Des romans en bandes dessinées

Certaines histoires sont si fortes, et si « visuelles » à la lecture que vient l’idée de les adapter à l’écran… ou en BD. Des univers et des styles qui se rencontrent, complémentaires ou contrastés, donnant un résultat original… Voici pour vous une sélection de quelques BD issues de romans qu’on a aimées.

La sélection de Claire

Le Rapport de Brodeck de Philippe Claudel, adapté en BD par Manu Larcenet (scénario et dessin). Dargaud, 2015-2016.

 

J’ai emprunté cette BD à la bibliothèque municipale, sans connaître le roman adapté, car j’avais gardé un bon souvenir du Retour à la Terre de Manu Larcenet.

J’ai été agréablement surprise de voir un style graphique très différent du Larcenet que je connaissais. Un noir et blanc tout en contraste, parfait pour cette histoire sombre et chargée sur l’acceptation de l’altérité dans un contexte germanisant d’après-guerre (spoiler : il s’agit plutôt de non acceptation…).

Le contraste n’existe pas uniquement dans l’opposition noir/blanc, neige/noirceur de l’âme humaine, mais aussi dans le style graphique lui-même. Certains éléments comme les paysages sont souvent esquissés, évoqués par quelques traits, tandis que d’autres sont dessinés avec une grande subtilité et richesse dans les détails.

J’ai passé beaucoup de temps à regarder les dessins (j’avoue que je ne le fais pas souvent, je lis souvent les BD en 4e vitesse…) et j’ai été émue par l’histoire. Je recommande vraiment cette BD, même si je n’ai pas lu le roman et je ne peux donc pas vraiment juger de la qualité de l’adaptation en tant que telle !

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La sélection de Suzane

L’Attentat de Yasmina Khadra, adapté en BD par Loïc Dauvilliers (scénario) et Glenn Chapron (dessin et couleur). Glénat, 2012.

L_ATTENTAT[DRU].indd.pdfComme son titre l’indique, le roman traite d’un sujet sensible et terriblement actuel. Amine Jaafari, arabe Israëlien et chirurgien de renom, passe des heures à opérer les nombreuses victimes d’une palestinienne qui s’est fait exploser dans un restaurant bondé de Tel-Aviv. Plus tard, on le réveille en plein milieu de la nuit pour revenir d’urgence à l’hôpital identifié un corps, celui du kamikaze. À partir de ce moment, le monde d’Amine bascule, le cadavre devant ses yeux n’est autre que celui de son épouse, Sihem. 

Confronté à la fois au deuil et au fait de voir son nom trainé dans la boue, Amine sombre peu à peu tout en s’efforçant de comprendre le geste de sa femme. Choqué et dévasté, il est forcé d’admettre qu’il ne connaissait pas réellement Sihem. Sa quête de vérité l’emmènera au cœur des villes palestiniennes ravagées par la guerre, dans les fiefs des terroristes et l’obligera à regarder en face un conflit qu’il avait réussi jusque-là à ignorer, et à être confronté à une logique qui lui est étrangère. Il voit la misère et l’humiliation que vivent ses concitoyens, des gens dépourvus de liberté et de dignité, que le désespoir pousse au suicide. 

L’histoire commence sur les chapeaux de roue, et le roman comme la bande dessinée décrivent avec justesse l’horreur de la situation. On suit ensuite le personnage d’Amine, dans sa quête et son désarroi. L’adaptation de Dauvillier parvient à retrouver l’atmosphère du roman. Il y a un peu d’action, le rythme est lent et on s’attache à cet homme dont la vie bascule du jour au lendemain. On comprend parfaitement les doutes et les colères d’Amine qui voit s’effondrer l’univers quasi idéal dans lequel il s’était intégré.

Ces livres très durs, permettent de mieux comprendre les mécanismes qui mènent à des choix radicaux et terribles. Ils exposent avec clarté la réalité vécue quotidiennement par les Juifs et les Palestiniens. Évitant l’écueil des jugements de valeur, ils ont le mérite de susciter plus de questions qu’ils ne donnent de réponses, et confronte le lecteur avec la douleur de chaque camp.

L’Attentat a également porté à l’écran en 2013 par Ziad Doueiri.

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La sélection de Justine

La Horde du Contrevent, de Alain Damasio, adapté en BD par Eric Henninot (scénario et dessin) et Gaëtan Georges (couleurs). Tome 1 : Le cosmos est mon campement. Editions Delcourt, 2017.

 la horde du contrevent

« Ici s’enfantent dans la couleur, pour la première fois, ce drôle de scribe qu’est Sov et ce drôle de monde qui n’en finit pas d’être relavé à la rafale ; les liens que tissait péniblement le roman, page après page, fasciculent ici avec une fluidité neuve et on les éprouve avant de les lire, par un système d’échos, de visages, de postures et de regards qui mettent le pack en résonance ; les chrones flottent dans le désert, les puits s’ensablent, les rochers sont comme drossés par un vent sans pitié« .

Alain Damasio a une plume légère et incisive, ses mots chantent. Même une préface de deux pages nous happe, nous plonge dans des questions d’une profondeur peu commune, et nous laisse impressionnés, songeurs, et admiratifs de cette maîtrise de la langue qui transpire à chaque phrase.

Ceux qui ont lu le roman penseront sans doute comme nous : adapter la Horde en BD relève de la gageure. Pour ceux qui n’ont pas lu le roman, je vous invite à lire la chronique inspirée d’Alice, cela vous donnera sûrement envie de vous y frotter.

Henninot s’attaque ici à un gros morceau, un trop gros morceau peut-être pour transposer visuellement la puissance  et les effets d’échos de la langue forgée de Damasio. On ne retrouve pas ce vertige de la structure, cette novlangue brossée par le vent du désert, ce mouvement et cette puissance du pack, cette sensibilité profonde et noble qui caractérisait le roman.

On passe une lecture agréable, on entre un peu dans cet univers, le vent souffle partout dans les pages, les effets sonores transposés en code visuel créent un bourdonnement continu, un mouvement. Quelle joie aussi de voir des visages sur des personnages qui étaient jusque là des forces, que je ne m’étais jamais imaginés à vrai dire. La composition des pages est très travaillée et on suit bien cette histoire, tout en regrettant un peu sa linéarité et sa progression assez classique. On est dans cet univers de Damasio, mais comme dans une variation, dans autre chose.

Alain Damasio dans sa préface rend hommage au scénariste et au dessinateur, qui a lui-même fait un long voyage de plus de deux ans d’efforts pour produire cette BD au point qu’il est devenu, lui-même, la horde, luttant contre le vent, remontant vers l’oeuvre.

Quant au lecteur, c’est un nouveau voyage qui commence pour lui :  » Vous, lecteurs du roman qui venez avec vos doutes et vos espoirs, laissez vous porter ! Effacez vos images comme on frappe contre la margelle, l’hiver, nonchalamment, la neige collée à ses godasses tout en entrant dans la première planche. Avancez donc vierges d’attente, à nouveau innocents et frais, et acceptez cette Horde qu’Eric vous reconstitue et vous offre, laquelle ne ressemble évidemment qu’à lui. Et pour tous les autres, les vrais innocents, bienvenue dans un monde furieux !« .

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Journal d'Anne FranckIl existe beaucoup de passerelles, d’adaptations de romans en BD, de BD en films, voire de films en romans. Le site Babelio vous propose une liste de suggestions, composée de classiques adaptés en BD, et de livres moins connus.

Vous pouvez aussi vous pencher sur l’excellente adaptation du Journal d’Anne Franck par Ari Folman (le réalisateur de Valse avec Bachir) et du dessinateur David Polonski, où l’on retrouve l’ambiance de l’Occupation, la pensée rugueuse d’Anne du haut de ses 13 ans, ses rêveries aussi sur de pleines pages riches et inventives…

N’hésitez pas à suggérer et partager en commentaire d’autres titres qui vous auraient plu !

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The Walking Dead

De la sueur, du sang… et des zombies !!! Critique de Suzane.

Note : 4/5.

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C’est l’histoire d’un flic, Rick Grimes, qui se réveille d’un long coma pour découvrir une ville déserte… envahie par les morts-vivants. La population a été ravagée par une épidémie inconnue qui transforme les êtres humains en « rôdeurs » et la Terre est devenue un vrai cimetière à ciel ouvert. Le héros part à la recherche de sa famille et devient rapidement le leader d’un groupe de rescapés. Il doit désormais apprendre à survivre… face aux rôdeurs mais aussi d’autres groupes de survivants, parfois bien plus dangereux.

Il faut passer le cap du premier tome, et du dessin, car l’histoire devient de plus en plus prenante avec l’avancée du héros. Au fil des pages on est choqués, secoués, ballottés par les horreurs commises aussi bien par les prédateurs zombies que par les hommes. On halète et on sue en s’inquiétant de savoir qui va vivre ou mourir. On vit les joies, les douleurs et les peurs des personnages dont la quête est de trouver le refuge idéal, un endroit qu’ils pourront appeler foyer.

Au fur et à mesure que la série avance, les personnages évoluent, des affinités se créent et des tensions naissent. Tout l’intérêt de l’histoire est de savoir comment un groupe de personne, qui, par hasard, se trouvent obligés de vivre ensemble va cohabiter dans un monde hostile et effrayant. Mais, confrontés à leur instinct de survie, les individus peuvent se transformer en véritables monstres.

La série traite fondamentalement de la disparition de ce qui fait notre humanité face à l’anéantissement de l’organisation sociale. Les actes des personnages nous questionnent sur les excès admis ou non dans une situation extrême. L’intrigue tourne véritablement autour des rapports humains et leur tentative de recréer un semblant de « vie normale ».

SuzaneWalking Dead est une série de comics américains en noir et banc, scénarisée par Robert Kirkman et dessinée par Tony Moore puis Charlie Adlard. Publiée depuis 2003, le tome 26 vient de sortir et il existe une adaptation en série télévisée depuis 2010.

 

Poulet aux prunes

Qu’advient-il à un mélomane lorsque même son plat préféré ne lui est plus d’aucun réconfort… ? Critique de Suzane.

Note : 5/5

pouet aux prunes visuel

Marjane Satrapi nous livre un petit bout de son enfance en relatant l’histoire de son oncle musicien, Nasser Ali Khan. Sous le coup de la colère, la femme de ce dernier brise en deux son précieux târ. Effondré, Nasser Ali part à la recherche d’un nouvel instrument, mais, même avec les târs les plus fameux et onéreux, la magie n’opère plus…

« Puisque plus aucun târ ne pouvait lui procurer le plaisir de jouer, Nasser Ali Khan décida de mourir. »

Pendant les huit jours durant lesquels il se laisse dépérir, on assiste au désespoir du musicien qui nous balade du passé à l’avenir. Nasser Ali jette un regard triste sur son existence, ses rêves brisés ou perdus. Les souvenirs s’écrivent sur fond de notes de musique qui composent une mélodie émouvante.

Plein d’amertume, Nasser Ali accuse son épouse du malaise profond qu’il éprouve. Sa rencontre avec l’ange de la mort l’invite à remettre en question son existence et sa quête de beauté. On découvre ainsi un artiste tourmenté qui voit tout par un prisme esthétique très puissant, et qui à force d’agir en égoïste, s’est coupé du monde et des réalités.

Les échanges avec la mort rendent une certaine humilité au personnage dont on découvre peu à peu les blessures. L’instrument de musique, sa véritable raison de vivre, se révèle être l’objet d’une belle passion.

Le récit est terriblement touchant, parfois drôle et ironique. Le dessin en noir et blanc et le minimum de décor mettent en avant des personnages sans fioritures. Les courbes arrondies apportent de la douceur au récit douloureux et mélancolique. L’auteur nous propose un conte où l’amour n’est jamais là où on l’attend. Une histoire sucrée/salée qui se déguste avec plaisir !

Autour du livre : Prix du meilleur album au Festival d’Angoulême 2005. Il existe aussi une adaptation cinématographique.

SuzanePoulet aux prunes de Marjane Satrapi. L’Association, collection Ciboulette, 2004.