La mort vivante

Une splendide bande-dessinée de science-fiction sublimée par son ambiance gothique. Emerveillement et frissons garantis !

Note : 4/5.

 

La mort vivante est un conte horrifique post-apocalyptique. La Terre, détruite et exsangue, a été abandonnée depuis bien longtemps et les humains se sont installés sur Mars. Les manipulations scientifiques et génétiques ont aussi créé des créatures étranges, cyborgs comme bêtes abyssales, qui peuplent l’obscurité des vignettes. Martha, archéologue et aventurière de l’espace, perd sa fille suite à un accident sur l’un de ses chantiers. Malgré l’intervention de mystérieuses créatures sous-marines, la fillette meurt. Sa mère, femme fatale dark recluse dans un château labyrinthique n’aura de cesse de ressusciter sa fille en s’enfonçant dans des manipulations scientifiques dangereuses, avec l’aide de Joachim, scientifique doublé d’un collectionneur de reliques terrestres. La mort vivante retrace cette quête morbide, qui pourrait bien virer au cauchemar.

La BD est une adaptation d’un roman de science-fiction français de Stefan Wul, paru en 1958. Cela explique sans doute la localisation du château où se tient l’essentiel de l’intrigue dans les Pyrénées. Je n’avais pas lu le roman, aussi je partais sans a priori ou connaissance préalable du synopsis.

Après une période de lecture assidue de comics américains, j’avais quelque peu délaissé le médium BD au profit de romans. Cette année, je lis surtout de la fantasy française. Cela faisait donc un bout de temps que je ne m’étais pas replongée dans une BD et je suis arrivée à celle-ci par son genre et par son dessin. Aussi j’ai retrouvé avec un mélange d’étonnement et d’admiration cette concision narrative propre à la BD, cette capacité à poser personnages, contexte et à faire avancer l’intrigue en quelques mots, au point que cela m’a paru parfois trop rapide, trop concis et donc superficiel. Il ne doit pas être facile de faire tenir en quelques planches plusieurs dizaines de pages et de narration.

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Heureusement l’image vient abonder l’intrigue. Le dessin est somptueux, l’ambiance gothique et crépusculaire, et les couleurs adoucissent quelque peu cette noirceur. Le dessin est un tour de force, et c’est là que se trouve l’idée de génie qui fait de cet ouvrage un objet d’ores et déjà culte (la BD est sorti avec plusieurs couvertures, et surtout en édition limitée en noir et blanc : les exemplaires ont rapidement disparu de la circulation). Le dessin, les personnages, décors, effets d’ombre, sont entièrement réalisés au trait, avec des petits croisillons, en s’inspirant des techniques de gravures anciennes. Il accentue l’ambiance gothique donnée à l’univers visuel de la BD. Pas étonnant que le dessinateur a passé cinq ans sur ce projet !

Les thèmes abordés dans la BD datent de l’anticipation vue depuis 1958. Mais les thèmes chers à notre époque sont présents : la science contre la mort, la disparition de notre histoire, la perte, la conquête spatiale, et même la PMA. Ce mélange des genres, des époques, des techniques et des ambiances fonctionne à merveille et apporte un vrai plus à l’histoire, entre aventure scientifique, conte horrifique et manipulations scientifiques obscures. La fin reste ouverte, laissant espérer… une suite peut-être ?

justine3La mort vivante, dessins d’Alberto Varanda et scénario d’Olivier Vatine. Glénat, 2018.

 

 

 

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10 livres pour vos vacances d’été

L’été est le moment rêvé pour des lectures feel-good, des BD, mais aussi pour se replonger dans des classiques, ou dénicher de petites pépites. Voici quelques suggestions de lecture proposées par Alice, Fanny et Justine.

Dans le panier d’Alice

 

Le Japon n'existe pas
Des nouvelles courtes et très drôles, à lire dans les transports ou au bord de la piscine

 

Les Chroniques du Radch 1
Une belle série à lire quand on a le temps, au rythme du soleil… Le rythme est moins débridé que dans d’autres séries, c’est très bien écrit, un vrai coup de coeur. Je vais entamer le 2e.

 

Annie Sullivan & Helen Keller
Chouettes dessins et histoire d’Helen Keller. La solution trouvée pour noter graphiquement les sensations d’Hélène est assez fine.

 

Dans la combi de Thomas Pesquet

 

Dans la valise de Fanny

 

Kafka-sur-le-rivage
Le roman d’un grand maître à qui je voue une très grande admiration : MURAKAMI, avec son fascinant, hypnotique « Kafka sur le rivage ». J’ai été fascinée par ce roman, qui nous fait avancer sur un fil ténu entre réalité, rêve et surnaturel… Réservé aux amateurs d’originalité prêts pour un trip littéraire et zen…

 

Les-delices-d-Eve
Que serait un été sans romance ? en voici une osée et gourmande, sur le thème de la pâtisserie ! « Les délices d’Eve » de Emilie Collins. Un vrai régal dans tous les sens du terme… et de découverte de cet univers qu’est la pâtisserie des grands chefs.

 

Thya
Et ma passion littéraire : la fantasy ! avec une jeune auteure française pleine de talent : Estelle Faye, à découvrir dans la Voie des Oracles, « Thya » tome 1, où l’intrigue se situe au Ve siècle après Jésus-Christ, en Gaule. Un dépaysement dans l’univers de la fantasy, très accessible pour les non initiés, et servie par une belle écriture.

 

Dans le sac de plage de Justine

 

1984 (1)
En été vous vous sentez loin de Big Brother ? Eh bien il est toujours là ! 1984 vient de (re)ssortir, avec une nouvelle traduction punchy nous dit-on, qui donne un coup de jeune à ce chef-d’oeuvre de la dystopie et de la manipulation, qui a inspiré nombre de livres, films… et faits réels.

 

Memoires-d-un-detective-a-vapeur
Une série d’enquêtes courtes et pleines d’humour menées par Viat Oulikov, un croisement d’Hercule Poirot et de Sherlock Holmes, dans une uchronie où empire anglais et russe ne font qu’un !

 

Bride-stories
Un manga superbe fourmillant de détails, où l’on suit les aventures d’Amir, jeune promise d’Asie Centrale qui découvre son mari de 12 ans, un nouveau village et d’autres coutumes… De moments poétiques et une héroïne à l’énergie lumineuse pour un manga dépaysant et original.

Des romans en bandes dessinées

Certaines histoires sont si fortes, et si « visuelles » à la lecture que vient l’idée de les adapter à l’écran… ou en BD. Des univers et des styles qui se rencontrent, complémentaires ou contrastés, donnant un résultat original… Voici pour vous une sélection de quelques BD issues de romans qu’on a aimées.

La sélection de Claire

Le Rapport de Brodeck de Philippe Claudel, adapté en BD par Manu Larcenet (scénario et dessin). Dargaud, 2015-2016.

 

J’ai emprunté cette BD à la bibliothèque municipale, sans connaître le roman adapté, car j’avais gardé un bon souvenir du Retour à la Terre de Manu Larcenet.

J’ai été agréablement surprise de voir un style graphique très différent du Larcenet que je connaissais. Un noir et blanc tout en contraste, parfait pour cette histoire sombre et chargée sur l’acceptation de l’altérité dans un contexte germanisant d’après-guerre (spoiler : il s’agit plutôt de non acceptation…).

Le contraste n’existe pas uniquement dans l’opposition noir/blanc, neige/noirceur de l’âme humaine, mais aussi dans le style graphique lui-même. Certains éléments comme les paysages sont souvent esquissés, évoqués par quelques traits, tandis que d’autres sont dessinés avec une grande subtilité et richesse dans les détails.

J’ai passé beaucoup de temps à regarder les dessins (j’avoue que je ne le fais pas souvent, je lis souvent les BD en 4e vitesse…) et j’ai été émue par l’histoire. Je recommande vraiment cette BD, même si je n’ai pas lu le roman et je ne peux donc pas vraiment juger de la qualité de l’adaptation en tant que telle !

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La sélection de Suzane

L’Attentat de Yasmina Khadra, adapté en BD par Loïc Dauvilliers (scénario) et Glenn Chapron (dessin et couleur). Glénat, 2012.

L_ATTENTAT[DRU].indd.pdfComme son titre l’indique, le roman traite d’un sujet sensible et terriblement actuel. Amine Jaafari, arabe Israëlien et chirurgien de renom, passe des heures à opérer les nombreuses victimes d’une palestinienne qui s’est fait exploser dans un restaurant bondé de Tel-Aviv. Plus tard, on le réveille en plein milieu de la nuit pour revenir d’urgence à l’hôpital identifié un corps, celui du kamikaze. À partir de ce moment, le monde d’Amine bascule, le cadavre devant ses yeux n’est autre que celui de son épouse, Sihem. 

Confronté à la fois au deuil et au fait de voir son nom trainé dans la boue, Amine sombre peu à peu tout en s’efforçant de comprendre le geste de sa femme. Choqué et dévasté, il est forcé d’admettre qu’il ne connaissait pas réellement Sihem. Sa quête de vérité l’emmènera au cœur des villes palestiniennes ravagées par la guerre, dans les fiefs des terroristes et l’obligera à regarder en face un conflit qu’il avait réussi jusque-là à ignorer, et à être confronté à une logique qui lui est étrangère. Il voit la misère et l’humiliation que vivent ses concitoyens, des gens dépourvus de liberté et de dignité, que le désespoir pousse au suicide. 

L’histoire commence sur les chapeaux de roue, et le roman comme la bande dessinée décrivent avec justesse l’horreur de la situation. On suit ensuite le personnage d’Amine, dans sa quête et son désarroi. L’adaptation de Dauvillier parvient à retrouver l’atmosphère du roman. Il y a un peu d’action, le rythme est lent et on s’attache à cet homme dont la vie bascule du jour au lendemain. On comprend parfaitement les doutes et les colères d’Amine qui voit s’effondrer l’univers quasi idéal dans lequel il s’était intégré.

Ces livres très durs, permettent de mieux comprendre les mécanismes qui mènent à des choix radicaux et terribles. Ils exposent avec clarté la réalité vécue quotidiennement par les Juifs et les Palestiniens. Évitant l’écueil des jugements de valeur, ils ont le mérite de susciter plus de questions qu’ils ne donnent de réponses, et confronte le lecteur avec la douleur de chaque camp.

L’Attentat a également porté à l’écran en 2013 par Ziad Doueiri.

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La sélection de Justine

La Horde du Contrevent, de Alain Damasio, adapté en BD par Eric Henninot (scénario et dessin) et Gaëtan Georges (couleurs). Tome 1 : Le cosmos est mon campement. Editions Delcourt, 2017.

 la horde du contrevent

« Ici s’enfantent dans la couleur, pour la première fois, ce drôle de scribe qu’est Sov et ce drôle de monde qui n’en finit pas d’être relavé à la rafale ; les liens que tissait péniblement le roman, page après page, fasciculent ici avec une fluidité neuve et on les éprouve avant de les lire, par un système d’échos, de visages, de postures et de regards qui mettent le pack en résonance ; les chrones flottent dans le désert, les puits s’ensablent, les rochers sont comme drossés par un vent sans pitié« .

Alain Damasio a une plume légère et incisive, ses mots chantent. Même une préface de deux pages nous happe, nous plonge dans des questions d’une profondeur peu commune, et nous laisse impressionnés, songeurs, et admiratifs de cette maîtrise de la langue qui transpire à chaque phrase.

Ceux qui ont lu le roman penseront sans doute comme nous : adapter la Horde en BD relève de la gageure. Pour ceux qui n’ont pas lu le roman, je vous invite à lire la chronique inspirée d’Alice, cela vous donnera sûrement envie de vous y frotter.

Henninot s’attaque ici à un gros morceau, un trop gros morceau peut-être pour transposer visuellement la puissance  et les effets d’échos de la langue forgée de Damasio. On ne retrouve pas ce vertige de la structure, cette novlangue brossée par le vent du désert, ce mouvement et cette puissance du pack, cette sensibilité profonde et noble qui caractérisait le roman.

On passe une lecture agréable, on entre un peu dans cet univers, le vent souffle partout dans les pages, les effets sonores transposés en code visuel créent un bourdonnement continu, un mouvement. Quelle joie aussi de voir des visages sur des personnages qui étaient jusque là des forces, que je ne m’étais jamais imaginés à vrai dire. La composition des pages est très travaillée et on suit bien cette histoire, tout en regrettant un peu sa linéarité et sa progression assez classique. On est dans cet univers de Damasio, mais comme dans une variation, dans autre chose.

Alain Damasio dans sa préface rend hommage au scénariste et au dessinateur, qui a lui-même fait un long voyage de plus de deux ans d’efforts pour produire cette BD au point qu’il est devenu, lui-même, la horde, luttant contre le vent, remontant vers l’oeuvre.

Quant au lecteur, c’est un nouveau voyage qui commence pour lui :  » Vous, lecteurs du roman qui venez avec vos doutes et vos espoirs, laissez vous porter ! Effacez vos images comme on frappe contre la margelle, l’hiver, nonchalamment, la neige collée à ses godasses tout en entrant dans la première planche. Avancez donc vierges d’attente, à nouveau innocents et frais, et acceptez cette Horde qu’Eric vous reconstitue et vous offre, laquelle ne ressemble évidemment qu’à lui. Et pour tous les autres, les vrais innocents, bienvenue dans un monde furieux !« .

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Journal d'Anne FranckIl existe beaucoup de passerelles, d’adaptations de romans en BD, de BD en films, voire de films en romans. Le site Babelio vous propose une liste de suggestions, composée de classiques adaptés en BD, et de livres moins connus.

Vous pouvez aussi vous pencher sur l’excellente adaptation du Journal d’Anne Franck par Ari Folman (le réalisateur de Valse avec Bachir) et du dessinateur David Polonski, où l’on retrouve l’ambiance de l’Occupation, la pensée rugueuse d’Anne du haut de ses 13 ans, ses rêveries aussi sur de pleines pages riches et inventives…

N’hésitez pas à suggérer et partager en commentaire d’autres titres qui vous auraient plu !

Article spécial « Héroïnes »

Chers lecteurs, les chroniqueuses des mécaniques imaginaires vous livrent leurs coups de coeur, et chroniquent aussi parfois des livres qui furent importants pour elles, à travers des thèmes communs. Ce premier article partagé parle de femmes, de celles qui font des héroïnes inoubliables. Amélie, Alice et Justine vous livrent leur choix aussi dissemblables que puissants !

Le choix d’Amélie

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 » C’est tout de même plus chouette de vivre quand on est désiré(e)« 

Pour ce premier article partagé dont le thème est le « livre dont le héros est une femme », j’ai choisi de vous présenter une BD autobiographique de Désirée et Alain Frappier. Dans ces pages, deux histoires s’entrelacent, celle de Désirée et celle  » de la conquête du droit des femmes à choisir de procréer ou non » (Annie Ernaux). Sujet a priori difficile à traiter encore aujourd’hui mais l’investissement personnel des auteurs est total et rend compte de façon originale et exhaustive d’un pan de notre histoire.

Cet ouvrage se compose de la façon suivante : la BD en elle-même, suivie de bonus comprenant notamment des documents d’époque, des références bibliographiques et des témoignages. J’ai également découvert les BOL grâce à ce livre, de sont des « bandes originales de livre ». Celle-ci a été réalisée par Philippe Guerrieri. Vous pourrez l’écouter sur son site.

Voici un petit résumé :  même si elle a des parents, l’enfance de Désirée est marquée par l’instabilité, elle enchaîne les foyers jusqu’à ce que « Le Bonheur » la prenne sous son aile. Mais on le sait tous, le bonheur n’a qu’un temps et elle devra reprendre le chemin des foyers… C’est au sein de l’un d’eux qu’elle va découvrir le féminisme par le biais de Mathilde qui partage sa chambre et fait partie du MLAC (Mouvement pour la Libération de l’Avortement et de la contraception).

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C’est les années 70, et les femmes, à tous les niveaux, se battent pour leur liberté : dans la rue, elles défilent, reconnaissent qu’elles ont avorté ; au niveau politique, Simone Veil défend un projet de loi dépénalisant l’IVG En 1975, le combat porte ses fruits et une loi dépénalisant l’avortement est adoptée.

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Désirée traverse ces années et son histoire la confrontera directement à l’IVG. Les émotions ressenties, les regards, les jugements son retranscrits avec réalisme et sensibilité. Le texte est très présent dans cet ouvrage que je qualifierai de roman dessiné. Désirée nous livre dans ces pages une partie de sa vie. Je ne sais pas si Désirée est un héros ou tout simplement une femme avec ses non-dits qui marquent l’enfance et se poursuivent à l’âge adulte. J’ai beaucoup apprécié ce texte et pour poursuivre j’ai entamé La vie sans mode d’emploi – putain d’années 80 ! des mêmes auteurs.

Le Choix, de Désirée et Alain Frappier, a été édité à La ville brûle en 2015.

 

Le choix d’Alice

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Une dystopie dont le personnage central est une femme, écrite par une femme.

 

L’Amérique a mal tourné, très mal tourné, même : dictature militaire implacable, baisse de la fécondité à un point tel que seules quelques femmes parviennent encore à avoir des enfants. Ce sont des Servantes, affectées à des Commandants ; des « servantes écarlates » qui « font » les enfants des Epouses des Commandants, toutes stériles.

Le personnage principal ? Elle s’appelle Defred, elle est servante écarlate, elle « doit » des enfants à son Commandant. Elle s’appelle Defred car elle appartient à Fred : son corps ne lui appartient pas, elle ne connaîtra jamais ses enfants, son nom n’est pas le sien. La Servante qui l’a précédée s’appelait Defred, la prochaine s’appellera Defred.

«  Je ne m’appelle pas Defred, j’ai un autre nom, dont personne ne se sert maintenant parce que c’est interdit. Je me dis que ça n’a pas d’importance, un prénom, c’est comme son propre numéro de téléphone, ç a ne sert qu’aux autres. Mais ce que je dis est faux, cela a de l’importance« .

Cette société est complètement aliénante : toute personne est standardisée, anonymisée : il y a des Epouses, des Anges (les forces militaires spéciales), des Gardiens, les Marthas qui sont les bonnes des maisons… Chacune sa place, son rôle, dans cet Ordre extrêmement oppressif. Toutes les autres femmes (trop âgées, infertiles, etc.) sont déportées dans les Colonies où elles manipulent des déchets toxiques. Toujours la question de leur fertilité est posée, jamais celle de leurs commandants… Les hommes ne sont pas mieux lotis d’ailleurs, mais Defred en parle peu : elle n’a pas le droit de leur parler, sauf dans certaines circonstances très cadrées.

« Il nous est interdit de nous trouver en tête à tête avec les Commandants. Notre fonction est la reproduction […]. Rien en nous ne doit séduire, aucune latitude n’est autorisée pour que fleurissent des désirs secrets ».

L’Ordre s’appuie sur la religion et la peur pour chasser toute pensée critique, garder chacun dans sa case et son rôle. La parole est cadrée, la communication interdite : parler, jouer au scrabble, échanger des mots sont des plaisirs prohibés. Pourtant Defred se pose des questions, se souvient, chercher du sens dans les petits signes de connivence qu’elle croit deviner chez d’autres esclaves de ce système. Malgré le carcan des codes, des règles, des interdits, elle lutte, elle espère.

Margaret Atwod développe dans ce roman une dystopie qui est l’excellent pendant féminin (féministe ?) du 1984 de George Orwell : un personnage qui n’a rien d’héroïque ouvre lentement les yeux sur l’inhumanité totale dans laquelle un système le force à vivre. Il n’a pas de liberté, perd son nom, son droit à développer des pensées qui lui sont propres, ne parvient pas à renverser ce système. Il tente, il se débat,… et le récit s’achève avec l’échec complet (1984) ou sans que l’on sache si Defred est sauve pour La servante écarlate :

 » Que ceci soit ma fin ou un nouveau commencement, je n’ai aucun moyen de le savoir. Et donc je me hisse, vers l’obscurité qui m’attend à l’intérieur ; ou peut-être la lumière« .

Sauf que Margaret Atwood attaque le thème sous l’angle de la féminité, du désir, de l’enfantement, de l’appropriation du corps, et que je ne peux m’empêcher de trouver cette approche encore plus efficace et terrifiante que celle d’Orwell. Et ce que l’on dit peu, c’est qu’Orwell s’est inspiré pour partie d’un roman publié 8 ans plus tôt, en 1940. Une suédoise, Kain Boye, passablement terrorisée par le nazisme, qui publie La Kallocaïne, première dystopie de ce style, avant de se suicider. Une femme, donc. CQFD.

La servant écarlate, de Margaret Atwood, a été publié dans sa version française chez J’ai lu, en 1985.

 

Le choix de Justine

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 » Je suis Chien du Heaume, fils à putain… »

 

« La dernière chose qu’entendit Manfred avant que la femme commence à remuer la pointe de flèche à l’intérieur de sa tête pour changer sa fierté et son art en bouillie grise, ce fut : – Je suis Chien du Heaume, fils à putain, et de l’autre côté tu sauras qu’il faut un dard plus puissant que le tien pour me percer le cuir. Et c’est ainsi que je commencerai mon histoire ».

Ce roman s’ouvre sur une scène choc, où la cible d’un archer tueur, pauvre nourrice sans défense, se transforme en une puissante machine à tuer et se retourne contre lui…

Vous êtes-vous jamais fait la réflexion, en lisant un livre qui vous semble familier d’entrée de jeu, qui s’accord si bien à vos goûts que si vous aviez été écrivain, c’est ce type de livre qui aurait jailli de votre imagination ? Chien du Heaume, pour moi, fait partie de ces livres-là.

Je l’ai découvert assez vite, alors que je commençais à peine à lire de la fantasy, une fois accrochée par l’univers truculent et flamboyant de Gagner la guerre de JP Jaworsky. En regardant ce qui se faisait par ailleurs en fantasy française, je suis assez rapidement tombée sur Justine Niogret et son roman. Je me suis laissée convaincre par le résumé, l’intérêt de découvrir justement une auteure femme qui a créé un univers moyenâgeux où évolue une héroïne mercenaire appelée Chien. Fallait oser !

« Elle se faisait payer en lits d’auberge, en nourriture, en contes aussi, parfois, car la femme aimait les histoires« .

Ce court roman ressemble à une fable, à un conte moyen-âgeux. Comme dans tout roman de chevalerie, l’héroïne, Chien, poursuit une quête. Elle est mercenaire et n’a d’autre maison que son propre corps. Au cours de son errance, elle fait des rencontres et plonge dans la forêt, des chemins creux, et des châteaux glacés où guettent l’ennui et la solitude. Dans le coeur de l’hiver, des histoires se racontent, celles du passé et celles qui n’ont plus d’âge. L’écriture respecte bien cet univers, elle est pleine de saillies, très imagée et rude, comme une sève épaisse et riche qui irrigue le roman et enfle au fil des chapitres.

Mais c’est surtout le personnage de Chien qui m’a marquée dans ce roman. C’est un personnage qui est une femme, mais qui ne se définit en rien par sa féminité, mais plus par son humanité. Il est répété plusieurs fois qu’elle est laide. Elle a un métier d’homme, mas ne revendique rien, elle est ainsi. Elle ne poursuit pas l’amour, ne le cherche pas non plus. Et le fait qu’elle soit femme n’est pas un ressort de l’histoire. Elle est cruelle, violente, parfois mauvaise, peu sympathique. Mais au fil des saisons, elle découvre qu’autre chose peut nourrir une vie. On suit ses aventures, emportés par la langue de l’auteure et la ténacité de l’héroïne, dans cette quête qui l’anime, et nous tient en haleine.

Le roman m’a plongée dans une atmosphère végétale et minérale, mystérieuse, à la limite de la magie. On oscille entre plusieurs genres, conte horrifique, fantasy moyenâgeuse, roman d’apprentissage et de chevalerie. Dans mon univers imaginaire et littéraire, je mets ce livre aux côtés des autres histoires médiévales qui m’ont marquée : la sensibilité rêveuse du Domaine des Murmures de Carole Martinez, la magie celte de la nouvelle trilogie de Jaworski Rois du Monde, et les contes d’orfèvre d’Italo Calvino et de son Chevalier inexistant.

Chien du Heaume se lit comme une petite gâterie, une pomme de pain qu’on ramasse au cours d’une belle promenade pour en garder un souvenir vivant. Une histoire singulière qui se garde dans un coin de sa bibliothèque, pour le jour où un vrai feu de cheminée, au coeur de l’hiver, attisera l’envie d’une lecture grave, violente et belle.

Chien du Heaume, de Justine Niogret, a été publié chez J’ai Lu en 2010.

N’hésitez pas à nous faire part, à votre tour, de votre sélection dans les commentaires !

 

 

La lune est blanche

Partons à l’aventure en Antarctique !

Note : 4 / 5

Couverture de La lune est blanche

Les 2 frères Lepage, dont l’un est dessinateur et l’autre photographe, sont invités par l’Institut polaire français à voyager en Antarctique avec les scientifiques « hivernants » et à accomplir l’une de ces improbables aventures humaines qui fait briller les yeux des gens de caractère : le raid.

Le long voyage en bateau est bordé d’imprévus, de retards et de délais, car encore en 2012 les hommes sont facilement prisonniers des glaces et l’Antarctique reste un continent difficilement abordable. Chaque moment d’attente est l’occasion d’un retour dans l’histoire de la découverte et de l’exploration de l’Antarctique. Le livre est lourd et grand ! 256 de BD, de dessins, de photographies, d’histoire actuelles et passées. Les dessins sont tous plus magnifiques les uns que les autres.

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L’Astrolabe, le petit brise-glaces français qui réalise les aller-retours vers l’Antarctique, est l’un des personnages principal de la première moitié de la BD. Pris dans les glaces lors de son trajet précédent, on surveille sa balise GPS : va-t-elle enfin avancer ? Car s’il n’arrive pas, la participation des frères au raid sera annulée, ils seront cantonnés au camp Dumont d’Urville qui se trouve au bord de l’océan Antarctique. Le raid, c’est un trajet de 2 semaines environ dans d’énormes tracteurs vers la base Concordia, située 1200 km plus loin, vers le cœur du continent.

Nous avons mal au cœur avec le personnage principal, sur ce bateau conçu pour toujours revenir à la verticale et rouler (à moins que ce soit tanguer  ?) fortement, sur les mers très difficiles qui ceignent le grand sud. Nous avons froid avec tous !

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L’autre moitié du livre est consacré au raid, donc aux vues improbables de cet immense désert de glace qu’est l’Antarctique. C’est à la beau très beau et très brutal, on a la sensation de quitter le récit du monde réel pour embarquer dans un voyage sur une autre planète, pour rentrer dans la science-fiction, parler de survie, de ce qui fait de nous des humains.

Si cette BD est une incroyable aventure, que l’on a également la sensation de vivre, toutefois les doutes incessants du personnage et son immense déception à l’idée de ne pas pouvoir faire le raid – déception régulièrement remâchée, rabâchée – ternissent un peu la lecture. Entre récit d’aventure et introspection, la narration se cherche un peu. Il semble même étonnant, de mon point de vue, que l’auteur ne se satisfasse pas de l’incroyable aventure qu’il vit et veuille absolument ajouter le raid au reste de ses expériences, déjà tout à fait hors du commun – ou hors de mon commun.

Mais ce n’est qu’une petite retenue sur mon grand enthousiasme à cette lecture !

La lune est blanche, de François et Emmanuel Lepage. Futuropolis, 2014.alice

Pyongyang

A la découverte de la Corée du Nord

Note : 4,5 / 5

Couverture du livre

Vous pouvez souffler un peu, je ne vais pas parler de SF cette fois-ci, mais d’un « roman graphique », une BD, qui m’a beaucoup plu : Pyongyang, de Guy Delisle. Je l’ai découverte tout récemment en pillant la médiathèque de mon village, en même temps que ses deux titres plus connus, Chroniques de Birmanie et Chroniques de Jérusalem.  Le gros avantage de cet auteur, au-delà des pays où il se rend et de son style facile à aimer, c’est le regard naïf (dans le bon sens du terme) qu’il porte sur les pays qu’il chronique : pas de jugement a priori, pas de caricature, une approche humaniste, à l’écoute des gens et des rencontres possibles.

Savoir ce qui se passe en Corée du Nord ; la visiter, même à plusieurs années de là (G. Delisle publie la BD en 2003), voilà qui m’intriguait énormément : dictature militaire, d’accord, mais qu’est-ce que ça veut dire ? J’ai déjà découvert que quelques occidentaux pouvaient y séjourner pour des durées courtes, ce qui a été le cas de l’auteur.

Première étape pour tout étranger arrivant en Corée du Nord : déposer une gerbe de fleurs au pied de la statue gigantesque de Kim Il-Sung :

Kim Il-Sung, 22 mètres de bronze. C’est, pour chaque visiteur, un face-à-face disproportionné avec la gigantesque figure de la nation. Qui, même après sa mort (1912-1994), est demeuré le président.

Et plus on rentre le récit, plus c’est surréaliste ! Je vous ai dit que je ne parlais pas de SF, mais le parallèle avec 1984 d’Orwell est étonnant ; d’ailleurs Guy Delisle le fait lui-même, ayant amené le bouquin lors de son voyage.

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Pyongyang – extrait p. 2

La propagande est partout, on la dirait burlesque si c’était dans un roman. Là, dans la « vraie vie », ça devient complètement fou. Même si les contacts qu’il peut avoir avec des nord-coréens sont très limités, Guy Delisle parvient à délier quelques langues… Mais sans jamais savoir vraiment ce qu’ils pensent de leur pays.

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Pyongyang – extrait

Il ne peut jamais se déplacer seul, il est toujours accompagné d’un traducteur et d’un guide, qui ne le lâchent pas d’une semelle et dont il comprendra tardivement qu’ils sont complètement séparés de leurs familles pour cette mission et dorment dans le même hôtel que lui.

Pas de lumière le soir, des portraits du dictateur (père et fils) partout, des gens qui disparaissent corps et bien et dont on ne reparle plus… Mais aussi des moments de franche rigolade, un impossible décalage culturel, une légère ironie : on trouve tout ça, et plus encore, dans cette BD. Des règles improbables.

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Pyongyang – extrait p. 2

Je vous conseille donc très fortement cette lecture ! 176 pages de découverte dont on ne sort pas déprimé ou avec l’impression qu’on a subit une leçon de vie ou de politique, mais plutôt éberlué, complice de l’auteur et beaucoup plus conscient que naître dans un pays plutôt qu’un autre, ça change pas mal de choses…

 Pyongyang par Guy Delisle. L’Association, 2003.alice

Intérieur

Une très belle BD empreinte de poésie et de mélancolie.

Note : 5/5

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Aimez-vous les lapins ? En peluche, en tant qu’animal de compagnie, ou tout simplement à la moutarde (shame on you !). On a tous un souvenir nous rattachant à ces boules de poils dépourvues de malveillance. Et pour compte, on rencontre souvent ces animaux au cinéma, en littérature infantile. Pour en citer quelques-uns qui ont marqué mon enfance : le lapin blanc d’Alice au pays des merveilles, Pan-pan, Bugs Bunny… Je me permets une petite pensée aux lapins qui m’ont accompagnée de l’enfance à l’âge adulte : Pitou, Diablotine et Crakotte (Repose in peace).

Gabriella Giannelli vient enrichir ce domaine en nous présentant son lapin blanc au trait simple et enfantin qui rappellera par certains aspects le Nanabozo, personnage de la mythologie amérindienne, créateur de la terre, auquel il est fait référence au sein de cet ouvrage.

Cet animal nous fait découvrir l’intérieur d’un immeuble de banlieue de classe moyenne en errant d’appartement en appartement, nous permettant de sonder la vie de ses habitants. Le soir, lorsque l’immeuble s’endort il accomplit sa mission : connecter à l’immeuble le Grand Sombre du sous-sol pour qu’il puisse se nourrir des rêves de ses occupants.

Gabriella Giandelli - Interieur 01

J’ai eu un gros coup de coeur pour cette BD tant pour son dessin que pour son texte. Le trait de G. Giandelli est fin et arrondi, les douces couleurs choisies accentuent l’univers poétique et féérique de ce conte pour adulte.

Les pérégrinations du lapin nous font pénétrer l’intimité des habitants de l’immeuble en révélant leurs angoisses, leur routine et le vide de leur vie. La représentation du lapin blanc permet de prendre de la distance par rapport à la mélancolie qui se dégage de ces vies (de la vie tout simplement ?)

La vie parallèle qui se trame dans cette immeuble reste invisible à la majorité des habitants sauf aux enfants et ceux qui ont su garder la capacité de croire en la magie.

Pour ma part, le sous-sol de l’immeuble où je vis, abrite un parking avec un local à vélo mais bien en dessous un Grand Sombre se nourrit de nos rêveries. Je n’ai pas eu l’occasion de rencontrer le lapin blanc, sans doute à cause de mon chat 😉 .

 

amelieIntérieur de Gabriella Giandelli. Ed. Actes Sud BD, 2010.