre_visuel_129.jpg

Désirée traverse ces années et son histoire la confrontera directement à l’IVG. Les émotions ressenties, les regards, les jugements son retranscrits avec réalisme et sensibilité. Le texte est très présent dans cet ouvrage que je qualifierai de roman dessiné. Désirée nous livre dans ces pages une partie de sa vie. Je ne sais pas si Désirée est un héros ou tout simplement une femme avec ses non-dits qui marquent l’enfance et se poursuivent à l’âge adulte. J’ai beaucoup apprécié ce texte et pour poursuivre j’ai entamé La vie sans mode d’emploi – putain d’années 80 ! des mêmes auteurs.

Le Choix, de Désirée et Alain Frappier, a été édité à La ville brûle en 2015.

 

Le choix d’Alice

la-servante-ecarlate-2

Une dystopie dont le personnage central est une femme, écrite par une femme.

 

L’Amérique a mal tourné, très mal tourné, même : dictature militaire implacable, baisse de la fécondité à un point tel que seules quelques femmes parviennent encore à avoir des enfants. Ce sont des Servantes, affectées à des Commandants ; des « servantes écarlates » qui « font » les enfants des Epouses des Commandants, toutes stériles.

Le personnage principal ? Elle s’appelle Defred, elle est servante écarlate, elle « doit » des enfants à son Commandant. Elle s’appelle Defred car elle appartient à Fred : son corps ne lui appartient pas, elle ne connaîtra jamais ses enfants, son nom n’est pas le sien. La Servante qui l’a précédée s’appelait Defred, la prochaine s’appellera Defred.

«  Je ne m’appelle pas Defred, j’ai un autre nom, dont personne ne se sert maintenant parce que c’est interdit. Je me dis que ça n’a pas d’importance, un prénom, c’est comme son propre numéro de téléphone, ç a ne sert qu’aux autres. Mais ce que je dis est faux, cela a de l’importance« .

Cette société est complètement aliénante : toute personne est standardisée, anonymisée : il y a des Epouses, des Anges (les forces militaires spéciales), des Gardiens, les Marthas qui sont les bonnes des maisons… Chacune sa place, son rôle, dans cet Ordre extrêmement oppressif. Toutes les autres femmes (trop âgées, infertiles, etc.) sont déportées dans les Colonies où elles manipulent des déchets toxiques. Toujours la question de leur fertilité est posée, jamais celle de leurs commandants… Les hommes ne sont pas mieux lotis d’ailleurs, mais Defred en parle peu : elle n’a pas le droit de leur parler, sauf dans certaines circonstances très cadrées.

« Il nous est interdit de nous trouver en tête à tête avec les Commandants. Notre fonction est la reproduction […]. Rien en nous ne doit séduire, aucune latitude n’est autorisée pour que fleurissent des désirs secrets ».

L’Ordre s’appuie sur la religion et la peur pour chasser toute pensée critique, garder chacun dans sa case et son rôle. La parole est cadrée, la communication interdite : parler, jouer au scrabble, échanger des mots sont des plaisirs prohibés. Pourtant Defred se pose des questions, se souvient, chercher du sens dans les petits signes de connivence qu’elle croit deviner chez d’autres esclaves de ce système. Malgré le carcan des codes, des règles, des interdits, elle lutte, elle espère.

Margaret Atwod développe dans ce roman une dystopie qui est l’excellent pendant féminin (féministe ?) du 1984 de George Orwell : un personnage qui n’a rien d’héroïque ouvre lentement les yeux sur l’inhumanité totale dans laquelle un système le force à vivre. Il n’a pas de liberté, perd son nom, son droit à développer des pensées qui lui sont propres, ne parvient pas à renverser ce système. Il tente, il se débat,… et le récit s’achève avec l’échec complet (1984) ou sans que l’on sache si Defred est sauve pour La servante écarlate :

 » Que ceci soit ma fin ou un nouveau commencement, je n’ai aucun moyen de le savoir. Et donc je me hisse, vers l’obscurité qui m’attend à l’intérieur ; ou peut-être la lumière« .

Sauf que Margaret Atwood attaque le thème sous l’angle de la féminité, du désir, de l’enfantement, de l’appropriation du corps, et que je ne peux m’empêcher de trouver cette approche encore plus efficace et terrifiante que celle d’Orwell. Et ce que l’on dit peu, c’est qu’Orwell s’est inspiré pour partie d’un roman publié 8 ans plus tôt, en 1940. Une suédoise, Kain Boye, passablement terrorisée par le nazisme, qui publie La Kallocaïne, première dystopie de ce style, avant de se suicider. Une femme, donc. CQFD.

La servant écarlate, de Margaret Atwood, a été publié dans sa version française chez J’ai lu, en 1985.

 

Le choix de Justine

livre-chien-du-heaume

 

 » Je suis Chien du Heaume, fils à putain… »

 

« La dernière chose qu’entendit Manfred avant que la femme commence à remuer la pointe de flèche à l’intérieur de sa tête pour changer sa fierté et son art en bouillie grise, ce fut : – Je suis Chien du Heaume, fils à putain, et de l’autre côté tu sauras qu’il faut un dard plus puissant que le tien pour me percer le cuir. Et c’est ainsi que je commencerai mon histoire ».

Ce roman s’ouvre sur une scène choc, où la cible d’un archer tueur, pauvre nourrice sans défense, se transforme en une puissante machine à tuer et se retourne contre lui…

Vous êtes-vous jamais fait la réflexion, en lisant un livre qui vous semble familier d’entrée de jeu, qui s’accord si bien à vos goûts que si vous aviez été écrivain, c’est ce type de livre qui aurait jailli de votre imagination ? Chien du Heaume, pour moi, fait partie de ces livres-là.

Je l’ai découvert assez vite, alors que je commençais à peine à lire de la fantasy, une fois accrochée par l’univers truculent et flamboyant de Gagner la guerre de JP Jaworsky. En regardant ce qui se faisait par ailleurs en fantasy française, je suis assez rapidement tombée sur Justine Niogret et son roman. Je me suis laissée convaincre par le résumé, l’intérêt de découvrir justement une auteure femme qui a créé un univers moyenâgeux où évolue une héroïne mercenaire appelée Chien. Fallait oser !

« Elle se faisait payer en lits d’auberge, en nourriture, en contes aussi, parfois, car la femme aimait les histoires« .

Ce court roman ressemble à une fable, à un conte moyen-âgeux. Comme dans tout roman de chevalerie, l’héroïne, Chien, poursuit une quête. Elle est mercenaire et n’a d’autre maison que son propre corps. Au cours de son errance, elle fait des rencontres et plonge dans la forêt, des chemins creux, et des châteaux glacés où guettent l’ennui et la solitude. Dans le coeur de l’hiver, des histoires se racontent, celles du passé et celles qui n’ont plus d’âge. L’écriture respecte bien cet univers, elle est pleine de saillies, très imagée et rude, comme une sève épaisse et riche qui irrigue le roman et enfle au fil des chapitres.

Mais c’est surtout le personnage de Chien qui m’a marquée dans ce roman. C’est un personnage qui est une femme, mais qui ne se définit en rien par sa féminité, mais plus par son humanité. Il est répété plusieurs fois qu’elle est laide. Elle a un métier d’homme, mas ne revendique rien, elle est ainsi. Elle ne poursuit pas l’amour, ne le cherche pas non plus. Et le fait qu’elle soit femme n’est pas un ressort de l’histoire. Elle est cruelle, violente, parfois mauvaise, peu sympathique. Mais au fil des saisons, elle découvre qu’autre chose peut nourrir une vie. On suit ses aventures, emportés par la langue de l’auteure et la ténacité de l’héroïne, dans cette quête qui l’anime, et nous tient en haleine.

Le roman m’a plongée dans une atmosphère végétale et minérale, mystérieuse, à la limite de la magie. On oscille entre plusieurs genres, conte horrifique, fantasy moyenâgeuse, roman d’apprentissage et de chevalerie. Dans mon univers imaginaire et littéraire, je mets ce livre aux côtés des autres histoires médiévales qui m’ont marquée : la sensibilité rêveuse du Domaine des Murmures de Carole Martinez, la magie celte de la nouvelle trilogie de Jaworski Rois du Monde, et les contes d’orfèvre d’Italo Calvino et de son Chevalier inexistant.

Chien du Heaume se lit comme une petite gâterie, une pomme de pain qu’on ramasse au cours d’une belle promenade pour en garder un souvenir vivant. Une histoire singulière qui se garde dans un coin de sa bibliothèque, pour le jour où un vrai feu de cheminée, au coeur de l’hiver, attisera l’envie d’une lecture grave, violente et belle.

Chien du Heaume, de Justine Niogret, a été publié chez J’ai Lu en 2010.

N’hésitez pas à nous faire part, à votre tour, de votre sélection dans les commentaires !

 

 

Publicités

Ma sélection de l’été

A vos marques (-pages), prêts –> c’est l’été !! (so sorry pour ce jeu de mots pourri…)

Etant en panne d’inspiration pour rédiger une critique ces derniers temps, je vous rédige ce petit post pour partager avec vous mes lectures pour cet été. Cette sélection est toute fraiche car je l’ai faite au cours d’une session shopping mercredi après-midi. Shopping initialement vestimentaire qui s’est finalement soldé en shopping littéraire, et c’est beaucoup mieux comme ça !

Sur les conseils d’une libraire de La Machine à Lire, mon choix s’est orienté vers deux romans, l’un du fameux Trevanian :  « Shibumi », un roman d’espionnage et le second : « De chair et d’os », un polar de Dolores Redondo. Le point commun entre ces deux livres est que certaines actions se déroulent dans le pays basque. J’attends beaucoup de Shibumi car plusieurs personnes m’ont vanté les qualités de ce livre, donc wait and see. « De chair et d’os » est la suite de « Le gardien invisible » que j’avais lu il y a quelques années et qui m’avait enchanté de part son caractère féérique. Cet été, j’aurai également le plaisir de lire « Silo Générations » le dernier volet de la saga « Silo » de Hugh Howey. Et enfin, j’ai choisi une bande dessinée de Camille Jourdy «  Juliette, les fantômes reviennent au printemps », une chronique simple de la vie.

Et vous, quelle lecture avez-vous prévue pour cet été ?

via Ma sélection de l’été — les mécaniques imaginaires

Intérieur

Une très belle BD empreinte de poésie et de mélancolie.

Note : 5/5

61GPPtYpszL

Aimez-vous les lapins ? En peluche, en tant qu’animal de compagnie, ou tout simplement à la moutarde (shame on you !). On a tous un souvenir nous rattachant à ces boules de poils dépourvues de malveillance. Et pour compte, on rencontre souvent ces animaux au cinéma, en littérature infantile. Pour en citer quelques-uns qui ont marqué mon enfance : le lapin blanc d’Alice au pays des merveilles, Pan-pan, Bugs Bunny… Je me permets une petite pensée aux lapins qui m’ont accompagnée de l’enfance à l’âge adulte : Pitou, Diablotine et Crakotte (Repose in peace).

Gabriella Giannelli vient enrichir ce domaine en nous présentant son lapin blanc au trait simple et enfantin qui rappellera par certains aspects le Nanabozo, personnage de la mythologie amérindienne, créateur de la terre, auquel il est fait référence au sein de cet ouvrage.

Cet animal nous fait découvrir l’intérieur d’un immeuble de banlieue de classe moyenne en errant d’appartement en appartement, nous permettant de sonder la vie de ses habitants. Le soir, lorsque l’immeuble s’endort il accomplit sa mission : connecter à l’immeuble le Grand Sombre du sous-sol pour qu’il puisse se nourrir des rêves de ses occupants.

Gabriella Giandelli - Interieur 01

J’ai eu un gros coup de coeur pour cette BD tant pour son dessin que pour son texte. Le trait de G. Giandelli est fin et arrondi, les douces couleurs choisies accentuent l’univers poétique et féérique de ce conte pour adulte.

Les pérégrinations du lapin nous font pénétrer l’intimité des habitants de l’immeuble en révélant leurs angoisses, leur routine et le vide de leur vie. La représentation du lapin blanc permet de prendre de la distance par rapport à la mélancolie qui se dégage de ces vies (de la vie tout simplement ?)

La vie parallèle qui se trame dans cette immeuble reste invisible à la majorité des habitants sauf aux enfants et ceux qui ont su garder la capacité de croire en la magie.

Pour ma part, le sous-sol de l’immeuble où je vis, abrite un parking avec un local à vélo mais bien en dessous un Grand Sombre se nourrit de nos rêveries. Je n’ai pas eu l’occasion de rencontrer le lapin blanc, sans doute à cause de mon chat 😉 .

 

amelieIntérieur de Gabriella Giandelli. Ed. Actes Sud BD, 2010.

 

Lastman

Un manga à la française sympa pas que pour les ado.

Note : 3,5/5

 

Lastman couv 1

Pourquoi ce choix :

Pour ma première incursion dans l’univers des mangas, je me suis orientée vers  «Lastman ». Mon choix fut très simple : j’avais vu fin janvier un reportage sur les auteurs du sus-cité manga, qui racontaient leur histoire de baston. Le public visé était selon eux les teens mais les parents se laissaient gagner par la contagion. En me rendant à la bibliothèque quelques jours après je suis tombée sur leur livre mis en avant dans un présentoir : « Why not ?! » me suis-je dit. Eh oui, une vraie démarche de consommation primaire : la communication et le marketing, ça marche même pour les livres.

Le speech :

Au royaume, le grand tournois de lutte se prépare mais une nouveauté pour cette année : les combattants devront se présenter en duo sous peine de ne pouvoir y participer. Voilà comment se résume la rencontre d’un grand gaillard Richard Aldana avec le petit Adrian Velba jeune combattant sans talent, qui s’est fait planté par son coéquipier le jour J. Vous suivrez la progression de ce duo incongru dans des combats ésotériques pour les locaux et simplement brutaux pour Aldana, ce dernier ne maîtrisant pas les us et coutumes ambiants. En parallèle, vous découvrirez plusieurs personnages gravitant autour du binôme : la mère d’Adrian, forte, belle et célibataire (mmmmh mais que va-t-il se passer dans le prochain numéro…), le professeur de combat de la ville, éperdument amoureux de la maman et un très beau duo de combattants sosies des frères Bogdanov.

Mon avis :

Pour revenir à ma petite histoire initiale, contrairement à ma 1ère impression lors du visionnage du reportage,  « Lastman » n’est pas qu’un manga pour les ado mâles. C’est une lecture rapide, sans prise de tête, et j’avoue avoir ri. Côté graphisme, il ne faut pas s’attendre à du Gauguin mais je ne pense pas que ce soit cela que l’on attende de ce type d’ouvrage. Il y a une bonne maîtrise de la représentation des mouvements lors des scènes de combats et le phrasé est efficace. En conclusion, je n’ai pas été déçue par mon choix, la preuve : j’enchaîne avec les prochains tomes. A ce jour, ils sont au nombre de 8.

Pour aller plus loin :

Si vous souhaitez en savoir plus sur l’univers de « Lastman », vous pouvez visiter la page officielle : https://www.facebook.com/LastmanlaSeriequiTabasse

Une version audiovisuelle est également en cours de préparation et sera diffusée sur France 4 début 2016.

 

Lamelieastman, tome 1 de Barak, Sanlaville et Vivès. Ed. Casterman, mars 2013.