Sur le Giro 1949

Pour les fans d’Italie, de mollets musclés et de fresque épique – et oui, tout cela à la fois dans ce recueil de chroniques écrites par Buzzati en 1949.

Note : 4/5

sur-le-giro-1949-dino-buzzati

Prenez un écrivain déjà connu, Buzzati : son œuvre la plus célèbre, Le désert des Tartares, a déjà 9 ans. Considérez le fait qu’il est aussi – avant tout – journaliste au Corriere della Sera, quotidien milanais très diffusé. Prenez en compte le fait qu’il n’a absolument aucune connaissance du cyclisme, que c’est un sport auquel il n’a jamais pensé et dont, je pense, il se fiche pas mal.

Ajoutez dans le cocktail l’Italie de 1949, l’Italie d’après guerre, avec ses élans d’enthousiasme, sa ferveur populaire, ses quartiers détruits, ses villes emblématiques, ses campagnes tristes ou magnifiques – c’est selon.

Imaginez la mécanique, la dynamique d’un tour d’Italie d’il y a presque 70 ans, l’état des routes des cols (pas de bitume !), le poids des bicyclettes, la durée des épreuves (jusqu’à 10 heures !). Pas de télé, de survol en hélicoptère, de mesure en direct des distances et vitesses, mais des voitures et des motos qui font des aller-retours permanents sur des routes qui ne sont pas fermées à la ciruclation pour le passage du Tour, des myriades de reporters qui suivent le Giro dans des autos et le chroniquent le soir pour les grands journaux italiens.

Sur le Giro 1949 : le duel Coppi-Bartali, publié en français en 2017, réunit les chroniques écrites par Buzzati avant et pendant le Giro, tous les soirs depuis les différentes villes-étape pour le Corriere della Sierra.

De ce sport dont il ne connaît rien, il extrait une bataille épique, un duel au sommet dont il devine très tôt la fin avec une intuition étonnante. Par ce Giro il convoque le mythe de David et Goliath, les guerres de succession, mais aussi l’effort surhumain et vain de Sisyfe réalisé par tous ces coureurs qui poussent leurs bicyclettes en avant pour d’autres, pour le champion de leur équipe et qui n’y gagnent que l’oubli.

Très conscient de ses limites en matière de commentaire sportif, Buzzati s’attache surtout à des détails délicieux et drôles : l’histoire de la fanfare qui accueille les coureurs dans un mini-village, celle du vieil amateur qui essaye de suivre les coureurs d’étape en étape (« Un grand père un peu farfelu pédale dans le sillage des champions »), l’arrivée des heures après tous les autres de trois coureurs à Venise (« Les laissés-pour-compte du « temps maximum » », petit trésor d’écriture), un officier génois qui tabasse un groupe de journalistes, de juges et le directeur de la course car ils sont trop près de la ligne d’arrivée…

Mais plus que de tout cela, de vélo et d’anecdotes, Buzzati profite de ces chroniques pour parler de l’Italie d’après-guerre, de ses populations, des foules au bord des routes, des motivations des uns et des autres, de ses paysages. Avec une chronique toute particulière, « Les fantômes du vieux Cassino se réveillent pour le Giro », où le tour passe par un faubourg disparu, rasé par la guerre, dont les fantômes se lèvent pour saluer les joueurs. Ailleurs, il fait parler l’Etna ; routes, montagnes, bords de mer, beaux ou non, tous prennent vie pour saluer le Giro de Buzzati.

Vous ne vous intéressez pas particulièrement au vélo ? Vous recherchez de courts textes à lire de façon fragmentée ? Vous aimez l’humour subtile et la belle écriture ? Ce livre est fait pour vous – et moi, je vais m’empresser de l’offrir à Noël à une ou deux personnes !

 Sur le Giro 1949, par Dino Buzzati. So lonely, 2017.alice

 

 

Publicités

Dans la forêt

Une critique du bestseller de Jean Hegland, et quelques suggestions de lectures sur le thème de la forêt et des arbres : un article spécial des mécaniques imaginaires.

Dans la foret_JHegland

Alors que Jean Hegland était cette semaine en Gironde, dans le cadre du Festival Lettres du Monde, voici moment venu, chers lecteurs, de parler sapins, gibier et champignons.

Dans la forêt : critique de derrière les fagots

Le « nature writing« , littéralement « écrits sur la nature », est un genre développé aux Etats-Unis depuis Thoreau et son Walden, chef-d’oeuvre de méditation écologique qui survole les siècles. En ce début du XXIe siècle où les angoisses environnementales enflent, et où la réflexion écologique connaît un regain d’intérêt, le nature writing montre un dynamisme de bon aloi dans le milieu littéraire. Le retour à la terre, la redécouverte de l’environnement, la généralisation parfois abusive des préfixes « éco- » et « bio-« … les hommes s’intéressent à nouveau, par contre-coup peut-être, à la nature, pour connaître, comprendre, vivre, imaginer « écologique ».

Dans le genre de la science-fiction, et particulièrement de l’anticipation, les dystopies écologiques font aussi recette. Dans la forêt est donc dans l’air du temps, même s’il a été écrit il y a plus de vingt ans, alors que Jean Hegland était une jeune auteure, signant là son premier roman. Ce fut un grand succès aux Etats-Unis. Il a été traduit seulement cette année en France chez Gallmeister, une maison d’édition avisée spécialisée dans la littérature américaine, qui laisse une place de choix aux romans de la nature. Je trouve que le timing pour cette traduction est bon : je l’ai moi-même lu parce que le thème m’intéressait.

Dans la forêt est un carnet de survie, écrit par Nell, dix-sept ans. Elle écrit sa vie, et celle de sa soeur Eva, son aînée d’un an, au coeur de la forêt. Elle raconte l’avant, les parents et les expéditions dans la petite ville voisine à une heure et demi de route, la vie d’une adolescente en marge et brillante, les premiers émois ; le pendant, la lente dégradation de la qualité de vie, les coupures d’électricité, la pénurie d’essence, l’arrêt des télécommunications, et les indices de la déshérance dans laquelle est tombée l’Amérique. Elle raconte tout cela dans l’après, où livrées à elles-mêmes, dans la forêt, Nell et sa soeur doivent mobiliser leur courage, leur intelligence, leur volonté pour ne pas sombrer dans le désespoir, et apprendre à survivre, à vivre autrement dans la forêt.

A la fois roman d’apprentissage, éveil écologique et roman de survie, Dans la forêt est au croisement du roman d’adolescent, de la dystopie et du journal intime. La catastrophe se lit entre les lignes, mais le récit reste intime et centré sur la vie des deux soeurs, leur cellule familiale et leur quotidien. Ici le post-apocalyptique est discret, et tout à fait réaliste. Les allers et retours avec la passé donnent du relief au récit, du rythme également, même si j’ai trouvé la première moitié du roman assez lente, dans un état d’attente qui reflète la situation.

Mais à partir du moment où des éléments extérieurs, positifs ou dramatiques viennent troubler le quotidien pénible et monotone des deux soeurs, le récit démarre et la transformation s’amorce. La forêt, jusque là décor vaguement menaçant, gagne en présence. Nell et Eva, peu à peu, découvrent pour la première fois et s’approprient l’environnement dans lequel elles vivaient pourtant depuis leur naissance. C’est cette prise de conscience, sensible et progressive qui constitue pour moi l’intérêt principal du récit, que je recommande à ceux qui aiment les lectures d’ambiance. J’ai pour ma part un rapport contrasté à ce livre, que j’ai bien aimé malgré ses longueurs : j’y pense encore, parfois, quelques semaines après avoir achevé sa lecture.

Lectures éclectiques pour passer du temps avec ou dans les arbres

Que ce soit en fiction ou non fiction, romans jeunesse ou pour adultes, documentaires, guides ou témoignages, les arbres jouent un rôle de plus en plus important dans nos vies et dans nos lectures. Les scientifiques ont fait de grandes découvertes ces dernières années : les arbres communiquent entre eux, s’entraident, développent des formes d’intelligence. On essaie de mieux comprendre comment ils fonctionnent : le documentaire L’intelligence des arbres, sorti cet automne, traduit pour le grand public les hypothèses tirées de ces recherches. Il y a un côté merveilleux à ces découvertes, qui font écho aux vieilles histoires d’arbres, qui parlent ou protègent. Des peuples animistes prêtaient déjà une âme aux arbres : à partir de là, tout est possible.

IMGP6633 (800x600)

Voici une sélection, non exhaustive, d’ouvrages sur ce thème, de quoi vous donner des idées de lecture (ou de cadeaux, comme les fêtes approchent) !

L’arbre généreux, un album émouvant pour les petits (à partir de 5 ans).

L’avis de notre chroniqueuse Sophie : « très émouvant, un peu trop d’ailleurs pour mon petit coeur ! »

L'arbre généreux ok

Résumé : métaphore de l’existence par les simples figures de l’arbre et de l’homme, L’Arbre généreux est « l’histoire d’un arbre qui aimait un petit garçon ». Le petit garçon devient jeune homme, le jeune homme un adulte, l’adulte un vieillard. A chaque étape de son existence, l’homme trouve auprès de l’arbre le réconfort nécessaire lui permettant de poursuivre sa quête sur le chemin de la vie. Un très beau conte d’essence philosophique pour tous les publics.

L’arbre généreux, écrit et illustré par Shel Silverstein. L’Ecole des Loisirs, 1982.

 

Tobie Lolness, héros miniature du peuple de l’arbre, devenu un classique de la littérature jeunesse (à partir de 9 ans).

Tobie Lolness

Résumé : Tobie et sa famille appartiennent au peuple de l’arbre qui réside dans un vénérable chêne, ruche de vie. Le jeune héros mesure quelques millimètres, ce qui lui rend la vie bien difficile. Le père de Tobie, grand savant, refuse de révéler sa dernière découverte scientifique qui pourrait bouleverser non seulement leur vie à tous mais aussi les projets de certains membres du Grand Conseil… Ce refus va entraîner la famille de Tobie dans la déchéance. Emprisonné, le jeune héros va se retrouver propulsé seul dans de terribles aventures…

Tobie Lolness, par Timothée de Fombelle. Gallimard Jeunesse, 2006.

 

♦ L’homme et le bois, beaucoup plus qu’un documentaire sur l’art et la manière de couper du bois.

Recommandation de Mariette, amie des mécaniques imaginaires : « Je l’ai offert à mon mari : il a adoré et rêve depuis de passer son temps à bûcheronner« .

l'homme et le bois

Résumé : Quel est LE secret de ce livre qui connaît un succès éditorial sans frontières ? Vous adorez les balades en forêt, vous habitez un petit appartement citadin dépourvu de cheminée, ou bien vous avez un poêle et faites chaque année votre bois pour l’hiver, et vous piétinez d’impatience à l’idée de faire vrombir votre tronçonneuse : Ouvrez ce livre ! Ce manuel ne quittera bientôt plus votre poche. Le bois, matière noble et ancestrale, au coeur des questions écologiques et environnementales, vous fera rêver et voyager. Henry David Thoreau écrit : « Chaque homme regarde sa pile de bois avec une sorte d’affection« . Seul un bûcheron zélé et talentueux romancier côtoyant les forêts les plus septentrionales d’Europe pouvait nous faire goûter ainsi la magie et les secrets du bois.

L’homme et le bois, par Lars Mytting. Gaïa Editions, 2016.

 

♦ Comment pensent les forêts, un livre d’anthropologie de la nature ambitieux, pour aller au-delà de l’humain.

comment pensent les forêtsRésumé : Les forêts pensent-elles ? Les chiens rêvent-ils ? Dans ce livre important, Eduardo Kohn s’en prend aux fondements même de l’anthropologie en questionnant nos conceptions de ce que cela signifie d’être humain, et distinct de toute autre forme de vie. S’appuyant sur quatre ans de recherche ethnographique auprès des Runa du Haut Amazone équatorien, Comment pensent les forêts explore la manière dont les Amazoniens intéragissent avec les diverses créatures qui peuplent l’un des écosystèmes les plus complexes du monde. Dans ce travail révolutionnaire, Eduardo Kohn entraîne l’anthropologie sur des chemins nouveaux et stimulants, qui laissent espérer de nouvelles manières de penser le monde.

Comment pensent les forêts. Vers une anthropologie au-delà de l’humain, par Eduardo Kohn. Editions Zones Sensibles, 2017.

 

Retrouvez également plusieurs recommandations botaniques dans l’article des mécaniques imaginaires consacré au Dictionnaire visuel des arbres et arbustes communs de Maurice Reille.

Underground railroad

Un roman américain sérieux et documenté sur le réseau d’aide aux esclaves en fuite, qui à travers l’histoire de Cora donne une réalité à la métaphore du « chemin de fer clandestin ».

Note : 3,5/5.

Underground Railroad.jpg

Je l’annonce tout de suite, même si cela paraît même injuste à moi-même, tant ce roman est bien écrit, maîtrisé, entier : j’ai été un peu déçue par sa lecture. On aborde tous des romans avec des envies différentes, avec des goûts et une culture littéraire différents. Pour certains c’est la couverture du roman qui a d’abord attiré l’oeil, pour d’autres c’est le pitch, les quelques lignes qui tentent de saisir l’esprit d’un ouvrage ; pour d’autres encore parce qu’il a gagné un prix, le bandeau rouge « Prix Pulitzer » en imposant toujours autant. Il y a enfin le facteur hasard. Pour ma part j’avais envie d’un « grand roman américain », d’une lecture pleine d’intelligence, d’idées, d’humanité. J’ai trouvé tout cela dans Underground Railroad mais il manquait quelque chose, une part de romanesque, d’empathie, de souffle. Si je regarde le roman avec un peu de distance, je me dis qu’il y a tout cela. Alors pourquoi n’ai-je pas ressenti leurs effets ?

L’histoire de Cora est simple et extraordinaire. Dès sa naissance elle subit les conditions de vie effroyables dans les plantations de coton de Géorgie, avant la Guerre de Sécession. La première partie est dure, sèche, sans espoir. Puis vient un déclic, une force intérieure qui pousse Cora à s’enfuir : commence alors une fuite et autant d’essais de vie et de clandestinité, dans différents états esclavagiste ou libres, le long de l’ « underground railroad« , devenu pour le roman plus qu’une métaphore, un vrai train souterrain. Chaque partie du roman est inaugurée par un document d’archive, une petite annonce avec récompense pour retrouver et capturer des esclaves échappés. Cora, poursuivie par un chasseur tenace et cruel, tente de survivre et de se libérer de l’état d’esclave inculqué dès son plus jeune âge. Mais il ne suffit pas de s’échapper pour être libre…

Malgré une histoire aux multiples rebondissements, que j’ai lue presque d’une traite, il reste comme un voile, qui m’a empêchée d’avoir accès à Cora. Cela tient peut-être aussi à l’aura qui entourait ce livre très attendu outre-atlantique, son importance comme jalon littéraire sur la condition noire, les fondements du racisme américain et le face-à-face douloureux avec l’Histoire, le fait que ce soit Colson Whitehead qui l’écrive. Quand l’attente est si forte, le résultat est parfois en-deçà des impressions de lecture imaginées. L’auteur n’était pas très connu en France jusqu’à présent, mais il est un familier du gratin littéraire newyorkais, formé à Harvard, journaliste dans les titres les plus prestigieux, écrivain traduit régulièrement en français : c’est son huitième roman.

La première question que je me suis posée : pourquoi transformer la métaphore en réalité ? Je vous pose la question si vous avez lu le roman de votre côté, trouvez-vous que cela apporte beaucoup à l’intrigue ? A part, justement, un fil rouge, un « chemin de fer ». Alors que l’impression que le reste est rigoureusement collé à la réalité historique des archives, des sources, des faits historiques, ce chemin de fer surgit, incongru dans le récit. L’imaginaire a sa place dans le roman, la lecture par exemple est l’un des moteurs qui aide les personnages à avancer. Mais l’histoire est déjà suffisamment puissante, terrifiante, vertigineuse. J’ai vu ce chemin de fer comme un moyen commode pour l’auteur d’accélérer le récit, d’examiner différentes sociétés et situations, comme un truchement donc et non comme une idée puissante qui s’impose à nos esprits effarés, qui renverse le récit vers autre chose.

L’exercice auquel se livre Whitehead est ambitieux. Je parle d’exercice, parce que je n’arrive pas à apposer des termes émotionnels à ce roman. Et c’est bien là ce que j’ai ressenti : l’idée dépasse la fiction. L’Histoire est trop forte pour le romanesque. Whitehead est un intellectuel qui cherche à apporter un éclairage humain à une histoire vue trop souvent du côté des Blancs. Et son texte est d’un très grand intérêt, j’ai appris beaucoup de choses sur le système esclavagiste, la réalité sociale de l’époque, les mécanismes de la haine, la peur, les idées qui circulaient, la « menace noire » due à un essor démographique rapide des esclaves, la Destinée Manifeste, les chasseurs d’esclaves en fuite, les expérimentations médicales, jusqu’à cette communauté utopique dans l’Indiana qui a, qui sait, peut-être existé. J’ai eu un cours d’histoire, nécessaire, superbement écrit, et une réflexion sur la condition humaine, ses émotions, ses mécanismes. Lisez-le pour échanger avec moi ensuite sur vos impressions de lecture !

Underground Railroad est dans la sélection du Prix Fémina, du prix JDD/France Inter, du Prix Médicis et du Prix du Meilleur Livre Etranger. Prix Pulitzer 2017.

justine3Underground Railroad, par Colson Whitehead. Albin Michel, 2017.

Aquamarine

Une histoire d’eau fantastique qui se cache dans un roman pour ados qui se cache dans un roman de science-fiction.

Note : 3/5.

Aquamarine

 

Je me suis souvent demandé comment un auteur pouvait-il créer et maîtriser un héros ou une héroïne très éloigné(e) de son sexe et de son contexte socio-culturel. J’admire les qualités d’observation, de finesse psychologique, d’imagination que cela demande. Dans ce roman, Andreas Eschbach, 58 ans, chef de file de la littérature de science-fiction allemande, fait vivre Saha Leeds, 16 ans, dans une communauté maritime de l’Australie de 2151.

En 2151, le monde a connu de grands changements climatiques et écologiques, beaucoup d’espèces ont disparu ou ont été éliminées pour permettre d’élargir encore la présence humaine dévorante. On retrouve le schéma classique de l’histoire d’ado mal dans sa peau au lycée, dans un univers qui lui l’est moins : Saha évolue dans une société dite néo-traditionaliste, qui prône un mode de vie « naturel » et rejette les manipulations génétiques et certaines avancées technologiques, ainsi que dans un système social très hiérarchisé et une économie entièrement tournée vers la mer, ses activités, ses jeux.

Saha est tout en bas de l’échelle sociale, elle vit avec sa tante muette qui fait le ménage chez les riches parents de ses camarades d’école ; et surtout, honte suprême, elle ne pratique aucune activité aquatique, à cause d’un accident survenu lorsqu’elle était petite. Mais le jour où Saha découvre d’étranges capacités liées à l’eau, tout bascule pour elle, et elle tente de mieux comprendre son passé, son histoire, tout en se gardant des dangers qui l’entourent alors.

Le contexte décrit, entre science-fiction et anticipation, est original, et développe une réflexion sur la maîtrise de l’environnement et les découvertes scientifiques liées à la génétique en ré-exploitant un mythe maritime ancien. L’auteur fait preuve d’une imagination foisonnante mais toujours discrètement instillée dans le récit, parfaitement intégré à l’environnement familier de l’héroïne qui est bien campée.

J’ai bien aimé l’univers marin, qui semble l’un des fils rouges d’écriture pour Eschbach. Je me dis aussi qu’il doit avoir des enfants ados, et que la vue de l’océan depuis Le Conquet, au bout du Finistère où l’auteur s’est installé doit être une source d’inspiration sans fin.

J’ai trouvé l’intrigue principale un peu trop simple en revanche : une ado, des ennemis, des amis, des découvertes qu’on anticipe, la transformation du corps, la recherche d’identité, l’intégration sociale… autant de thèmes d’ado reliftés dans une gangue fantastique. Mais c’est une lecture alerte, plaisante, et l’univers marin décrit vient renforcer l’intérêt d’une intrigue qui reste un peu faible malgré tous les atouts du bouquin.

On est proches de la littérature pour la jeunesse en fait, et des ados peuvent tout à fait se plonger dans ce roman publié par l’Atalante, l’éditeur de science-fiction attitré d’Eschbach pour les traductions françaises, basé à Nantes. Eschbach mélange les genres dans ce roman et en fait un livre-passage : une bonne porte d’entrée dans la science-fiction pour les ados, et une bonne porte d’entrée dans la littérature pour ados pour les accros de science-fiction – et les fans d’Eschbach, qui sont nombreux.

C’est Alice, spécialiste ès science-fiction de ce blog, qui m’avait fait découvrir Andreas Eschbach en glissant Le dernier de son espèce dans ma valise, à l’issue d’une visite amicale en Bretagne.  Cette histoire d’amour robotique dans un petit port pittoresque irlandais fut un coup de coeur. J’ai donc acheté les yeux fermés le dernier livre de l’auteur, sorti au printemps dernier, pour retrouver sa sensibilité et ce mélange de réel et de fantastique qui m’avaient beaucoup plu. Une lecture recommandée !

justine3Aquamarine, par Andreas Eschbach. L’Atalante, 2017.

 

Lady Helen

Entre romance à la Jane Austen et Fantasy Noire.

Note : 5/5.

 

Je finissais justement ma correspondance à Lady Helen, quand je me suis dit que je pouvais vous faire une petite critique de ce roman coup de coeur !

Ma chère Lady Helen Wrexhall !

Comme il m’a été difficile de refermer le tome 2 de vos aventures, après 1148 pages en votre charmante et tonique compagnie, le petit doigt en l’air en tenant ma tasse de thé, et l’autre main sur mon couteau en verre caché sous mon ample jupon…

Qu’il a été délicieux de faire votre connaissance, très chère, vous, fille de Lady Catherine, comtesse de Hayden, dont on chuchote dans les cercles très privés qu’elle était atteinte de folie, et que sa mort tragique lui a évité de bien pires ennuis…., jetant ainsi sur votre douce personne un soupçon d’opprobre au relent délicat de scandale…

Recueillie par votre oncle, vous vous apprêtiez en cette année 1812, à Londres, à faire votre entrée dans le monde, en vous présentant à la cour devant la reine, dans le respect total et absolu de l’étiquette,

Ah oui, chère Lady, pour une entrée, elle fut fracassante !!!

Car cette aristocratie pudibonde cache en fait de sombres desseins, entre disparition, meurtres, tendances licencieuses, vous avez fort à faire, Lady Helen, vous qui êtes dotée d’étranges pouvoirs dont le Club des mauvais joueurs voudrait faire usage… Votre rencontre avec Lord Carlston, un homme à la réputation sulfureuse, va marquer la fin de votre vie superficielle et insouciante, pour vous plonger dans les pires ténèbres…

J’ai plus que hâte de vous revoir dans le tome 3.

Votre tendre amie,

Fanny

Vous l’avez compris, quand on se met à écrire à l’héroïne d’un roman, c’est que vraiment on est déjà bien atteint !

Atteinte, oui, par le style de l’auteure, nous plongeant dans ces années de Régence en Angleterre, où chaque petit détail sonne tellement juste ( l’auteure s’est beaucoup documentée pour écrire ce roman, sur la politique, la mode, la météo, les faits divers de l’époque… ), et la reconstitution nous permet de nous projeter facilement dans ce monde so british.

Atteinte, également, par l’héroïne, dont la mesure, l’intelligence, la délicatesse, la noblesse nous font l’aimer immédiatement et sans condition, bref nous sommes toutes des Lady Helen ! Son personnage évolue au cours de ces deux tomes, en maturité, en prestance, en assurance, elle se rend compte que de soumise, elle doit devenir leader, et cette prise de conscience est délicieuse à suivre, jusqu’à la scène finale du tome 2, où on lui tire notre chapeau : respect ! (nous, on se serait jeté sur le jeune homme en question sans réfléchir, mais pas elle ! non, non, un peu de tenue, bon sens !).

Atteinte, encore, par la palette de personnages principaux et secondaires, et une palme d’or spéciale au « boulet » de l’année, extraordinaire dans son rôle de pot de colle empêcheur de tourner en rond ! j’ai cité le duc de Selburn. Lord Carlston, lui, est d’un autre style, très mystérieux (et il entend le rester…).

Atteinte donc en plein coeur pour ces deux tomes à classer pour moi dans le registre « fantasy féministe », GRL PWR !

fannyLady Helen, Le club des mauvais jours (t.1) et Le pacte des mauvais jours (t.2) par Alison Goodman. Gallimard Jeunesse, 2016-2017.

Le courage qu’il faut aux rivières

Spécial rentrée littéraire. Coup de coeur de Fanny.

Note : 4/5.

Le courage qu'il faut aux rivières

Premier roman d’une jeune auteure trentenaire et coup de coeur de mon libraire, ce récit vous emporte dans un pays des Balkans, où les femmes peuvent devenir des hommes en prêtant serment et acquièrent ainsi tous les privilèges rattachés au sexe fort.

Emmanuelle Favier s’est inspirée du phénomène des vierges jurées pour écrire ce roman. Elle a créé une héroïne, Manushe, qui pour avoir refusé le mariage arrangé auquel elle était destinée, se trouve obligée de prêter serment de rester vierge toute sa vie, tout en devenant un homme. Arrive un jour au village un mystérieux homme, Adrian, qui va bouleverser la vie trop bien régie de Manushe.

Si j’ai pu avoir peur de tomber sur un style documentaire, j’ai rapidement été rassurée par l’auteure qui m’a embarquée dans une atmosphère rêveuse et poétique, violente et douce, brutale et émouvante, jouant sans cesse sur l’ambiguïté féminin/masculin, nous perdant dans les identités et les genres, avec des personnages dont on ne sait plus vraiment s’ils sont femme ou homme. L’auteure joue également entre passé et présent, entre réalité et souvenir, alternant les points de vue de ces personnages tout au long du récit.

C’est l’histoire universelle du genre féminin qui est racontée ici, où seuls les hommes ont le choix de leur vie et de leur destinée, et si une femme se rebelle, elle ne peut finalement que devenir un homme. C’est l’histoire des femmes dans toute la splendeur de leur tragique destinée humaine, où chaque personnage féminin du roman porte une part du drame lié à leur sexe : violée, battue, prostituée, trompée, niée, tuée. C’est une histoire également de sexualité, de désir, d’altérité trompeuse et pourtant si vraie ; une magnifique histoire d’amour en somme.

Les mots coulent comme une rivière paisible entre vos doigts et le rythme hypnotique de cette histoire ne peut que vous emporter à travers une lecture qui vous laissera des petits pincements au coeur, même après avoir refermé ce livre.

fannyLe courage qu’il faut aux rivières, par Emmanuelle Favier. Chez Albin Michel, 2017.

Dans une coque de noix

Un huis-clos malin dans un vagin !

Note : 4/5.

Dans une coque de noix

Dans une coque de noix est l’un des livres emportés dans nos valises de vacances. Chaque soir, dans nos chaises longues, nous attendions la nuit en bouquinant, avec vue sur les Causses de Lozère. Nous allumions des bougies et nous embarquions dans nos lectures, le ventre plein d’aligot-saucisse. C’était  mon tendre qui avait ce roman dans les mains, de mon côté je ne me souviens déjà plus de ce que je lisais. J’entendais des rires soudains, les pages tourner régulièrement, je sentais une concentration joyeuse émaner de la chaise d’à côté.

J’étais intriguée, aussi quand le livre fut posé sur une étagère, au retour, je l’ai pris avec moi. De l’extérieur et avant lecture : je voyais ce livre comme un exercice littéraire, un peu artificiel, par un auteur déjà célèbre, qui a toute liberté pour créer une petite fantaisie érudite. J’avais compris que le héros de l’histoire n’a même pas de nom, car c’est un foetus dans le ventre de sa mère, laquelle fomente de sombres projets. Le quatrième de couverture, sans ciller, parlait même d’une « brillante réécriture d’Hamlet in utero« . Autant dire qu’on connaît déjà une bonne partie de l’histoire avant même de la lire – comme une bonne vieille tragédie. Sauf qu’on est au XXIe s, et que la tragédie devient tragi-comédie, voire théâtre de boulevard, et qu’on n’est pas sûrs que tout le monde meure à la fin – je vous laisse lire, pour voir.

Après lecture : indéniablement bien troussé, drôle souvent. On voit tout le savoir-faire d’un écrivain à l’aise dans ses mocassins. La narration depuis l’utérus de l’intrigante est saisissante. La palette des sensations est riche et imaginative, pour un narrateur privé de vue et de toucher. Bien sûr le bébé a l’intelligence d’un homme mûr – d’où les développements littéraires, l’analyse de l’état du monde qui fait mouche, le palais subtil de l’amateur de bons vins, les piques au milieu littéraire – on devine bien sûr l’écrivain, parfois un peu trop présent, dans les pensées du bébé. Mais le récit avance allègrement, les personnages sont bien superbes comme il faut dans leur médiocrité humaine, et on lit le tout presque d’un trait, comme un bon cru.

J’ai aussi apprécié à la lecture le lexique et le style assez soutenus, le tout enchâssé dans une syntaxe fluide, adaptée à nos goûts actuels – on a en effet du mal pour la plupart d’entre nous, de nos jours, avec les longues phrases tarabiscotées et les descriptions interminables. C’est donc un livre qui se déguste, entre deux bouquins plus résistants, et qui passe aisément de main en main.

justine3Dans une coque de noix, par Ian McEwan. Collection du Monde Entier, Gallimard, 2017.