La cinquième saison (Les livres de la Terre fracturée)

Gros coup de cœur pour une SF entraînante et fine, menée par une plume à la fois énergique et intelligente !

Note : 4,5/5

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Laissez tomber la rafale de prix sur les bandeaux rouges, on s’en fiche. Ce n’est pas cela qui va vous amener à ouvrir ces livres.

Laissez aussi tomber le feuilletage des trois tomes dans votre médiathèque et le soupir qui va avec (Encore une énooorme trilogie interminable ? Mais ils ne savent faire que cela en SF ? Pffff. Merci bien Alice, pas le temps). Le nombre de pages aussi, on s’en fiche. D’ailleurs, vous ne les verrez pas passer.

Oubliez le potentiel tra-la-la sur l’auteure (autrice ?) noire américaine et dont la plume a semble-t-il plus de mal à percer que celle d’un mâle blanc lambda. Laissons, laissons.

Et poussons ensemble la porte de la Terre fracturée.

Rien d’incroyablement novateur – à première vue. Un monde (notre monde ? Le monde ? Un monde.) traversé de secousses sismiques, d’éruptions, de désastres tectoniques et volcaniques. Régulièrement, au gré des siècles, apparaît une catastrophe sismique qui cause une cinquième saison : une mini-apocalypse. Les hommes et les femmes ont toujours survécu, parfois de justesse, sur un immense continent : le Fixe. La mnésie, transmise de génération en génération, liste les grands principes de survie en cas de Saison. Entre deux Saisons, parfois sur des centaines d’années, la vie est relativement rude mais civilisée. En Saison, seule la survie compte.

Restent les orogènes – dites gêneurs si vous ne l’êtes pas, si vous les méprisez comme le fait tout le monde, s’ils vous terrorisent comme ils terrorisent tout le monde. Les orogènes possèdent un don qui pourrait être choyé mais qui est source d’une insurmontable peur : ils « sentent » la terre, ils peuvent calmer ses séismes ou, au contraire, en déclencher ; ils vivent en symbiose avec elle. Ils pourraient être un atout majeur pour retarder au maximum les Saisons mais ils sont traqués et redoutés. Seuls les « bêtes noires du Fulcrum », les orogènes élevés dans cette sorte d’école tenue par des Gardiens extrêmement sévères et tenant leurs élèves sous leur stricte coupe, sont utilisés – avec une extrême précaution doublée d’une méfiance sans borne – par la population pour des services variés.

Trois femmes sont les personnages principaux du premier tome, La cinquième saison. Toutes trois sont orogènes. Elle, Damaya, une enfant qui grandit dans un petit village et montre sans le vouloir son « don » – sa malédiction. Elle va être prise en charge par un Gardien puis amenée au Fulcrum à Lumen, grande ville qui tient lieu de capitale du Fixe, pour autant qu’un continent qui vit au rythme des catastrophes puisse avoir une capitale. Elle, Syénite, orogène orgueilleuse du Fulcrum envoyée en mission avec le très puissant dix-anneaux Albâtre, aussi noir que son prénom dit le blanc. Et toi, Essun, qui vis cachée dans un village quelque part dans le Fixe, qui a deux enfants et essaye de mener une vie normale, une vie de Fixe et non une vie de Gêneuse. Jusqu’au jour où ton mari comprend que vos enfants sont des gêneurs, où il roue ton fils de coups de poings – à mort – et kidnappe ta fille.

Dans le ciel flottent d’impavides mégalithes de cristal. Sur les routes apparaissent des mangeurs de pierre.

Et dès les premières pages du roman, un orogène accompagné d’une femme étrange, un homme qui a visiblement traversé de nombreuses épreuves, regarde Lumen depuis une colline, tend son pouvoir, cherche les lignes de faille…

… et brise tout.

Vous entrerez dans Les livres de la terre fracturée aussi ignorant que peuvent l’être les Fixes de la cause des événements, du fonctionnement du pouvoir des orogènes, à vous demander à quoi rime cette histoire. Et TRES VITE la narration vous aura attrapé comme vous rafle la vague du tsunami, vous vous fraierez une compréhension progressive des choses. Vous aborderez le premier tome comme étant de la fantasy, avant de vous faire progressivement ramener vers les territoires de la science-fiction. Vous lirez entre les lignes des métaphores du racisme, des questionnements écologiques, un poil de féminisme, une problématique de l’exclusion et de la peur. Vous nourrirez votre curiosité survivaliste.

Je ne vous parle pas des deux autres tomes, de crainte de trop soulever le voile et de gâcher la surprise. Je voudrais juste vous dire que tous les lecteurs et les lectrices de ma connaissance qui se sont engagés sur les chemins de La Terre Fracturée ne les ont plus quittés, et que je vous ai décrit la trilogie de mémoire : mes trois tomes sont dans la nature, tous prêtés.

Ce qui fait que cela marche ? Au-delà de cet univers et de ses étrangetés : l’écriture. Une narration bien pensée, bien préparée, faite pour durer réellement trois tomes. Une écriture vive, mais aussi intime, une adresse à la deuxième personne (à laquelle je suis habituellement plutôt allergique) réellement efficace.

Les livres de la Terre fracturée : La cinquième saison (2016), La porte de cristal (2017), Les cieux pétrifiés (2018), de N. K. Jemisin, chez Nouveaux Millénaires.alice

 

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Un parfum d’encre et de liberté

Une fresque historique oscillant entre 2 époques, entre guerre de Sécession et 2014, via deux personnages de femmes.

Note : 2,5/5.

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Cette chronique est écrite dans le cadre du Prix littéraire des Chroniqueurs web, catégorie Livres de Poche, sous-catégorie (que j’invente) : les grandes fresques historiques (1).

« Un parfum d’encre et de liberté » est un livre balancier : les chapitres sont dédiés les uns à Sarah de 1859 à 1865, les autres à Eden en 2014, en une alternance parfaite. Sarah, Eden, Sarah, Eden, Sarah, Eden, etc.

Sarah, c’est Sarah Brown, librement inspirée de la « vraie » Sarah Brown, fille d’un célèbre abolitionniste et abolitionniste elle-même, artiste et « féministe avant l’heure », comme l’assure l’auteure du roman.

Eden, c’est Eden Anderson, pure invention romanesque, femme en crise, particulièrement fragile et agaçante qui agresse tout ce qui l’entoure car elle ne parvient pas à avoir d’enfant.

Le lien entre les deux femmes ? Ce sont deux objets. Une maison, que Sarah a connue et dans laquelle Eden emménage. Une tête de poupée, retrouvée dans une cache sous la maison dès le début du roman par Eden en 2014 et qui traverse en pointillé la vie de Sarah, avec un suspens bien mené pour savoir quelle poupée croisée par Sarah va devenir la tête de poupée d’Eden.

Elles sont également liées par l’impossibilité d’enfanter.

Eden est d’une humeur massacrante car elle est passée par tous les traitements modernes, médecine, médecine douce, régimes, spiritualité, méditation, FIV, et qu’il ne se passe rien. Elle met de façon répétée ses sautes d’humeur sur le compte des hormones (ce qui a fini par m’agacer), mais elle est surtout décrite comme dépressive. Quand son mari arrive avec un chien, elle le rejette complètement puis finit par s’y attacher néanmoins, il devient sa bouée de secours. L’écrivaine explique à la fin que ce personnage est né d’une phrase qui l’a obsédée mais que je trouve un peu banale : « Un chien ne remplace pas un enfant ». Heureusement pour le lecteur, l’ambiance de la petite ville où Eden a emménagé, le mystère de la tête de poupée et surtout la présence du chien finissent par éclaircir un peu l’horizon et elle commence d’aller mieux.

Sarah est une battante. Elle est de son époque : elle obéit à ses parents, à des règles de vie qui ne sont plus les nôtres, mais elle est très moderne également. Indépendante, lettrée, courageuse. Son père est un abolitionniste actif, qui prône l’action armée ; on dirait un « terroriste » de nos jours. Le roman s’ouvre sur l’annonce de sa stérilité suite à une dysenterie. Son énergie maternelle, elle la convertit en art. L’idée de l’auteure est assez fine : pour aider les esclaves en fuite vers le nord (c’est le « Underground railroad », le chemin de fer souterrain dont Justine a parlé récemment), le réseau abolitionniste leur décrit les lieux de passage et leur donnent des cartes, mais la plupart ne savent pas lire. Sarah commence donc de peindre des paysages, avec des symboles codés qui donnent toutes les informations dont ont besoin ces esclaves : ici, une halte possible, là, un danger, etc.

Si le récit de la guerre de Sécession et de l’abolition m’a bien plu, avec une histoire d’amour peut-être convenue mais bien faite, en revanche l’histoire d’Eden m’a semblé superfétatoire, voire inutile. Peut-être parce que le personnage m’a un peu porté sur les nerfs ?

Les deux femmes sont décrites de façon trop caricaturale peut-être : Sarah est l’archétype de la vraie femme forte, trop forte peut-être ; on sent l’admiration éperdue de Sarah McCoy pour son personnage. Et Eden est son double, la fausse femme forte, la battante moderne qui a tout donné dans son travail de communicante et qui est incapable de surmonter les épreuves et les aléas de la vie, de réconcilier la tête et le corps, qui devient incapable de communiquer, et qui est sauvée par un chien, sa petite voisine et une libraire. Le coup du chien, quand même… On l’a déjà beaucoup lu, non ?

J’ai aussi trouvé la construction trop travaillée, trop visible ; on a l’impression que le roman sort tout droit d’un atelier d’écriture, tout est un peu téléphoné et sans surprise, comme si l’échafaudage était encore bien visible pour tenir la structure. Trop propre, trop léché.

Un détail enfin : c’est un livre très américain, on parle de Dieu à tous les coins de page, avis aux allergiques !

En résumé : une lecture légère, plutôt agréable, mais très téléphonée.

Je lirai quand même le premier roman de Sarah McCoy, Un goût de cannelle et d’espoir, par curiosité.

Un parfum d’encre et de liberté, par Sarah McCoy. Pocket, 2016.alice

Lady Helen

Entre romance à la Jane Austen et Fantasy Noire.

Note : 5/5.

 

Je finissais justement ma correspondance à Lady Helen, quand je me suis dit que je pouvais vous faire une petite critique de ce roman coup de coeur !

Ma chère Lady Helen Wrexhall !

Comme il m’a été difficile de refermer le tome 2 de vos aventures, après 1148 pages en votre charmante et tonique compagnie, le petit doigt en l’air en tenant ma tasse de thé, et l’autre main sur mon couteau en verre caché sous mon ample jupon…

Qu’il a été délicieux de faire votre connaissance, très chère, vous, fille de Lady Catherine, comtesse de Hayden, dont on chuchote dans les cercles très privés qu’elle était atteinte de folie, et que sa mort tragique lui a évité de bien pires ennuis…., jetant ainsi sur votre douce personne un soupçon d’opprobre au relent délicat de scandale…

Recueillie par votre oncle, vous vous apprêtiez en cette année 1812, à Londres, à faire votre entrée dans le monde, en vous présentant à la cour devant la reine, dans le respect total et absolu de l’étiquette,

Ah oui, chère Lady, pour une entrée, elle fut fracassante !!!

Car cette aristocratie pudibonde cache en fait de sombres desseins, entre disparition, meurtres, tendances licencieuses, vous avez fort à faire, Lady Helen, vous qui êtes dotée d’étranges pouvoirs dont le Club des mauvais joueurs voudrait faire usage… Votre rencontre avec Lord Carlston, un homme à la réputation sulfureuse, va marquer la fin de votre vie superficielle et insouciante, pour vous plonger dans les pires ténèbres…

J’ai plus que hâte de vous revoir dans le tome 3.

Votre tendre amie,

Fanny

Vous l’avez compris, quand on se met à écrire à l’héroïne d’un roman, c’est que vraiment on est déjà bien atteint !

Atteinte, oui, par le style de l’auteure, nous plongeant dans ces années de Régence en Angleterre, où chaque petit détail sonne tellement juste ( l’auteure s’est beaucoup documentée pour écrire ce roman, sur la politique, la mode, la météo, les faits divers de l’époque… ), et la reconstitution nous permet de nous projeter facilement dans ce monde so british.

Atteinte, également, par l’héroïne, dont la mesure, l’intelligence, la délicatesse, la noblesse nous font l’aimer immédiatement et sans condition, bref nous sommes toutes des Lady Helen ! Son personnage évolue au cours de ces deux tomes, en maturité, en prestance, en assurance, elle se rend compte que de soumise, elle doit devenir leader, et cette prise de conscience est délicieuse à suivre, jusqu’à la scène finale du tome 2, où on lui tire notre chapeau : respect ! (nous, on se serait jeté sur le jeune homme en question sans réfléchir, mais pas elle ! non, non, un peu de tenue, bon sens !).

Atteinte, encore, par la palette de personnages principaux et secondaires, et une palme d’or spéciale au « boulet » de l’année, extraordinaire dans son rôle de pot de colle empêcheur de tourner en rond ! j’ai cité le duc de Selburn. Lord Carlston, lui, est d’un autre style, très mystérieux (et il entend le rester…).

Atteinte donc en plein coeur pour ces deux tomes à classer pour moi dans le registre « fantasy féministe », GRL PWR !

fannyLady Helen, Le club des mauvais jours (t.1) et Le pacte des mauvais jours (t.2) par Alison Goodman. Gallimard Jeunesse, 2016-2017.

Article spécial « Héroïnes »

Chers lecteurs, les chroniqueuses des mécaniques imaginaires vous livrent leurs coups de coeur, et chroniquent aussi parfois des livres qui furent importants pour elles, à travers des thèmes communs. Ce premier article partagé parle de femmes, de celles qui font des héroïnes inoubliables. Amélie, Alice et Justine vous livrent leur choix aussi dissemblables que puissants !

Le choix d’Amélie

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 » C’est tout de même plus chouette de vivre quand on est désiré(e)« 

Pour ce premier article partagé dont le thème est le « livre dont le héros est une femme », j’ai choisi de vous présenter une BD autobiographique de Désirée et Alain Frappier. Dans ces pages, deux histoires s’entrelacent, celle de Désirée et celle  » de la conquête du droit des femmes à choisir de procréer ou non » (Annie Ernaux). Sujet a priori difficile à traiter encore aujourd’hui mais l’investissement personnel des auteurs est total et rend compte de façon originale et exhaustive d’un pan de notre histoire.

Cet ouvrage se compose de la façon suivante : la BD en elle-même, suivie de bonus comprenant notamment des documents d’époque, des références bibliographiques et des témoignages. J’ai également découvert les BOL grâce à ce livre, de sont des « bandes originales de livre ». Celle-ci a été réalisée par Philippe Guerrieri. Vous pourrez l’écouter sur son site.

Voici un petit résumé :  même si elle a des parents, l’enfance de Désirée est marquée par l’instabilité, elle enchaîne les foyers jusqu’à ce que « Le Bonheur » la prenne sous son aile. Mais on le sait tous, le bonheur n’a qu’un temps et elle devra reprendre le chemin des foyers… C’est au sein de l’un d’eux qu’elle va découvrir le féminisme par le biais de Mathilde qui partage sa chambre et fait partie du MLAC (Mouvement pour la Libération de l’Avortement et de la contraception).

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C’est les années 70, et les femmes, à tous les niveaux, se battent pour leur liberté : dans la rue, elles défilent, reconnaissent qu’elles ont avorté ; au niveau politique, Simone Veil défend un projet de loi dépénalisant l’IVG En 1975, le combat porte ses fruits et une loi dépénalisant l’avortement est adoptée.

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Désirée traverse ces années et son histoire la confrontera directement à l’IVG. Les émotions ressenties, les regards, les jugements son retranscrits avec réalisme et sensibilité. Le texte est très présent dans cet ouvrage que je qualifierai de roman dessiné. Désirée nous livre dans ces pages une partie de sa vie. Je ne sais pas si Désirée est un héros ou tout simplement une femme avec ses non-dits qui marquent l’enfance et se poursuivent à l’âge adulte. J’ai beaucoup apprécié ce texte et pour poursuivre j’ai entamé La vie sans mode d’emploi – putain d’années 80 ! des mêmes auteurs.

Le Choix, de Désirée et Alain Frappier, a été édité à La ville brûle en 2015.

 

Le choix d’Alice

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Une dystopie dont le personnage central est une femme, écrite par une femme.

 

L’Amérique a mal tourné, très mal tourné, même : dictature militaire implacable, baisse de la fécondité à un point tel que seules quelques femmes parviennent encore à avoir des enfants. Ce sont des Servantes, affectées à des Commandants ; des « servantes écarlates » qui « font » les enfants des Epouses des Commandants, toutes stériles.

Le personnage principal ? Elle s’appelle Defred, elle est servante écarlate, elle « doit » des enfants à son Commandant. Elle s’appelle Defred car elle appartient à Fred : son corps ne lui appartient pas, elle ne connaîtra jamais ses enfants, son nom n’est pas le sien. La Servante qui l’a précédée s’appelait Defred, la prochaine s’appellera Defred.

«  Je ne m’appelle pas Defred, j’ai un autre nom, dont personne ne se sert maintenant parce que c’est interdit. Je me dis que ça n’a pas d’importance, un prénom, c’est comme son propre numéro de téléphone, ç a ne sert qu’aux autres. Mais ce que je dis est faux, cela a de l’importance« .

Cette société est complètement aliénante : toute personne est standardisée, anonymisée : il y a des Epouses, des Anges (les forces militaires spéciales), des Gardiens, les Marthas qui sont les bonnes des maisons… Chacune sa place, son rôle, dans cet Ordre extrêmement oppressif. Toutes les autres femmes (trop âgées, infertiles, etc.) sont déportées dans les Colonies où elles manipulent des déchets toxiques. Toujours la question de leur fertilité est posée, jamais celle de leurs commandants… Les hommes ne sont pas mieux lotis d’ailleurs, mais Defred en parle peu : elle n’a pas le droit de leur parler, sauf dans certaines circonstances très cadrées.

« Il nous est interdit de nous trouver en tête à tête avec les Commandants. Notre fonction est la reproduction […]. Rien en nous ne doit séduire, aucune latitude n’est autorisée pour que fleurissent des désirs secrets ».

L’Ordre s’appuie sur la religion et la peur pour chasser toute pensée critique, garder chacun dans sa case et son rôle. La parole est cadrée, la communication interdite : parler, jouer au scrabble, échanger des mots sont des plaisirs prohibés. Pourtant Defred se pose des questions, se souvient, chercher du sens dans les petits signes de connivence qu’elle croit deviner chez d’autres esclaves de ce système. Malgré le carcan des codes, des règles, des interdits, elle lutte, elle espère.

Margaret Atwod développe dans ce roman une dystopie qui est l’excellent pendant féminin (féministe ?) du 1984 de George Orwell : un personnage qui n’a rien d’héroïque ouvre lentement les yeux sur l’inhumanité totale dans laquelle un système le force à vivre. Il n’a pas de liberté, perd son nom, son droit à développer des pensées qui lui sont propres, ne parvient pas à renverser ce système. Il tente, il se débat,… et le récit s’achève avec l’échec complet (1984) ou sans que l’on sache si Defred est sauve pour La servante écarlate :

 » Que ceci soit ma fin ou un nouveau commencement, je n’ai aucun moyen de le savoir. Et donc je me hisse, vers l’obscurité qui m’attend à l’intérieur ; ou peut-être la lumière« .

Sauf que Margaret Atwood attaque le thème sous l’angle de la féminité, du désir, de l’enfantement, de l’appropriation du corps, et que je ne peux m’empêcher de trouver cette approche encore plus efficace et terrifiante que celle d’Orwell. Et ce que l’on dit peu, c’est qu’Orwell s’est inspiré pour partie d’un roman publié 8 ans plus tôt, en 1940. Une suédoise, Kain Boye, passablement terrorisée par le nazisme, qui publie La Kallocaïne, première dystopie de ce style, avant de se suicider. Une femme, donc. CQFD.

La servant écarlate, de Margaret Atwood, a été publié dans sa version française chez J’ai lu, en 1985.

 

Le choix de Justine

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 » Je suis Chien du Heaume, fils à putain… »

 

« La dernière chose qu’entendit Manfred avant que la femme commence à remuer la pointe de flèche à l’intérieur de sa tête pour changer sa fierté et son art en bouillie grise, ce fut : – Je suis Chien du Heaume, fils à putain, et de l’autre côté tu sauras qu’il faut un dard plus puissant que le tien pour me percer le cuir. Et c’est ainsi que je commencerai mon histoire ».

Ce roman s’ouvre sur une scène choc, où la cible d’un archer tueur, pauvre nourrice sans défense, se transforme en une puissante machine à tuer et se retourne contre lui…

Vous êtes-vous jamais fait la réflexion, en lisant un livre qui vous semble familier d’entrée de jeu, qui s’accord si bien à vos goûts que si vous aviez été écrivain, c’est ce type de livre qui aurait jailli de votre imagination ? Chien du Heaume, pour moi, fait partie de ces livres-là.

Je l’ai découvert assez vite, alors que je commençais à peine à lire de la fantasy, une fois accrochée par l’univers truculent et flamboyant de Gagner la guerre de JP Jaworsky. En regardant ce qui se faisait par ailleurs en fantasy française, je suis assez rapidement tombée sur Justine Niogret et son roman. Je me suis laissée convaincre par le résumé, l’intérêt de découvrir justement une auteure femme qui a créé un univers moyenâgeux où évolue une héroïne mercenaire appelée Chien. Fallait oser !

« Elle se faisait payer en lits d’auberge, en nourriture, en contes aussi, parfois, car la femme aimait les histoires« .

Ce court roman ressemble à une fable, à un conte moyen-âgeux. Comme dans tout roman de chevalerie, l’héroïne, Chien, poursuit une quête. Elle est mercenaire et n’a d’autre maison que son propre corps. Au cours de son errance, elle fait des rencontres et plonge dans la forêt, des chemins creux, et des châteaux glacés où guettent l’ennui et la solitude. Dans le coeur de l’hiver, des histoires se racontent, celles du passé et celles qui n’ont plus d’âge. L’écriture respecte bien cet univers, elle est pleine de saillies, très imagée et rude, comme une sève épaisse et riche qui irrigue le roman et enfle au fil des chapitres.

Mais c’est surtout le personnage de Chien qui m’a marquée dans ce roman. C’est un personnage qui est une femme, mais qui ne se définit en rien par sa féminité, mais plus par son humanité. Il est répété plusieurs fois qu’elle est laide. Elle a un métier d’homme, mas ne revendique rien, elle est ainsi. Elle ne poursuit pas l’amour, ne le cherche pas non plus. Et le fait qu’elle soit femme n’est pas un ressort de l’histoire. Elle est cruelle, violente, parfois mauvaise, peu sympathique. Mais au fil des saisons, elle découvre qu’autre chose peut nourrir une vie. On suit ses aventures, emportés par la langue de l’auteure et la ténacité de l’héroïne, dans cette quête qui l’anime, et nous tient en haleine.

Le roman m’a plongée dans une atmosphère végétale et minérale, mystérieuse, à la limite de la magie. On oscille entre plusieurs genres, conte horrifique, fantasy moyenâgeuse, roman d’apprentissage et de chevalerie. Dans mon univers imaginaire et littéraire, je mets ce livre aux côtés des autres histoires médiévales qui m’ont marquée : la sensibilité rêveuse du Domaine des Murmures de Carole Martinez, la magie celte de la nouvelle trilogie de Jaworski Rois du Monde, et les contes d’orfèvre d’Italo Calvino et de son Chevalier inexistant.

Chien du Heaume se lit comme une petite gâterie, une pomme de pain qu’on ramasse au cours d’une belle promenade pour en garder un souvenir vivant. Une histoire singulière qui se garde dans un coin de sa bibliothèque, pour le jour où un vrai feu de cheminée, au coeur de l’hiver, attisera l’envie d’une lecture grave, violente et belle.

Chien du Heaume, de Justine Niogret, a été publié chez J’ai Lu en 2010.

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