4321

Retour en force de Paul Auster, avec un roman énorme.

Note : 4,321/5.

 

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4. Quatre vies, un garçon.

Identiques mais différents, ce qui voulait dire quatre garçons ayant les mêmes parents, le même corps, le même patrimoine génétique, mais chacun vivant dans une maison différente, dans une ville différente, avec sa propre panoplie de circonstances.

Un livre comme nul autre, voilà ce que Paul Auster nous propose à travers l’histoire, ou plutôt les histoires d’Archie. Tout commence par une première histoire, celle des arrière-grands-parents d’Archie, fraîchement émigrés aux Etats-Unis. L’arrière-grand père est là, dans la file à son arrivée à New York, devant l’agent d’immigration, qui attend qu’il lui dise son nom. Quel nom prendre, un nom « qui fait américain », compréhensible ? Ce ne sera pas Rockfeller, mais suite à une incompréhension, Ferguson. Puis le destin se noue peu à peu, autour des grands-parents, puis des parents, pour donner vie à Archie.

Et voilà que se met en place le dispositif narratif de Paul Auster, simple à énoncer mais ô combien difficile à faire émerger : ce n’est pas la vie de Ferguson, qu’il raconte, mais quatre versions possibles de sa vie, influencées par des événements d’abord extérieurs à sa volonté, puis à ses choix. Quatre versions en train de s’écrire, dont il alterne les récits à chaque période de la vie du garçon.

Le roman peut effrayer de prime abord. C’est un gros et lourd pavé de plus de mille pages, et il a fallu m’accrocher pendant une centaine de pages pour saisir la densité de style d’Auster, et se rassurer quant aux imbrications et scansions du récit. Moi qui ai une très mauvaise mémoire, je craignais de ne pas m’y retrouver, je me posais des questions du type : dans quelle version de Ferguson suis-je déjà ? Et lui, il était pas mort ? Ah non, c’est dans telle version… mais rien de tout cela n’est arrivé, et le livre, s’il peut parfois donner le vertige par la finesse et la richesse des descriptions, n’en reste pas moins très fluide et agréable à lire. L’effet roman-fleuve s’y ajoute, on plonge dans un univers, qu’on retrouve avec plaisir un peu chaque jour.

Le fleuve peut aussi être l’image des phrases qui coulent au bas des pages, s’étendant sur parfois une vingtaine de lignes, les mots sortent et s’enchaînent, mais les phrases restent fluides et il ne faut pas avoir peur de s’embarquer dedans, les suivre, descendre leur cours, le flux de la pensée et de la conscience en paroles, qui affleure et ruisselle en grappes de mots enlacés.

C’est donc un roman d’apprentissage d’un nouveau genre que Paul Auster nous livre, l’enfance, l’adolescence et l’arrivée à l’âge adulte d’Archie. La galerie de personnages qui gravitent autour des différents Archie sont tous attachants à leur manière imparfaite.  J’ai aussi particulièrement aimé l’évolution de Rose, la mère d’Archie, et sa relation avec son fils.

Quant aux 4 Archie, tous un peu pareil et tous un peu différents, on s’y attache beaucoup, et on sent l’amour de l’auteur pour son quadruple personnage. L’école, les camps d’été, le sport, les premiers baisers et petites copines, le choix de l’université, les études… on assiste au déroulé de ces vies marquées par des drames familiaux et intimes. J’ai été épatée par l’effet des événements, petits ou grands, qui font évoluer Archie, dans ses choix, dans sa personnalité, mais comment, en fin de compte, on retrouve les mêmes aspirations, les mêmes amours, dans les quatre versions. C’est aussi une profonde réflexion sur le destin, l’influence qu’on a dessus, ses choix, l’effet-papillon, en cercles concentriques, d’événements qui finisse par atteindre quelqu’un au plus profond.

3. New York, Etats-Unis, Paris.

Cinq domaines, cinq réalités distinctes mais cependant reliées les unes aux autres, ce qui voulait dire que lorsqu’un événement se produisait dans le cercle extérieur (la guerre), ses effets étaient ressentis en Amérique, à New York, à Columbia et en chaque point du cercle intérieur et privé des existences humaines.

L’image des cercles concentriques, Paul Auster l’utilise dans le roman, pour évoquer la répercussion de la guerre lointaine en chacun. L’épicentre de son livre est bien sûr New York, sa ville, dont on voit le quotidien, l’ambiance, les petits détails, la vie des années 1950 et 1960. On sent une connaissance intime de cette ville, d’endroits, de rues arpentées, de cafés et restaurants dont certains doivent encore exister. On retrouve les différents Archie, faire le trajet depuis Newark pour aller voir sa petite-amie, emménager à New York avec sa mère, ou encore partir à New York le samedi pour aller au cinéma.. New York a quelque chose que les autres villes n’ont pas.

Pendant que je lisais 4321, mon tendre, à côté de moi, lisait 22/11/63 de Stephen King (oui, des lectures chiffrées !). En parallèle, nous étions plongés dans l’Amérique au tournant des années 60 : on assistait à l’élection de Kennedy, son assassinat, puis pour moi Johnson, la guerre du Vietnam, les émeutes et luttes pour les droits civiques.

L’un des Archie se fait journaliste au lycée et à l’université, et couvre les luttes étudiantes à Colombia, celui dont l’amour de jeunesse, passionnée et politisée, s’implique dans les luttes pour les droits civiques et contre la guerre. Cette reconstitution de ces journées d’émeute et d’occupation à Columba est brillante. Plusieurs romans semblent imbriqués dans ce roman, avec de longs épisodes marquants d’une cinquantaine de pages, dont je ne vous déflorerai pas la teneur.

Auster nous plonge dans l’histoire de New York, des Etats-Unis, du monde sur plus d’un décennie, en entrelaçant vie politique et histoire intime, au point qu’on s’y croyait. La fiction est merveilleuse pour nous plonger totalement dans une époque qui n’est pas la nôtre.

 2. Des listes et des livres

Aucun autre garçon dans son cercle de connaissances n’avait lu ce qu’il avait lu et comme tante Mildred sélectionnait avec soin ce qu’elle lui offrait tout aussi soigneusement qu’elle avait choisi les lectures de sa soeur pendant qu’elle était alitée treize ans auparavant, Ferguson lisait les livres qu’elle lui envoyait avec une avidité qui ressemblait à une faim dévorante car sa tante savait très bien quels livres allaient satisfaire les appétits d’un garçon en pleine croissance tandis qu’il passait de six à huit ans, puis de dix à douze, et au-delà jusqu’à la fin du lycée. Des contes de fées pour commencer, les frères Grimm et les recueils de contes aux couleurs différentes rassemblés par l’Ecossais Lang, puis les romans merveilleux et fantastiques de Lewis Carroll, George Mac Donald et E. Nesbit, suivis par les mythes grecs et romains revus par Bulfinch, une version de l’Odyssée à l’usage des enfants, La Toile de Charlotte, une sélection d’extraits des Mille et Une Nuits, rassemblés sous le titre Les Sept Voyages de Sindbad le marin puis quelques mois plus tard un volume de six cent pages extrait de la totalité des Mille et Une Nuit, l’année suivante Dr Jekyll et Mr Hyde, les nouvelles d’horreur et de mystère de Poe, Le Prince et le Pauvre, Les Aventures de David Balfour, Un chant de Noël, Tom Sawyer et Etude en rouge et Ferguson aima tellement ce livre de Conan Doyle que le cadeau qu’il reçut de tante Mildred pour son onzième anniversaire fut un énorme livre, une édition abondamment illustrée des Aventures complètes de Sherlock Holmes.

C’est autant l’amour pour son personnage que l’amour pour la fiction elle-même et ses potentialités qui ressort de cette lecture. 4321 est aussi un roman de listes, de listes dans des listes, d’énoncés de possibilités, de raisonnements, parfois énumérés, parfois introduits par des tirets, des puces, pour toujours étendre la ramification des possibles.

Mais c’est surtout un livre où l’on trouve des listes de livres, des réflexions de lecture, des conversations sur des livres. C’est que la soeur de Rose, la tante d’Archie, est professeur de littérature à l’université. Elle devient le guide littéraire d’Archie, dressant des listes de livres à lire, au fur et à mesure qu’il grandit. Dans l’une de ses vies, Archie entreprend même de lire 100 livres en deux an, en guise d’études. Et on a ces listes, ces assemblages de chef-d’oeuvres, des connus, des moins connus, et ces listes, ces énumérations, qui émaillent le roman, me donnent aussi de voir et de découvrir, de lire. Après avoir refermé 4321, j’ai eu envie de revenir moi aussi aux fondamentaux, aux classiques, qui ne sont pas des lointains ouvrages mais de la très bonne littérature que j’ignore depuis des années. J’ai envie de lire Crime et châtiment, qui semble avoir changé la vision de la littérature pour Archie. 4321 est une expérience littéraire.

1.Ecrire.

Vide. C’était le terme qui convenait, se dit-il en s’asseyant sur le canapé et en prenant sa première gorgée de vin, ce même espace vide que Vivian avait évoqué quand elle décrivait le sentiment qu’elle avait éprouvé après avoir achevé son propre livre. Pas vide comme lorsqu’on se tient dans une pièce sans meuble, mais vide de l’intérieur. Oui, c’était cela, vide dans le sens où une femme se sent vide après avoir donné naissance à un enfant, mais en l’occurrence à un enfant mort-né, un enfant qui ne changerait jamais, ne grandirait pas et n’apprendrait jamais à marcher, car les livres vivaient en vous aussi longtemps que vous les écriviez mais dès qu’ils sortaient de vous, ils étaient finis et morts.

La lecture, oui, et l’écriture, toujours. C’est l’un des motifs récurrents de Paul Auster, l’écriture, et je me souviens avoir lu nombre de ses livres il y a une dizaine d’années, tous  ou presque parlent de New York, et de l’écriture, parfois jusqu’à plus soif. Dans 4321, l’auteur nous y mène, doucement mais sûrement, car Archie se découvre une âme d’écrivain, de bien des manières, avec bien des parcours, et différentes techniques, mais au fond et surtout au bout, c’est l’écriture le point de mire, et le point de repère. Cette envie, ce besoin portent le roman et ne l’étouffent pas, au contraire ils lui donnent son souffle et son âme.

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justine34321, par Paul Auster. Actes Sud, 2018.

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Les infâmes

Une galerie de personnages tous plus rétamés les uns que les autres, une ambiance à couper au couteau, un passé louche, une secte, des tatouages, de l’alcool… Bienvenue au fin fond des États-Unis pour un épatant roman noir !

Note : 4,5/5

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Cette chronique est écrite dans le cadre du Prix littéraire des Chroniqueurs web, catégorie Livres de Poche, sous-catégorie (que j’invente) : thriller/black is back (2).

Ahhh, le voici, le roman que j’attendais en participant au prix des chroniqueurs web : celui qui vous dépoussière son lecteur, qui l’attrape par la manche en lui promettant que ça va secouer. Un tour de rodéo ? Une plongée dans la « vraie » Amérique bien glauque qui boit, qui rote, qui tue… Ambiance bien lourde version True detective (première saison).

Freedom Oliver travaille dans un bar minable d’une mini-ville de l’Oregon, où elle se planque depuis une vingtaine d’années : elle est témoin assisté, bénéficiant du programme de protection du FBI. Elle a changé de nom et de vie depuis que son mari, policier, a été tué dans des circonstances très louches. Si elle a été définitivement acquittée de ce meurtre, les gorilles du FBI et sa belle famille restent persuadés que c’est elle qui a appuyé sur la gâchette… En particulier Matthew, l’un des frères de feu son mari, qui a été accusé du meurtre et a écopé de la peine de prison. Or, au début du roman, Matthew sort de prison et n’a qu’une idée : la retrouver, la tuer.

Freedom n’a pas perdu que son identité dans l’affaire : ses deux enfants lui ont été enlevés et adoptés par un pasteur et sa femme. Freedom les suit de loin, via le site web de ce pasteur qui vire très radical et franchement sectaire… et écrit à ses enfants des lettres qu’elle ne leur envoie pas. Or, au début du roman, sa fille Rebekah disparaît, enlevée alors qu’elle venait de quitter la communauté.

Freedom sait que quitter sa couverture pour chercher sa fille est suicidaire, parce qu’elle a maintenant les fous dingues de sa belle-famille à ses trousses. Mais Freedom a déjà un fond suicidaire de toute façon, et elle est prête à tout pour sa fille.

Freedom est un formidable personnage. Elle nous apparaît d’abord comme une « dure », une brute : alcoolique, forte, très tatouée, violente, menée par ses pulsions… On découvre peu à peu ses nuances, son humour, son aveuglement, on apprend même au fur et à mesure qu’elle est très belle ! Et, dans une première vie, plutôt douée et très intelligente. Elle devient très attachante, très brutale mais sur un mode jouissif pour le lecteur, irrécupérable mais aussi un peu naïve. Et très courageuse.

Le pilier de ce roman, ce sont ses personnages. Une belle galerie de gens louches, barjos, l’une plus qu’obèse (et bête et méchante), certains complètements bêtes (et méchants et armés !), l’un est une sorte d’ange d’innocence, l’autre un monstre égocentrique… Des motards fana de hard rock, des ripoux, des skin heads, une vieille dame qui a n’a plus toute sa tête et qui manque régulièrement de carboniser son immeuble, des religieux fanatiques, des ratés, des moins ratés, des sales types, un bon flic.

Tout cela pourrait faire beaucoup, et faire cliché, mais le rythme de l’intrigue est enlevé et la narration est efficacement mise au service des personnages. Le roman est noir, mais pas du tout déprimant, il est sauvé par la quête de Freedom et la vraie profondeur du personnage. En toile de fond, résonnant plus sombrement que le reste, comme une note plus grave dans la mélodie : le viol et ses conséquences dévastatrices.

Un roman noir et enjoué à la fois, road-trip entre deux nulle-part américains, qui m’a bien convaincue.

Les infâmes, de Jax Miller. Ombres noires, 2015.alice

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La librairie de l’île

Ça, c’est un vrai conte, un petit roman tout simple qui fait du bien, qui tartine de tendresse les cœurs endurcis. A lire avec un thé et des gâteaux, quand il pleut dehors.

Note : 4/5

9782266273374

Cette chronique est écrite dans le cadre du Prix littéraire des Chroniqueurs web, catégorie Livres de Poche, sous-catégorie (que j’invente) : la mort, le deuil et après (3).

Pris séparément, tous les éléments qui font la trame de ce récit pourraient sembler déprimants : un libraire veuf qui ne se remet pas vraiment de la mort de sa femme et dont les affaires périclitent ; un bébé abandonné par sa mère déposé un jour dans la librairie ; une galerie de personnages secondaires qui ont aussi quelques ennuis…

Prenez tous ces faits, mélangez-les au shaker et vous obtenez un roman gai, vif et fort sympathique ! Ce n’est peut-être pas le livre « de l’année », mais il vous fera sourire ; les personnages sont attachants ; l’amour de la littérature infuse entre les lignes pour imprégner tout le roman.

L’action a lieu sur une île du Massachusetts, petit univers où tout le monde se connaît, avec ses deux restaurants et sa flopée de touristes en été. A. J. Fikry n’est pas du coin : il est venu ouvrir une librairie avec sa femme sur l’île natale de cette dernière. Depuis son décès, Fikry vivote ; il n’organise plus d’événements dans sa boutique, plus de rencontre avec des auteurs – c’était plutôt sa femme, l’extravertie. Lui est en mode ours grincheux. Attention, il n’est pas non plus insupportable, comme peuvent l’être les personnages de romans : il est déprimé mais humain (plus que le personnage d’Alors vous ne serez plus jamais triste !). Lorsqu’il agresse à moitié une représentante de maison d’édition qui ne lui a rien fait, au début du roman, il s’en veut. Il se désintéresse de la vie de l’île mais n’est pas coupé du monde.

Alors ce monde, il va s’y réintroduire peu à peu lorsqu’une toute petite fille est déposée dans sa boutique, au matin, avec un petit mot :

Voici Maya. Elle a vingt-cinq mois. C’est une petite fille douce et sage, TRÈS INTELLIGENTE, qui parle remarquablement bien pour son âge. Je tiens à ce qu’elle grandisse entourée de livres et de gens pour lesquels la lecture compte. Je l’aime infiniment, mais je ne peux plus m’en occuper. Son père ne peut pas faire partie de sa vie, et je n’ai pas de famille qui puisse m’aider. Je suis désespérée.

Bien à vous,

La mère de Maya.

J’aime beaucoup le « bien à vous » à la fin du petit mot. C’est très poli et un peu procédurier, ça décale le ton, ça rend tout le reste moins grave ; comme ce roman.

Fikry va évidemment adopter la petite et voir sa vie reprendre des couleurs, du volume, des odeurs. C’est le récit de ce ré-enracinement dans la vie de l’île, avec quelques intrigues secondaires et une histoire d’amour qui fait du bien.

Du début à la fin, je trouve que La librairie de l’île fait du bien, comme un médicament homéopathique vous soigne : délicatement, légèrement, sans effets secondaires ni arrière-pensée.

Je ne vous en dis pas plus de peur de vous dévoiler trop de l’intrigue. Je ne peux que vous conseiller cette lecture, surtout si il pleut dehors !

Et que vous avez de l’affection pour les librairies bien sûr… Vous vous souvenez de la librairie de voyage de Coup de foudre à Notting Hill ? Les quelques scènes du film qui s’y déroulent (le client qui demande tout sauf des livres de voyage…) donnent envie de mieux connaître le lieu. Dans ce livre, c’est pareil : on vit au rythme de la librairie, de ses clients, de son tenancier taciturne, de la fillette qui y grandit.

279 pages de douceur, ça fait toujours du bien.

La librairie de l’île, par Gabrielle Zevin. Pocket, 2015.alice

 

Sur les tables des libraires : quelques livres sur l’esclavage en Amérique

Ma dernière critique portait sur le bestseller de Colson Whitehead, Underground Railroad. Le thème de l’esclavage nord-américain au 19e siècle inspire nombre d’auteurs contemporains, tant ce pan de l’histoire américaine et mondiale est encore douloureux, sensible, et actuel.

Alors que je lisais ce roman, j’ai repéré d’autres lectures proposées par mes libraires préférés sur le même thème : la fuite d’esclaves aux Etats-Unis. Voici deux titres vus sur leurs tables, qui vont rejoindre ma Pile A Lire !

♥ La librairie Saint-Martin à Bazas ♥

recommande un livre pour la jeunesse, qui « mériterait aussi un prix » :

Esclavage_Marche à l'étoileMarche à l’étoile, par Hélène Montarde, aux éditions Rageot (2017). A partir de 12 ans.

Résumé : Billy a quinze ans et il est esclave dans le Sud des Etats-Unis. Un soir d’automne, il s’échappe. Poursuivi, traqué, il entame une course folle au coeur d’un pays gigantesque. Jasper est un brillant étudiant américain, plutôt sûr de lui. Mais le jour où il trouve un vieux carnet qui raconte l’étrange histoire d’un esclave en fuite, son monde bascule. Qui est l’auteur de ce texte ? Et lui, Jasper, qui est-il vraiment ? Pour le découvrir, il doit à son tour prendre la route. Entre le passé et le présent, entre l’Amérique et l’Europe, deux voyages s’engagent.

 

♥ La librairie Ombres Blanches à Toulouse ♥

recommande un roman pour le moins truculent, National Book Award 2013 :

couv rivireL’oiseau du bon Dieu, par James McBride, aux éditions Gallmeister (trad. 2015).

Résumé : En 1856, Henry Shackleford, douze ans, traîne avec insouciance sa condition de jeune esclave noir. Jusqu’à ce que le légendaire abolitionniste John Brown débarque en ville avec sa bande de renégats. Henry se retrouve alors libéré malgré lui et embarqué à la suite de ce chef illuminé qui le prend pour une fille. Affublé d’une robe et d’un bonnet, le jeune garçon sera brinquebalé des forêts où campent les révoltés aux salons des philanthropes en passant par les bordels de l’Ouest, traversant quelques-unes des plus heures les plus marquantes du XIXe siècle américain. Dans cette épopée romanesque inventive et désopilante, James McBride revisite avec un humour féroce et une verve truculente l’histoire de son pays et de l’un de ses héros les plus méconnus.

 

 

Underground railroad

Un roman américain sérieux et documenté sur le réseau d’aide aux esclaves en fuite, qui à travers l’histoire de Cora donne une réalité à la métaphore du « chemin de fer clandestin ».

Note : 3,5/5.

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Je l’annonce tout de suite, même si cela paraît même injuste à moi-même, tant ce roman est bien écrit, maîtrisé, entier : j’ai été un peu déçue par sa lecture. On aborde tous des romans avec des envies différentes, avec des goûts et une culture littéraire différents. Pour certains c’est la couverture du roman qui a d’abord attiré l’oeil, pour d’autres c’est le pitch, les quelques lignes qui tentent de saisir l’esprit d’un ouvrage ; pour d’autres encore parce qu’il a gagné un prix, le bandeau rouge « Prix Pulitzer » en imposant toujours autant. Il y a enfin le facteur hasard. Pour ma part j’avais envie d’un « grand roman américain », d’une lecture pleine d’intelligence, d’idées, d’humanité. J’ai trouvé tout cela dans Underground Railroad mais il manquait quelque chose, une part de romanesque, d’empathie, de souffle. Si je regarde le roman avec un peu de distance, je me dis qu’il y a tout cela. Alors pourquoi n’ai-je pas ressenti leurs effets ?

L’histoire de Cora est simple et extraordinaire. Dès sa naissance elle subit les conditions de vie effroyables dans les plantations de coton de Géorgie, avant la Guerre de Sécession. La première partie est dure, sèche, sans espoir. Puis vient un déclic, une force intérieure qui pousse Cora à s’enfuir : commence alors une fuite et autant d’essais de vie et de clandestinité, dans différents états esclavagiste ou libres, le long de l’ « underground railroad« , devenu pour le roman plus qu’une métaphore, un vrai train souterrain. Chaque partie du roman est inaugurée par un document d’archive, une petite annonce avec récompense pour retrouver et capturer des esclaves échappés. Cora, poursuivie par un chasseur tenace et cruel, tente de survivre et de se libérer de l’état d’esclave inculqué dès son plus jeune âge. Mais il ne suffit pas de s’échapper pour être libre…

Malgré une histoire aux multiples rebondissements, que j’ai lue presque d’une traite, il reste comme un voile, qui m’a empêchée d’avoir accès à Cora. Cela tient peut-être aussi à l’aura qui entourait ce livre très attendu outre-atlantique, son importance comme jalon littéraire sur la condition noire, les fondements du racisme américain et le face-à-face douloureux avec l’Histoire, le fait que ce soit Colson Whitehead qui l’écrive. Quand l’attente est si forte, le résultat est parfois en-deçà des impressions de lecture imaginées. L’auteur n’était pas très connu en France jusqu’à présent, mais il est un familier du gratin littéraire newyorkais, formé à Harvard, journaliste dans les titres les plus prestigieux, écrivain traduit régulièrement en français : c’est son huitième roman.

La première question que je me suis posée : pourquoi transformer la métaphore en réalité ? Je vous pose la question si vous avez lu le roman de votre côté, trouvez-vous que cela apporte beaucoup à l’intrigue ? A part, justement, un fil rouge, un « chemin de fer ». Alors que l’impression que le reste est rigoureusement collé à la réalité historique des archives, des sources, des faits historiques, ce chemin de fer surgit, incongru dans le récit. L’imaginaire a sa place dans le roman, la lecture par exemple est l’un des moteurs qui aide les personnages à avancer. Mais l’histoire est déjà suffisamment puissante, terrifiante, vertigineuse. J’ai vu ce chemin de fer comme un moyen commode pour l’auteur d’accélérer le récit, d’examiner différentes sociétés et situations, comme un truchement donc et non comme une idée puissante qui s’impose à nos esprits effarés, qui renverse le récit vers autre chose.

L’exercice auquel se livre Whitehead est ambitieux. Je parle d’exercice, parce que je n’arrive pas à apposer des termes émotionnels à ce roman. Et c’est bien là ce que j’ai ressenti : l’idée dépasse la fiction. L’Histoire est trop forte pour le romanesque. Whitehead est un intellectuel qui cherche à apporter un éclairage humain à une histoire vue trop souvent du côté des Blancs. Et son texte est d’un très grand intérêt, j’ai appris beaucoup de choses sur le système esclavagiste, la réalité sociale de l’époque, les mécanismes de la haine, la peur, les idées qui circulaient, la « menace noire » due à un essor démographique rapide des esclaves, la Destinée Manifeste, les chasseurs d’esclaves en fuite, les expérimentations médicales, jusqu’à cette communauté utopique dans l’Indiana qui a, qui sait, peut-être existé. J’ai eu un cours d’histoire, nécessaire, superbement écrit, et une réflexion sur la condition humaine, ses émotions, ses mécanismes. Lisez-le pour échanger avec moi ensuite sur vos impressions de lecture !

Underground Railroad est dans la sélection du Prix Fémina, du prix JDD/France Inter, du Prix Médicis et du Prix du Meilleur Livre Etranger. Prix Pulitzer 2017.

justine3Underground Railroad, par Colson Whitehead. Albin Michel, 2017.

Promenons-nous dans les bois

Rigolade assurée avec ces ceux randonneurs du dimanche qui s’attaquent au Sentier des Appalaches

Note : 3,5/5

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Bill Bryson est un bonhomme qui va dans des endroits du globe, essaye des trucs et les raconte ensuite avec beaucoup d’humour et de verve. Dans les librairies, on le retrouve dans le rayon littérature de voyage, mais s’il y avait un rayon « Rigolons un bon coup », on pourrait aussi l’y ranger – les librairies sont trop sérieuses.

C’est un esprit original, qui saute d’idée en idée, et qui n’a pas le caractère raisonnable de ses congénères humains, donc il saute de l’idée à sa réalisation, avec enthousiasme. Il se met en scène dans ses romans en éternel gamin un peu pénible, parfaitement inconscient mais sensible et ouvert à l’expérience. Le tout sous les yeux patients de son épouse, qui doit être une copine de la femme à Colombo.

Cette nouvelle aventure de Bryson se passe aux Etats-Unis, et a pour thème la randonnée. Bill Bryson, accompagné d’un acolyte improbable et aussi éloigné que possible du modèle du randonneur aguerri des montagnes, se lance à l’assaut d’un sentier historique long de près de 3500 km, le Sentier des Appalaches. Plus qu’une randonnée, c’est une odyssée. Il découvre un univers, ressent le paradoxe de la nature qui ne peut être naturelle, le tout entrecoupé d’infos sur l’histoire du sentier, et des rencontres faites au fil des étapes.

Avec beaucoup de mordant, Bryson décortique ce monde à part, celui des randonneurs, et nous brosse un tableau pas piqué des hannetons des randonneurs consommateurs, des pot de colle, des ovni. Il découvre aussi l’expérience forcément intime et solitaire de la marche.

J’ai reconnu l’ambiance particulière d’un sentier de grande randonnée, où tout le monde se suit plus ou moins, où les histoires circulent ; les abris et les étapes où les randonneurs se rassemblent, le besoin de solitude aussi, ce que déclenche la marche en réflexion. La découverte d’un rythme différent et d’une vie qui se résume au jour en train de se dérouler, et à s’assurer des besoins de base : marcher, se protéger de l’eau et des blessures, manger, trouver un endroit où dormir, se reposer. La sensation d’étrangeté aussi lorsque l’on retourne en ville. Evidemment, le duo Bryson-Katz fait des étincelles et la relation de ces deux loustics n’en finit pas de nous faire rigoler.

Le roman est un cadeau d’Alice, qui a pensé à moi en suivant les mésaventures de ces Pieds Nickelés des montagnes. Toute ressemblance avec ma propre traversée de la diagonale du vide en France serait fortuite !! Un livre chaudement recommandé aux patachons qui préfèrent passer leur week-end à bouquiner plutôt qu’à randonner !

justine3Promenons-nous dans les bois, de Bill Bryson. Petite Biblio Payot Irrésistibles.