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les mécaniques imaginaires

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Justine

Promenons-nous dans les bois

Rigolade assurée avec ces ceux randonneurs du dimanche qui s’attaquent au Sentier des Appalaches

Note : 3,5/5

Promenons-nous-dans-les-bois

Bill Bryson est un bonhomme qui va dans des endroits du globe, essaye des trucs et les raconte ensuite avec beaucoup d’humour et de verve. Dans les librairies, on le retrouve dans le rayon littérature de voyage, mais s’il y avait un rayon « Rigolons un bon coup », on pourrait aussi l’y ranger – les librairies sont trop sérieuses.

C’est un esprit original, qui saute d’idée en idée, et qui n’a pas le caractère raisonnable de ses congénères humains, donc il saute de l’idée à sa réalisation, avec enthousiasme. Il se met en scène dans ses romans en éternel gamin un peu pénible, parfaitement inconscient mais sensible et ouvert à l’expérience. Le tout sous les yeux patients de son épouse, qui doit être une copine de la femme à Colombo.

Cette nouvelle aventure de Bryson se passe aux Etats-Unis, et a pour thème la randonnée. Bill Bryson, accompagné d’un acolyte improbable et aussi éloigné que possible du modèle du randonneur aguerri des montagnes, se lance à l’assaut d’un sentier historique long de près de 3500 km, le Sentier des Appalaches. Plus qu’une randonnée, c’est une odyssée. Il découvre un univers, ressent le paradoxe de la nature qui ne peut être naturelle, le tout entrecoupé d’infos sur l’histoire du sentier, et des rencontres faites au fil des étapes.

Avec beaucoup de mordant, Bryson décortique ce monde à part, celui des randonneurs, et nous brosse un tableau pas piqué des hannetons des randonneurs consommateurs, des pot de colle, des ovni. Il découvre aussi l’expérience forcément intime et solitaire de la marche.

J’ai reconnu l’ambiance particulière d’un sentier de grande randonnée, où tout le monde se suit plus ou moins, où les histoires circulent ; les abris et les étapes où les randonneurs se rassemblent, le besoin de solitude aussi, ce que déclenche la marche en réflexion. La découverte d’un rythme différent et d’une vie qui se résume au jour en train de se dérouler, et à s’assurer des besoins de base : marcher, se protéger de l’eau et des blessures, manger, trouver un endroit où dormir, se reposer. La sensation d’étrangeté aussi lorsque l’on retourne en ville. Evidemment, le duo Bryson-Katz fait des étincelles et la relation de ces deux loustics n’en finit pas de nous faire rigoler.

Le roman est un cadeau d’Alice, qui a pensé à moi en suivant les mésaventures de ces Pieds Nickelés des montagnes. Toute ressemblance avec ma propre traversée de la diagonale du vide en France serait fortuite !! Un livre chaudement recommandé aux patachons qui préfèrent passer leur week-end à bouquiner plutôt qu’à randonner !

justine3Promenons-nous dans les bois, de Bill Bryson. Petite Biblio Payot Irrésistibles.

 

 

La. Pire. Personne. Au. Monde.

Un roman vache et défouloir, un bon moment de déconnade littéraire.

Note : 4

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C’est l’histoire d’un mec… il est comme un pied dans la porte : trop présent, indésirable, encombrant. L’anti-héros de ce roman suinte la bière, la méchanceté, la mesquinerie, et l’auto-suffisance. Une version masculine de Tatie Danielle. Un parfait spécimen mâle en pleine crise de la quarantaine. Je n’avais jamais lu Douglas Copland, mais je me suis dit en avançant dans le bouquin que seul un homme proche de la cinquantaine pouvait créer un tel personnage, un concentré caricatural des mécanismes psychologiques primaires de l’homme blanc occidental.

Vous l’avez compris, ce roman c’est du lourd, mais du lourd léger, qui se dévore aussi vite qu’un paquet de chips. Un peu gras, salé, mais délicieux et croquant. Ce livre est une farce. Une commedia dell’arte, version XXIe siècle, version industrie culturelle et monde de la télévision. Copland exploite toutes les ficelles grossières et efficaces du comique, il éructe le comique de situation, le comique de répétition, joue sur les contrastes évidemment grossiers entre les deux personnages principaux, deux versions opposées d’un même modèle. C’est une comédie de moeurs, un vaudeville, un roman de désapprentissage, une succession de saynètes qui m’ont fait rire franchement.

Raymond Gunt – oui, ça rime avec « cunt »- est un caméraman raté, sans travail. Son ex-femme, directrice de casting lui trouve un job pour tourner une émission de téléréalité dans une île lointaine du Pacifique. Surtout pour l’éloigner, car Raymond Gunt est La. Pire. Personne. Au. Monde. Au cours d’une scène d’anthologie, Gunt trouve un assistant sur un trottoir de Londres. Ensemble ils embarquent direction le Pacifique. Les pérégrinations de nos deux anti-héros vont évidemment de mal en pis, jusqu’à un final en apothéose. Rien ne nous est épargné dans cette succession de courts chapitres enlevés et plein de verves, mais c’est justement pour cela qu’on lit. A déguster avec une Heineken et des chips jusqu’à la fin.

justine3La. Pire. Personne. Au. Monde., par Douglas Coupland aux Editions Au Diable Vauvert.

Americanah

Une histoire d’amour, un livre sur la race et l’immigration, sans langue de bois et finement écrit.

Note : 5/5

americanah

Difficile de qualifier ce roman de coup de coeur, ou en tout cas uniquement de coup de coeur, même si c’est l’expression qui me vient facilement à l’esprit une fois le livre terminé et refermé. Les raisons pour lesquelles j’ai aimé sa lecture et ce qu’il a provoqué en sensations et réflexions, dépassent le simple ressenti. La lecture de ce roman étonne d’abord, par la franchise et l’énergie qui se dégagent de l’écriture ; ravit ensuite par sa justesse d’observation et de vécu ; fait réfléchir enfin, puisque le point de vue adopté ne peut être le mien, et pourtant je m’y identifie, je veux poursuivre la vie des personnages à leur côté et découvrir leurs réactions, leur évolution dans les épreuves qu’ils traversent, même si elles sont loin de mon propre vécu (quoi que j’aie été aussi, dans une certaine mesure et pour un temps limité, une expatriée volontaire). Mais la lecture et les réflexions qu’elle engendre ne sont pas pour autant lourdes, ou graves. C’est en toute légèreté et liberté que je me suis mise à réfléchir aux questions de race, d’immigration, d’adaptation à d’autres cultures et à d’autres pays, enveloppée dans la singulière honnêteté d’analyse d’Ifemelu, la personnage principale.

 

L’auteure raconte, avec beaucoup de justesse, comment Ifemelu passe du Nigéria aux Etats-Unis, comment elle découvre, dès qu’elle arrive là-bas, qu’elle est noire. Elle n’en avait pas conscience au Nigéria, cela n’avait pas de sens, mais aux Etats-Unis cela la frappe et parmi toutes les autres étapes de la découverte et de l’adaptation si bien décrites, cela la fait réfléchir. Elle commence à écrire un blog, que seule une Noire non américaine peut écrire avec la distance et l’humour nécessaires, sur ses observations du quotidien et comment le quotidien traite la question de la race aux Etats-Unis :  « Raceteenth ou Observations diverses sur les Noirs américains (ceux qu’on appelait jadis les nègres) par une Noire non américaine« . Ses chroniques rencontrent un grand succès, dans le récit mais aussi dans le monde réel, en parcourant les sites qui parlent de ce roman, je me suis rendue compte que beaucoup se sont identifiés à Ifemelu et à ce qu’elle raconte. Voici par exemple le début d’une de ces chroniques :

A mes camarades noirs non américains : En Amérique, tu es Noir, chéri

Cher Noir non américain, quand tu fais le choix de venir en Amérique, tu deviens noir. Cesse de discuter. Cesse de dire je suis jamaïcain ou je suis ganhéen. L’Amérique s’en fiche. Quelle importance si tu n’es pas « noir » chez toi ?Tu es en Amérique à présent. Nous avons tous nos moment d’initiation dans la Société des anciens nègres. Le mien eut lieu en première année d’université quand on m’a demandé de donner le point de vue d’une Noire, alors que je n’avais pas la moindre idée de ce qu’était le point de vue d’une Noire. Alors j’ai inventé. Et avoue-le – tu dis « Je ne suis pas noir » uniquement parce que tu sais que le Noir se trouve tout en bas de l’échelle des races en Amérique. Et c’est ce que tu refuses. Ne le nie pas.

Chimananda Ngozi Adichie raconte aussi – et avant tout – une histoire d’amour, celle d’Ifemelu et d’Obinze, entre le Nigéria, les Etats-Unis et l’Angleterre, sur une quinzaine d’années. Elle raconte aussi les séparations, les rencontres, la vie qui passe et comment chacun est changé par ses expériences, le décalage entre ce qui meut les personnages, ce qu’ils ressentent et ce qu’ils vivent. Ce fut une magnifique plongée dans le coeur et l’esprit d’une Igbo du Niger, noire non américaine, femme intelligente et amoureuse.

Et je me suis rendue compte en regardant cette interview que l’auteure, Chimananda Ngozi Adichie avait elle aussi un charisme, une profondeur d’analyse et un regard à couper le souffle. Un roman que je recommande chaudement à toutes et à tous.

justine3Americanah, de Chimananda Ngozi Adichie. Gallimard Folio, 2015.

 

Trois livres à offrir pour Noël

Alice, Fanny et Justine vous proposent trois coups de coeur, qui pourraient faire d’excellents cadeaux de Noël ! N’hésitez pas à nous faire part aussi des livres que vous avez offert… Bonnes fêtes à tous !

Motel Blues de Bill Bryson

Le conseil d’Alice

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Voici un livre que j’ai déjà prévu d’offrir à deux personnes pour ce Noël. Ne le cherchez pas dans le rayon des romans : Motel Blues est un récit de voyage. Bill Bryson écrit principalement des récits de voyage, aux USA, en Angleterre, en Australie… Il est américain et vit en Angleterre ; à la trentaine, il retourne aux Etats-Unis pour un vaste road-trip en voiture. Motel Blues collationne en 400 pages la traversée de 38 états, plus de 22000 km et une quantité invraisemblable de fous rires. Sans plaisanter, je crois que ma voisine de train m’a maudite sur plusieurs générations tellement je me bidonnais en lisant Motel Blues.

Bill Bryson est à la fois drôle, perspicace, méchant, délicieusement catégorique, pince-sans-rire, très américain et très critique des américains. Il est très fort : son livre est une vraie lecture plaisir, mais on y apprend en même temps énormément de choses. En cette période de (post)élections américaines, offrir Motel Blues c’est offrir à vos amis l’occasion de comprendre un peu mieux ces gens étranges…

Un extrait ? En voici un lors de son passage à New York, p. 197 ; je précise que le livre a été écrit en 1989.

Sur la 5ème Avenue je suis allé visiter la tour Trump, le nouveau gratte-ciel. Donald Trump, un promoteur immobilier, est progressivement en train de prendre le contrôle de New York en construisant partout des gratte-ciel qui portent son nom. Je suis donc entré pour voir à quoi ça ressemblait. Le hall d’entrée du bâtiment était du plus mauvais goût, tout en laiton et en chrome, avec du marbre blanc veiné de rouge rappelant ces trucs qui vous obligent à faire un détour quand on les voit sur le trottoir. Et là il y en avait partout, sur les sols, sur les murs, au plafond. On se serait cru dans l’estomac de quelqu’un qui vient de manger une pizza. « Incroyable », marmonnai-je, tout en poursuivant mon chemin.

Si avec ça vous n’en savez pas plus sur le nouveau président américain, il vous reste à offrir une édition du New York Times à vos proches pour Noël, ce qui est nettement moins sympa je trouve.

Et pour les esprits curieux que les récits de voyage rebutent, je conseille Une histoire de tout, ou presque, du même auteur.

 

Le pacte de Marchombres, de Pierre Bottero

Le conseil de Fanny

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Il est des livres comme des trésors. Cette trilogie en est un. Un magnifique trésor. En soulevant doucement sa couverture, de quelques centimètres, notre regard sera ébloui par la lumière des Mots qui filtrent de l’ouverture. Ouvrez-le en grand, vous serez aveuglé par l’éclat et la puissance de cette oeuvre de fantasy. Adolescents ou adultes, vous ne pouvez qu’être happé dans ce tourbillon de vie et de liberté.

Pourquoi aime-t-on autant cette oeuvre ?

A cette question, comme à toutes les questions, il y a deux réponses. Celle du savant et celle du poète. Laquelle souhaitez-vous que je vous offre en premier ?

Celle du savant ? Bien. Commençons par un bref résumé de l’histoire : une jeune enfant dont les parents se font assassiner par des guerriers effrayants est recueillie dans le monde des Petits. Un monde naïf, insouciant où elle devient Ipiutiminelle. Elle grandit et cherche des réponses sur son Histoire. Elle rejoint le monde des hommes et devient Ellana. Son histoire est riche d’aventures à travers les forêts et montagnes, de rencontres émouvantes, effrayantes (beaucoup de guerriers, de monstres), et enfin son maître Marchombre qui va lui trouver la Voie. Rempli de combats sanglants, du bruit des lames qui se heurtent, du sang qui coule à chaque détour de chemins, ce roman est épique.

Et la réponse du poète alors ? Ce livre est construit comme une épopée profondément humaine, faite d’amour, de haine, de trahison et de mort. Une quête philosophique sur le sens de la Vie, la recherche de sa Voie, de son destin. La poésie enveloppe chaque phrase, chaque action, chaque pensée d’Ellana. Les phrases de Bottero dansent et dessinent toute une palette d’émotions. Un vrai plaisir de lecture.

Je ne résiste pas à écrire moi-même une poésie marchombre. Attention, cette poésie ne se parle jamais, le souffle des mots abîmerait la profondeur du sens. Une poésie Marchombre s’écrit seulement, dans du sable ou sur de la pierre, dans la terre ou la poussière, se trace de la main qui incruste ainsi les mots directement dans l’Esprit.

Livre de magie et de lumière qui révèle la Voie

Profondeur des Mots jusqu’à l’Ame

Liberté

Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants de Mathias Enard

Le conseil de Justine

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C’est le titre, d’abord, qui m’a attirée : Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants, comme une formule magique qui nous transporte directement dans le monde des histoires, des contes et des mythes. Quand je lis ce titre, ou plutôt quand je le prononce à l’intérieur de ma tête, ce n’est pas une histoire qui me vient, c’est une couleur, l’or, et une sensation, une chaleur bienfaisante. Comme un conte des Mille et Une Nuits. La photographie de la couverture, Istanbul dans la brume crépusculaire, me transporte immédiatement dans un univers riche, doré et délicat, comme de ceux qu’on recherche en hiver, quand le froid et la nuit prennent leurs quartiers à l’extérieur.

Et quand on ouvre ce court roman, on se laisse embarqué par la poésie, la puissance et la délicatesse de l’écriture, de celle des histoires intemporelles :

La nuit ne communique pas avec le jour. Elle y brûle. On la porte au bûcher à l’aube. Et avec elle ses gens, les buveurs, les poètes, les amants. Nous sommes un peuple de relégués, de condamnés à mort. Je ne te connais pas. Je connais ton ami turc : c’est l’un des nôtres. Petit à petit il disparaît du monde, avalé par l’ombre et des mirages ; nous sommes frères. Je ne sais quelle douleur ou quel plaisir l’a poussé vers nous, vers la poudre d’étoile, peut-être l’opium, peut-être le vin, peut-être l’amour ; peut-être quelque obscure blessure de l’âme bien cachée dans les replis de la mémoire.

Michel Ange accepte une invitation du sultan Bajazet de Constantinople, pour lui dessiner un pont sur la Corne d’Or. Il laisse l’Italie, le pape et ses commandes non payées de retour. Au fil de courts chapitres, il découvre capiteux et troublant de l’Empire ottoman, dans une expérience sensible très bien rendue en mots par l’auteur. On assiste à l’éveil et aux mystères du désir. Et surgissant au milieu de cette myriade de couleurs et de sensations, l’inspiration créatrice, pour construire un pont de chimères entre l’Orient et l’Occident. Symboles, force, mais aussi détails et chronique de la vie à Constantinople, on pénètre dans la carte du désir, mais aussi celle de pouvoir et de l’art. A offrir avec des oranges et un carnet de croquis.

 

 

Grossir le ciel

Un bon roman d’ambiance, avec Gus, dans sa ferme reculée des Cévennes.

Note : 4/5.

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Il arrive qu’un livre se présente, par hasard, sur nos chemins de lecture. C’est le cas de Grossir le ciel, bien loin de mes sentes habituelles : la table des romans à ma librairie, les conseils des amis et parmi eux, ceux des chroniqueuses du blog… Je l’ai acheté parce que l’auteur était là, pour une signature à la bibliothèque de ma ville, à la sortie du travail.

Nous étions au milieu d’un festival de romans policiers : Polars en cabane. Je suis arrivée après la rencontre, aussi je ne savais pas du tout de quoi il s’agissait. Mais la présence tranquille de l’auteur, assis sur une petite table, discutant avec ses lecteurs, m’a plu. J’ai choisi le livre un peu au hasard, parmi d’autres romans de lui, et suis allée me placer dans la file des dédicaces. J’ai pu saisir au vol des bribes d’informations sur l’univers de l’écrivain, ses autres romans, ses projets.

Franck Bouysse est presque du coin. Il vit à Limoges et n’en est pas à son coup d’essai. Il a déjà écrit deux romans policiers, Vagabond, et Pur Sang. J’ai d’ailleurs failli entendre la fin de ce dernier livre, lorsqu’une indélicate s’est mise à poser des questions parce qu’elle n’avait pas compris la fin, quelque chose comme : « …. et c’est bien la soeur du beau-frère de la tante l’assassin ? ». Je me suis bouché les oreilles en disant : « … noooon ! Ne racontez pas la fin je l’ai pas lu ! ». J’ai par la manoeuvre récolté quelques regards vaguement réprobateurs et des remarques laconiques, comme quoi j’avais pas ce bouquin-là entre les mains (j’étais de toute évidence une « non-initiée »). De toute façon, la dame, elle avait rien compris.

Lorsque mon tour est arrivé, je me suis rendue compte que je ne savais pas ce que j’allais faire de ce livre, si j’allais le garder pour moi, ou l’offrir, ou même le lire. L’auteur attendait que je dise quelque chose, alors j’ai demandé : « Vous ne pouvez pas, plutôt qu’adresser votre dédicace à quelqu’un, dire que c’est de votre part ? ». L’auteur a trouvé ma demande étrange et a simplement souhaité une bonne lecture en compagnie de Gus, son héros, sur la première page.

Et c’en fut une. Le projet de l’auteur, qui vient de ce monde, est assez simple : faire causer des taiseux. C’est une image de Depardon, le premier plan de son film sur les paysans, qui lui a inspiré l’histoire. Le reste, il l’a observé, et ses personnages sont si justes qu’ils ont l’air de vivre leur propre vie, l’auteur ou le narrateur n’a pas à intervenir.

Je craignais un peu de me retrouver dans un roman du terroir, aspect négatif du terme, mais non. Faut pas se leurrer, hein, ça parle de paysans et de ces dramatiques secrets qui se passent de génération en génération. Avec des traces de sang et de pas dans la neige, des voisins qui se regardent en chien de faïence. L’ambiance est lourde, froide, mais on s’attache et j’ai lu très vite ce court roman que j’ai trouvé bien écrit.

Apparemment on a reproché à l’auteur sa richesse de vocabulaire. J’ai trouvé au contraire que le choix des mots participait à l’ambiance, que la musique de la langue arrivait aussi à créer. Une lecture qui change, avec un style et un regard. Sombres, forcément. Finalement, je l’ai offert, le bouquin.

justine3Grossir le ciel, par Franck Bouysse. La Manufacture de Livres, 2015. Le Livre de Poche, 2016.

Article spécial « Héroïnes »

Chers lecteurs, les chroniqueuses des mécaniques imaginaires vous livrent leurs coups de coeur, et chroniquent aussi parfois des livres qui furent importants pour elles, à travers des thèmes communs. Ce premier article partagé parle de femmes, de celles qui font des héroïnes inoubliables. Amélie, Alice et Justine vous livrent leur choix aussi dissemblables que puissants !

Le choix d’Amélie

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 » C’est tout de même plus chouette de vivre quand on est désiré(e)« 

Pour ce premier article partagé dont le thème est le « livre dont le héros est une femme », j’ai choisi de vous présenter une BD autobiographique de Désirée et Alain Frappier. Dans ces pages, deux histoires s’entrelacent, celle de Désirée et celle  » de la conquête du droit des femmes à choisir de procréer ou non » (Annie Ernaux). Sujet a priori difficile à traiter encore aujourd’hui mais l’investissement personnel des auteurs est total et rend compte de façon originale et exhaustive d’un pan de notre histoire.

Cet ouvrage se compose de la façon suivante : la BD en elle-même, suivie de bonus comprenant notamment des documents d’époque, des références bibliographiques et des témoignages. J’ai également découvert les BOL grâce à ce livre, de sont des « bandes originales de livre ». Celle-ci a été réalisée par Philippe Guerrieri. Vous pourrez l’écouter sur son site.

Voici un petit résumé :  même si elle a des parents, l’enfance de Désirée est marquée par l’instabilité, elle enchaîne les foyers jusqu’à ce que « Le Bonheur » la prenne sous son aile. Mais on le sait tous, le bonheur n’a qu’un temps et elle devra reprendre le chemin des foyers… C’est au sein de l’un d’eux qu’elle va découvrir le féminisme par le biais de Mathilde qui partage sa chambre et fait partie du MLAC (Mouvement pour la Libération de l’Avortement et de la contraception).

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C’est les années 70, et les femmes, à tous les niveaux, se battent pour leur liberté : dans la rue, elles défilent, reconnaissent qu’elles ont avorté ; au niveau politique, Simone Veil défend un projet de loi dépénalisant l’IVG En 1975, le combat porte ses fruits et une loi dépénalisant l’avortement est adoptée.

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Désirée traverse ces années et son histoire la confrontera directement à l’IVG. Les émotions ressenties, les regards, les jugements son retranscrits avec réalisme et sensibilité. Le texte est très présent dans cet ouvrage que je qualifierai de roman dessiné. Désirée nous livre dans ces pages une partie de sa vie. Je ne sais pas si Désirée est un héros ou tout simplement une femme avec ses non-dits qui marquent l’enfance et se poursuivent à l’âge adulte. J’ai beaucoup apprécié ce texte et pour poursuivre j’ai entamé La vie sans mode d’emploi – putain d’années 80 ! des mêmes auteurs.

Le Choix, de Désirée et Alain Frappier, a été édité à La ville brûle en 2015.

 

Le choix d’Alice

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Une dystopie dont le personnage central est une femme, écrite par une femme.

 

L’Amérique a mal tourné, très mal tourné, même : dictature militaire implacable, baisse de la fécondité à un point tel que seules quelques femmes parviennent encore à avoir des enfants. Ce sont des Servantes, affectées à des Commandants ; des « servantes écarlates » qui « font » les enfants des Epouses des Commandants, toutes stériles.

Le personnage principal ? Elle s’appelle Defred, elle est servante écarlate, elle « doit » des enfants à son Commandant. Elle s’appelle Defred car elle appartient à Fred : son corps ne lui appartient pas, elle ne connaîtra jamais ses enfants, son nom n’est pas le sien. La Servante qui l’a précédée s’appelait Defred, la prochaine s’appellera Defred.

«  Je ne m’appelle pas Defred, j’ai un autre nom, dont personne ne se sert maintenant parce que c’est interdit. Je me dis que ça n’a pas d’importance, un prénom, c’est comme son propre numéro de téléphone, ç a ne sert qu’aux autres. Mais ce que je dis est faux, cela a de l’importance« .

Cette société est complètement aliénante : toute personne est standardisée, anonymisée : il y a des Epouses, des Anges (les forces militaires spéciales), des Gardiens, les Marthas qui sont les bonnes des maisons… Chacune sa place, son rôle, dans cet Ordre extrêmement oppressif. Toutes les autres femmes (trop âgées, infertiles, etc.) sont déportées dans les Colonies où elles manipulent des déchets toxiques. Toujours la question de leur fertilité est posée, jamais celle de leurs commandants… Les hommes ne sont pas mieux lotis d’ailleurs, mais Defred en parle peu : elle n’a pas le droit de leur parler, sauf dans certaines circonstances très cadrées.

« Il nous est interdit de nous trouver en tête à tête avec les Commandants. Notre fonction est la reproduction […]. Rien en nous ne doit séduire, aucune latitude n’est autorisée pour que fleurissent des désirs secrets ».

L’Ordre s’appuie sur la religion et la peur pour chasser toute pensée critique, garder chacun dans sa case et son rôle. La parole est cadrée, la communication interdite : parler, jouer au scrabble, échanger des mots sont des plaisirs prohibés. Pourtant Defred se pose des questions, se souvient, chercher du sens dans les petits signes de connivence qu’elle croit deviner chez d’autres esclaves de ce système. Malgré le carcan des codes, des règles, des interdits, elle lutte, elle espère.

Margaret Atwod développe dans ce roman une dystopie qui est l’excellent pendant féminin (féministe ?) du 1984 de George Orwell : un personnage qui n’a rien d’héroïque ouvre lentement les yeux sur l’inhumanité totale dans laquelle un système le force à vivre. Il n’a pas de liberté, perd son nom, son droit à développer des pensées qui lui sont propres, ne parvient pas à renverser ce système. Il tente, il se débat,… et le récit s’achève avec l’échec complet (1984) ou sans que l’on sache si Defred est sauve pour La servante écarlate :

 » Que ceci soit ma fin ou un nouveau commencement, je n’ai aucun moyen de le savoir. Et donc je me hisse, vers l’obscurité qui m’attend à l’intérieur ; ou peut-être la lumière« .

Sauf que Margaret Atwood attaque le thème sous l’angle de la féminité, du désir, de l’enfantement, de l’appropriation du corps, et que je ne peux m’empêcher de trouver cette approche encore plus efficace et terrifiante que celle d’Orwell. Et ce que l’on dit peu, c’est qu’Orwell s’est inspiré pour partie d’un roman publié 8 ans plus tôt, en 1940. Une suédoise, Kain Boye, passablement terrorisée par le nazisme, qui publie La Kallocaïne, première dystopie de ce style, avant de se suicider. Une femme, donc. CQFD.

La servant écarlate, de Margaret Atwood, a été publié dans sa version française chez J’ai lu, en 1985.

 

Le choix de Justine

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 » Je suis Chien du Heaume, fils à putain… »

 

« La dernière chose qu’entendit Manfred avant que la femme commence à remuer la pointe de flèche à l’intérieur de sa tête pour changer sa fierté et son art en bouillie grise, ce fut : – Je suis Chien du Heaume, fils à putain, et de l’autre côté tu sauras qu’il faut un dard plus puissant que le tien pour me percer le cuir. Et c’est ainsi que je commencerai mon histoire ».

Ce roman s’ouvre sur une scène choc, où la cible d’un archer tueur, pauvre nourrice sans défense, se transforme en une puissante machine à tuer et se retourne contre lui…

Vous êtes-vous jamais fait la réflexion, en lisant un livre qui vous semble familier d’entrée de jeu, qui s’accord si bien à vos goûts que si vous aviez été écrivain, c’est ce type de livre qui aurait jailli de votre imagination ? Chien du Heaume, pour moi, fait partie de ces livres-là.

Je l’ai découvert assez vite, alors que je commençais à peine à lire de la fantasy, une fois accrochée par l’univers truculent et flamboyant de Gagner la guerre de JP Jaworsky. En regardant ce qui se faisait par ailleurs en fantasy française, je suis assez rapidement tombée sur Justine Niogret et son roman. Je me suis laissée convaincre par le résumé, l’intérêt de découvrir justement une auteure femme qui a créé un univers moyenâgeux où évolue une héroïne mercenaire appelée Chien. Fallait oser !

« Elle se faisait payer en lits d’auberge, en nourriture, en contes aussi, parfois, car la femme aimait les histoires« .

Ce court roman ressemble à une fable, à un conte moyen-âgeux. Comme dans tout roman de chevalerie, l’héroïne, Chien, poursuit une quête. Elle est mercenaire et n’a d’autre maison que son propre corps. Au cours de son errance, elle fait des rencontres et plonge dans la forêt, des chemins creux, et des châteaux glacés où guettent l’ennui et la solitude. Dans le coeur de l’hiver, des histoires se racontent, celles du passé et celles qui n’ont plus d’âge. L’écriture respecte bien cet univers, elle est pleine de saillies, très imagée et rude, comme une sève épaisse et riche qui irrigue le roman et enfle au fil des chapitres.

Mais c’est surtout le personnage de Chien qui m’a marquée dans ce roman. C’est un personnage qui est une femme, mais qui ne se définit en rien par sa féminité, mais plus par son humanité. Il est répété plusieurs fois qu’elle est laide. Elle a un métier d’homme, mas ne revendique rien, elle est ainsi. Elle ne poursuit pas l’amour, ne le cherche pas non plus. Et le fait qu’elle soit femme n’est pas un ressort de l’histoire. Elle est cruelle, violente, parfois mauvaise, peu sympathique. Mais au fil des saisons, elle découvre qu’autre chose peut nourrir une vie. On suit ses aventures, emportés par la langue de l’auteure et la ténacité de l’héroïne, dans cette quête qui l’anime, et nous tient en haleine.

Le roman m’a plongée dans une atmosphère végétale et minérale, mystérieuse, à la limite de la magie. On oscille entre plusieurs genres, conte horrifique, fantasy moyenâgeuse, roman d’apprentissage et de chevalerie. Dans mon univers imaginaire et littéraire, je mets ce livre aux côtés des autres histoires médiévales qui m’ont marquée : la sensibilité rêveuse du Domaine des Murmures de Carole Martinez, la magie celte de la nouvelle trilogie de Jaworski Rois du Monde, et les contes d’orfèvre d’Italo Calvino et de son Chevalier inexistant.

Chien du Heaume se lit comme une petite gâterie, une pomme de pain qu’on ramasse au cours d’une belle promenade pour en garder un souvenir vivant. Une histoire singulière qui se garde dans un coin de sa bibliothèque, pour le jour où un vrai feu de cheminée, au coeur de l’hiver, attisera l’envie d’une lecture grave, violente et belle.

Chien du Heaume, de Justine Niogret, a été publié chez J’ai Lu en 2010.

N’hésitez pas à nous faire part, à votre tour, de votre sélection dans les commentaires !

 

 

La frontière du loup

Un roman brut et marquant sur la réintroduction du loup en Ecosse.

Note : 4/5.

la frontière du loup

Le jour de mon anniversaire, je me suis fait un petit plaisir. Je suis entrée dans la plus grande librairie de la ville, j’ai parcouru les tables et sélections, et suis repartie avec quatre romans dont je n’avais jamais entendu parler et qui, chacun dans son style, m’avait plu de prime abord. Le frontière du loup m’a d’abord attirée avec sa couverture sobre et un peu mystérieuse, une silhouette de loup se découpant sur fond gris.

Le loup est aussi une figure forte de la littérature, et je n’avais pas oublié le superbe roman de Nicholas Evans, Le cercle des loups, avec sa jeune héroïne qui débarque dans le Montana pour protéger les loups contre les rustres locaux (tous sauf un, le beau Luke Calder). Nicholas Evans y avait déployé tout son talent de conteur, sa capacité à nous transporter loin dans l’imaginaire romanesque des grands espaces américains.

Et un roman qui parle de loups, ça me touche forcément en ce début d’année où je suis toute à la préparation de vacances scientifiques dans la nature sauvage (avec loups, lynx, ours et surtout panthères des neiges !).  Le roman ne paie pas de mine, il est même un peu sévère dans le style des éditions Christian Bourgois, au format étroit, au papier blanc épais et à la mise en page assez rigide. Mais l’histoire elle-même semble une nouvelle histoire de loups avec des thématiques actuelles, écologie, progrès et politique.

Le résumé confirmait cette première impression : une biologiste spécialiste du comportement du loup, Rachel Caine est embauchée par un richissime propriétaire terrien de la frontière écossaise, pour réintroduire le loup gris en Grande-Bretagne, alors que l’Ecosse est sur la voie de l’indépendance (là, la fiction dépasse la réalité). Pour Rachel, ce contrat est aussi un retour aux sources, la Combrie, région où elle a grandi aux côtés d’une mère volage et d’un frère effacé.

J’ai eu un peu de mal avec le style au début du roman, très haché, quasi télégraphique à certains moments. Mais je me suis vite habituée et ce style est ce qui fait le charme un peu rude de ce roman. Pas de chichis, pas d’enrobage dans le style, pas de longues descriptions ni de souffles romanesques, juste une appréhension directe et brute des choses, avec des scènes parfois un peu trop crues à mon goût.

Le loup est le fil rouge de l’histoire, et on comprend beaucoup de choses, malgré l’économie du style, sur les étapes du réensauvagement, les difficultés dans un contexte cultivé et occupé par l’homme, le fonctionnement de l’animal.

Malgré cela, les loups passent peu à peu au second plan de l’histoire. L’héroïne n’obéit pas aux codes féminins habituels et doit aussi faire face, en parallèle, à sa propre réintroduction sur son territoire originel et recomposer sa vie, ce qui est tout aussi passionnant à lire, parce que son histoire pose des questions sur notre nature même et ce qui nous meut dans la vie.

Je vous laisse avec les loups et le début du roman : « Ce n’est pas souvent qu’elle rêve d’eux. Dans la journée, ils se montrent insaisissables, se cantonnant dans les hautes herbes de la réserve, disparaissant du périmètre de la tanière. Prestes ou paresseux, ils traversent leur paysage mordoré et s’en vont dormir sous des arbres tombés, indétectables dans les deux cas. Leurs éclipses se sont perfectionnées. Ils s’en reviennent nuitamment. Les caméras les filment, yeux rouges, museau obscur, retour d’une chasse. Ou bien elle les entend hurler, longue harmonique, le long de la zone tampon. L’un d’eux en tête, puis d’autres en nombre. La nuit, nul besoin d’imaginer, nul besoin de rêver. Ils règnent hors de l’esprit« .

justine3La frontière du loup par Sarah Hall. Christian Bourgois Editeur, 2016.

Les folles espérances

Un long roman comme on en fait de moins en moins, avec des personnages passionnés et beaucoup de souffle romanesque.

Note : 3/5.

les folles espérances

Le résumé : « Années 1830. Tandis que les partisans de l’unité luttent du Nord au Sud, quatre personnages sont aux prises avec leur destin et avec l’Histoire : Colombino l’orphelin, paysan candide, parti à Rome avec son mulet Astolfo demander au pape la bénédiction de son union avec la belle Vittorina ; Leda, passée malgré elle du couvent à l’espionnage ; Lisander, cynique au grand coeur, photographe expérimental, courant après la fortune et les beaux yeux d’une prostituée ; et enfin le jeune Garibaldi, trouvant au Brésil l’inspiration de ses combats futurs pour l’unité italienne, mais aussi l’amour de la voluptueuse Aninha ».

Que se passe-t-il dans la tête des Italiens ? Parfois je me le demande. Je connais mal la littérature italienne, aussi j’ai voulu essayer un roman récent, pour me faire une idée. Je voulais du roman romanesque pour ma petite incursion dans la littérature italienne, et avec Alessandro Mari j’ai été servie.

Précipitez-vous sur Les folles espérances, si :

  • vous aimiez, autrefois, lire des roman-fleuves, et surtout les romans du XIXe siècle. Le roman de Mari est un hommage au roman « grande époque » : destins croisés, grands sentiments, luttes politiques, sacrifice, large palette de caractères, d’ambiances, d’univers. Le personnage de Lisander, peintre devenu photographe et son univers milanais truculent et haut en couleur, porte en lui les ressorts de la comédie légère à l’italienne.
  • vous avez une âme de romantique au fond, et le lyrisme ne vous fait pas peur ; ce roman a du coeur, il n’est pas exempt de défauts et de maladresses, mais il est porté par une narration à la fois sobre et fluide, mais aussi beaucoup d’énergie et de candeur, à l’image de Colombino, transcendé par l’amour pour sa Vittorina « aux yeux de vache », héros picaresque parti sur les routes de l’Italie à la recherche d’une bénédiction. L’amour est partout dans ce roman. Il peut faire basculer des vies, comme celle de Leda, ballottée par les évènements et guidée par son coeur, à travers les faux-semblants de l’espionnage, et l’amertume de la vengeance.
  • vous appréciez le croisement entre grande et petite histoire : à travers l’itinéraire 4 personnages italiens et leur entourage, de Rome à Milan, de Londres à Montevideo au Brésil, le roman explore les luttes politiques pour l’unification et l’indépendance de l’Italie. On suit le destin de Garibaldi El Diablo, condottiere du XIXe siècle, qui exprime ses idées politique en se battant et qui n’existe que dans la lutte.

Passez votre chemin, en revanche, si vous préférez les romans concis et rapides, l’introspection, les sujets actuels. J’ai trouvé à certains moment la lecture un peu longuette, mais jamais lourde. On passe d’un personnage à l’autre et le récit, qui mène de front les 4 vies, rythme suffisamment le roman pour ne pas nous lasser. Avec un pavé comme celui-là, une familiarité se crée avec les personnages, que j’avais plaisir à suivre un peu chaque soir. J’ai aussi été soulagée d’avoir fini, car la pile de bouquins qui m’attendait menaçait de s’effondrer !!!

justine3Les folles espérances par Alessandro Mari. Albin Michel, 2015.

 

 

Une bonne dose d’héroïnes (de comics)

Un article spécial vacances pour faire le plein de lectures, où il est question de comics et de personnages féminins qui occupent le haut de l’affiche.

Velvet bannière

J’ai commencé à lire des comics il y a deux ans et demi, à mon arrivée à Bordeaux. La base de ces BD américaines : 20 petites pages. Un « single », soit un épisode, qui paraît chaque mois en brochure à prix modique. Quand on est fan, comme je le suis de Saga, attendre un mois, c’est long. Et pour lire vingt pages en dix minutes, c’est raide. Mais il est impossible d’attendre huit mois que paraisse un volume en couverture souple, qui regroupe 6 ou 7 épisodes formant un « arc narratif », un TPB.

Me voilà donc réduite à lire des singles et à être continuellement frustrée de lecture, parce que je me suis nourrie de romans, de longues chevauchées fictionnelles, de pavés que ces bavards de romanciers aiment écrire, ne serait-ce que pour caler l’armoire de mamie. Alors quand j’aime un premier numéro de single, maintenant, je patiente quelques mois, en attendant le TP, pour en avoir plus à me mettre sous la dent d’un coup.

catwoman a long halloweenEn même temps que je m’habituais au format de lecture particulier au genre, je découvrais peu à peu mes goûts en comics grâce aux conseils de mon vendeur, fin psychologue et grand connaisseur de ces mondes imaginaires. Je suis entrée pour la première fois dans la boutique avec l’idée de lire Batman. Je suis sortie avec Batman : The Long Halloween, un volume renversant, avec une galerie de personnages qui crèvent littéralement la page et un univers complexe et sombre, admirablement rendu par ce qui fait l’intérêt du genre :  une histoire qui avance dans l’inextricable association image-texte. J’ai été fortement impressionnée par Catwoman, musculeuse et puissante ; et par Poison Ivy, vénéneuse et écoeurante.

J’ai lu à toute vitesse, pendant des semaines, des mois, les classiques du genre de ces vingt dernières années. J’ai découvert deux mondes : le « mainstream », DC et Marvel, aux univers que j’ai rapidement dédaignés (sauf Batman), car trop complexes et imbriqués. Je n’avais pas le temps de m’y plonger correctement, d’autant que ce sont des univers très adolescents, très masculins.

L’autre univers, c’est celui de l' »indépendant ». On retrouve souvent les auteurs des grandes franchises, mais dans des projets plus personnels, des histoires moins vastes, des genres plus osés. Je ne lis plus que des comics indés, très variés. De mon univers natif, le roman, j’ai gardé un goût certain pour les intrigues bien construites, des personnages assez fouillés. J’aime les intrigues politiques et les mystères. Et surtout, je cherche des lectures qui soient pour les femmes, ou écrits par des femmes.

Ce n’est pas un scoop, l’univers du comics a toujours été une affaire d’hommes. Avec les stéréotypes sexistes qui vont avec. Bien souvent, la caution féminine d’un titre est un super-héros avec des formes pulpeuses, une machine à fantasmes.

Ms._Marvel_Vol_3_2_Molina_Variant_TextlessIl ne faut pas tomber non plus dans la caricature, des personnages féminins existent dans le mainstream du comics, et sont des héroïnes à part entière. Ms. Marvel en est un bon exemple : elle est une adolescente Paki, vivant à Jersey City, près de New York, et se découvre des super-pouvoirs, qu’elle devra apprivoiser, tout en gérant sa vie quotidienne pas évidente dans son quartier entre deux identités socio-culturelles.

Vous l’aurez compris, dans cet article, je ne vais pas poncifier sur la femme dans le comics, j’en serais bien incapable. Je vais vous conseiller quelques lectures qui m’ont bien plu, écrites par des femmes, où dont les personnages principaux sont des femmes. Parce qu’il existe aujourd’hui un lectorat féminin, et des créatrices très talentueuses.

Comme dans tout roman qui se respecte, les rôles-titre féminins de comics sont tenus par des femmes fortes. Certaines volent la vedette aux hommes et sont mises dans des situations, des intrigues, des genres habituellement tenus par des hommes.

L’espionne sexy et ténébreuse

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Velvet est un comics d’espionnage très classieux. Un cocktail cinématographique d’action, d’élégance, de mystère. On retrouve l’ambiance roman noir chère à Brubaker, l’auteur, un dessin superbe, très rythmé, coloré comme il faut, avec beaucoup de clair-obscurs, et une narration fluide, qui manie à merveille les codes de l’histoire d’espionnage, avec ses secrets, ses volte-faces, son héroïne terrible et sexy. Un titre sans vraiment d’humour, mais diablement efficace. J’attends le 3ème tome à paraître pour suivre les aventures de Velvet Templeton.

velvet1a-covRésumé : Velvet est l’assistante du Directeur d’une agence de renseignement. Officiellement du moins. Lorsque le plus grand agent secret du monde est tué en mission, elle se trouve engluée dans un imbroglio de mystères et de meurtres. Envoyée sur le terrain, dans un milieu qu’elle avait abandonné, son propre passé lui revient alors en plein figure. Heureusement pour elle, elle n’a rien perdu de ses talents.

Velvet par Ed Brubaker, Steve Epting, Elizabeth Breitweiser. T.1 et 2 chez Delcourt pour la VF (2014-…), Image Comics pour la version en VO. Série en cours.

 

La bodyguard génétiquement modifiée

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Dans la même veine d’héroïnes fortes aux métiers d’hommes, l’impitoyable garde du corps génétiquement modifiée. Lazarus est un titre de science-fiction aux couleurs froides, quoi que l’essentiel de l’action se passe dans le désert, qui montre une héroïne paumée et violente, dont la raison d’être est le protection d’une famille dominante, coûte que coûte. Forever est un Lazarus. Et Forever n’a pas de pitié pour les croissants. Mais bon, au-delà des intrigues de pouvoir et d’influence où elle se trouve mêlée, elle doit faire face à des questions d’identité et de sentiments qui remuent sa conscience. C’est bien foutu, ça se lit comme un film d’action, rythmé et sans effusion de sentiments, mais avec un peu d’effusion de sang par contre. L’univers dystopique est bien rendu, intéressant à voir se développer au fil des numéros.

lazarus-rucka-lark-1Résumé : Dans un futur proche et dystopique, les gouvernements ne sont plus que des concepts archaïques : le monde n’est plus divisé par zones géographiques mais par frontières financières. La richesse est synonyme de pouvoir, mais elle n’est l’apanage que d’une poignée de familles qui la conservent jalousement. Le reste de l’humanité peut bien aller au Diable… Dans chaque famille, une personne est élue pour subir un entraînement intensif, et obtenir le meilleur de ce que l’argent et la technologie peuvent offrir. Cette personne est à la fois la main qui frappe et le bouclier qui protège ; le représentant et le gardien de son clan, son… Lazarus ! Dans la famille Carlyle, le Lazarus est une femme, sexy et redoutable, baptisée Forever. Laissée pour morte dans un combat sans merci, Forever ne devra son salut qu’à ses insoupçonnables ressources. Mais est-elle prête à affronter la vérité ? Ceci est son histoire…

Lazarus, par Greg Rucka et Michael Lark. T. 1 à 3, chez Glénat pour la VF, Image Comics pour la version en VO. Série en cours.

 

LA femme fatale

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Fatale est l’exemple ultime de l’histoire de la femme fatale : ce comics imprégné de surnaturel et d’occulte, très léché visuellement, dans un ambiance de roman noir (oui, l’histoire est d’Ed Brubaker, encore lui !), raconte l’histoire maudite de Joséphine. Tous les hommes qui l’approchent tombent sous son charme, se laissent prendre dans ses griffes, et leur amour obsessionnel et irrépressible les conduit invariablement vers la mort. Joséphine, elle, cherche à percer le mystère de son existence et de son malheur.

fatale chapt 2Il y a de la beauté noire, du bruit et de la fureur dans son histoire marquante. Il y fait sombre, souvent nuit, on a froid à l’âme, que la bouche rouge et pulpeuse de Joséphine ne parvient pas à réchauffer. On se croirait dans un film hollywoodien des années 50, sans humour et sans espoir. Brubaker et Phillips, le duo gagnant des histoires rétro, excellent dans ce titre qui marque sans doute plus la gent masculine qui voit là se matérialiser une crainte ancestrale. Méfiez-vous des femmes… elles vous conduiront à la folie et à la mort !!!! Mouahahahahah !

Fatale-Résumé : De nos jours, aux Etats-Unis. Lors des obsèques de son parrain, Nicolas Lash rencontre une mystérieuse jeune femme qui se fait appeler Jo. Intrigué par ses propos, surtout subjugué par sa beauté, il se laisse séduire. Or bien des hommes sont déjà tombés dans ses filets… Il ignore encore que celle qui le fascine tant traverse les années sans vieillir, cherchant à échapper à un monstrueux démon immortel.

Fatale, par Ed Brubaker, Sean Phillips et Dave Stewart. T. 1 à 5, série achevée. Chez Delcourt pour la VF, Image Comics pour la VO.

La femme au foyer tueuse

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Ah… le beau fantasme de la femme au foyer des années 50 : parfaite ménagère, mère exemplaire, intendante domestiquée du coquet pavillon de banlieue, et en plus bien baisable. Joëlle Jones s’en donne à coeur joie dans Lady Killer, où elle s’amuse à faire voler en éclat ce poncife féminin. La couverture du vol. 1, de ce titre paru pour le moment uniquement en VO, résume très bien l’ambiance. Un dessin nerveux, des couleurs vitaminées, beaucoup d’humour noir et d’action. lady-killer-1-jones-rich-dark-horse-02Le postulat de départ est certes un peu convenu, on est dans l’ambiance espionne glamour à double vie, et on joue des situations, du contre-pied de ces deux vies diamétralement opposées, avec un mari un peu trop benêt et un contact espion un peu trop beau. On ne s’ennuie pas une seconde, et on suit les aventures de Josie Schuller avec beaucoup de plaisir.

ladykiller1Résumé : Josie Schuller est la parfaite incarnation de la femme au foyer, épouse et mère – mais elle est aussi une tueuse impitoyable et efficace ! Elle jongle entre une vie domestique heureuse et sans nuage, et des assassinats exécutés de sang-froid. Mais lorsque Josie se retrouve à la croisée des chemins, son rêve américain est en danger !

Lady Killer, par Joëlle Jones et Jamie S. Rich. Vol. 1 en VO chez Dark Horse (2015).

 

 

On continue dans la violence (ce qui fait le suc de la très grande majorité des comics, il faut bien l’avouer…), avec des héroïnes non plus seules, mais en bande !

Les mafieuses seventies

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Il fallait bien un pendant féminin aux histoires de mafia.Les trois héroïnes de The Kitchen sont soeurs et ont chacune leur histoire. Quand leurs compagnons sont envoyés en prison, elles reprennent leur affaire… à  leur compte toutefois. Par le racket et le meurtre, elles s’imposent dans ce quartier de Manhattan des années 70 rongé par la pègre et la violence, appelé Hell’s Kitchen. Et quand leurs hommes sortent de prison, elles vont tout faire pour garder leur fief.

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Une sacrée histoire, du type « rise and fall », un peu dure j’ai trouvé, très violente et froide. Peu d’espoir au bout du compte, une lutte pour l’indépendance et une vie calquée sur le modèle de l’American way of life façon criminelle. Les héroïnes sont des self-made women qui le paient cher. J’ai bien aimé la garde-robe seventies des héroïnes, leur morphologie et le trait des dessins qui rappelle les comics de cette époque. Comme toute histoire basée sur la haine et la violence, les raisons du départ perdent peu à peu de leur sens. La narration est puissante et dense, le dessin nous met bien dans l’ambiance. Il y a de la tragédie dans l’air…

ming-doyle-coverRésumé : New York, fin des années 70. Times Square est un paradis du sexe et de la drogue. La ville oscille au bord de la faillite, des pannes générales d’électricité pouvant frapper à tout moment. Bienvenue dans l’univers de The Kitchen. Les gangs irlandais contrôlent le quartier de Hell’Kitchen, semant la terreur dans les rues et faisant le sale boulot de la mafia italienne. Jimmy Brennan et sa bande étaient les ordures les plus impitoyables du Kitchen. Mais une fois en prison, leurs femmes – Kath, Raven et Angie – décident de poursuivre leurs rackets. Et une fois qu’elles ont goûté à cette vie et à l’argent facile, elle ne sont pas prêtes à arrêter.

The Kitchen, par Ollie Masters, Ming Doyle, Jordie Bellaire. Mini-série en 1 volume. Uniquement en VO chez Vertigo (2015). Série terminée.

Les quatre mercenaires.

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Pour respirer un peu et rigoler un bon coup après toutes ces histoires de malheur et de violence que je viens de vous raconter, je vous recommande Rat Queens. Ce qui distingue ce titre assez barré, qui se déroule dans un monde teinté de fantasy moyenâgeuse, c’est son humour bad-ass, et ses personnages hautes en couleur. Elles sont mercenaires, mais ce sont aussi des copines et des colocs, avec leurs histoires d’amour, d’alcool et de famille.

rat queens plancheVisuellement et psychologiquement elles ont chacune un profil différent, outré même, mais c’est bien troussé. Des personnages si bien campées qu’elles deviennent assez vite des familières de notre univers imaginaire.

rat-queens-tome-1Résumé : Elles sont une bande de mercenaires célibataires siffleuses de bière et leur boulot c’est de tuer toutes les créatures que le bon dieu a fait pour de l’argent. Dites bonjour à Hannah l’Elfe magicienne rockabilly, Violet la Naine guerrière hipster, Dee la Nonne humaine athéiste et Betty la Hippie un brin voleuse. Ce conte moderne d’un genre ancien est une épopée violente de tueuses de monstres, comme si Buffy rencontrait Tank Girl, dans un monde à la Seigneur des Anneaux sous crack !!

Rat Queens, de Kurtis J. Wiebe et Roc Upchurch’s. Vol. 1 et 2 uniquement en VO, chez Image / Shadowline. Série en cours.

 

L’héroïne originale et aventurière qui a une section pour elle toute seule (et qui ressemble furieusement à Amélie, notre chroniqueuse !)

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Shutter_Issue01_p15finLe dernier titre à héroïne que je vous recommande est une perle. Shutter est ce que l’on appelle une création originale. Un univers qui s’inspire de nombreuses références, mais qui n’existait pas avant que l’imagination géniale de Joe Keatinge ne lui donne vie, et la folie douce du crayon de Leila del Duca ne lui donne chair. Pour l’incarner, un duo de légende, Kate Kristopher, jeune reporter-photographe et son chat-réveil.
Dans un univers chamarré un peu rétro, peuplé d’humains et de créatures anthropomorphes, de robots et de squelettes, les occasions de s’émerveiller et de s’interroger sont nombreuses. « La magie est dans le détail », pourrait être le motto de cette équipe de créateurs. C’est de l’aventure à l’ancienne, avec une quête, une histoire de racines et de famille, des rebondissements multiples, une héroïne lumineuse et décidée, un fidèle compagnon qui donne l’heure… Je vous laisse découvrir, c’est mon coup de coeur !

Shutter_Vol1-1Résumé : Kate Kristopher, autrefois la plus célèbre exploratrice d’une terre beaucoup plus fantastique que celle que nous connaissons, est forcée de retourner à cette vie aventureuse qu’elle avait laissé derrière elle, lorsqu’un secret de famille menace de détruire tout ce qu’elle avait passé sa vie à protéger.

Shutter, de Joe Keatinge, Leila del Duca, Owen Gieni, Ed Brisson. Vol. 1-3 uniquement en VO, chez Image Comics. Série en cours.

 

 

 

Sans surprise, parmi toutes ces héroïnes, certaines sont des émanations des stéréotypes comics ou issues de l’imaginaire cinématographique, de la pop culture. Beaucoup ont besoin de manier les codes masculins pour exister en contrepoint. Toutes sont belles, femmes, sauf peut-être de façon contradictoire la plus mainstream de celles que je vous ai présentées, Ms. Marvel, une simple adolescente. A certains moments, la cause féministe n’est pas très loin. Comme dans cette déclaration de l’héroïne de The Kitchen :

« Our mom never lived her own life. She just lived in the background of our dad’s. I ain’t gonna bel like that, Tommy. I don’t care what I have to do or who I have to fuckin’ kill… »

« Notre maman n’a jamais vécu sa propre vie. Elle a juste vécu à l’arrière-plan de celle de papa. Je serai pas comme ça, Tommy. Je m’en fous de ce que je dois faire pour ça, ou de qui je dois tuer, putain… ».

PS : je peux prêter ces titres ou les fournir via ma boutique de comics préférée à qui veut !

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