Dans la forêt

Une critique du bestseller de Jean Hegland, et quelques suggestions de lectures sur le thème de la forêt et des arbres : un article spécial des mécaniques imaginaires.

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Alors que Jean Hegland était cette semaine en Gironde, dans le cadre du Festival Lettres du Monde, voici moment venu, chers lecteurs, de parler sapins, gibier et champignons.

Dans la forêt : critique de derrière les fagots

Le « nature writing« , littéralement « écrits sur la nature », est un genre développé aux Etats-Unis depuis Thoreau et son Walden, chef-d’oeuvre de méditation écologique qui survole les siècles. En ce début du XXIe siècle où les angoisses environnementales enflent, et où la réflexion écologique connaît un regain d’intérêt, le nature writing montre un dynamisme de bon aloi dans le milieu littéraire. Le retour à la terre, la redécouverte de l’environnement, la généralisation parfois abusive des préfixes « éco- » et « bio-« … les hommes s’intéressent à nouveau, par contre-coup peut-être, à la nature, pour connaître, comprendre, vivre, imaginer « écologique ».

Dans le genre de la science-fiction, et particulièrement de l’anticipation, les dystopies écologiques font aussi recette. Dans la forêt est donc dans l’air du temps, même s’il a été écrit il y a plus de vingt ans, alors que Jean Hegland était une jeune auteure, signant là son premier roman. Ce fut un grand succès aux Etats-Unis. Il a été traduit seulement cette année en France chez Gallmeister, une maison d’édition avisée spécialisée dans la littérature américaine, qui laisse une place de choix aux romans de la nature. Je trouve que le timing pour cette traduction est bon : je l’ai moi-même lu parce que le thème m’intéressait.

Dans la forêt est un carnet de survie, écrit par Nell, dix-sept ans. Elle écrit sa vie, et celle de sa soeur Eva, son aînée d’un an, au coeur de la forêt. Elle raconte l’avant, les parents et les expéditions dans la petite ville voisine à une heure et demi de route, la vie d’une adolescente en marge et brillante, les premiers émois ; le pendant, la lente dégradation de la qualité de vie, les coupures d’électricité, la pénurie d’essence, l’arrêt des télécommunications, et les indices de la déshérance dans laquelle est tombée l’Amérique. Elle raconte tout cela dans l’après, où livrées à elles-mêmes, dans la forêt, Nell et sa soeur doivent mobiliser leur courage, leur intelligence, leur volonté pour ne pas sombrer dans le désespoir, et apprendre à survivre, à vivre autrement dans la forêt.

A la fois roman d’apprentissage, éveil écologique et roman de survie, Dans la forêt est au croisement du roman d’adolescent, de la dystopie et du journal intime. La catastrophe se lit entre les lignes, mais le récit reste intime et centré sur la vie des deux soeurs, leur cellule familiale et leur quotidien. Ici le post-apocalyptique est discret, et tout à fait réaliste. Les allers et retours avec la passé donnent du relief au récit, du rythme également, même si j’ai trouvé la première moitié du roman assez lente, dans un état d’attente qui reflète la situation.

Mais à partir du moment où des éléments extérieurs, positifs ou dramatiques viennent troubler le quotidien pénible et monotone des deux soeurs, le récit démarre et la transformation s’amorce. La forêt, jusque là décor vaguement menaçant, gagne en présence. Nell et Eva, peu à peu, découvrent pour la première fois et s’approprient l’environnement dans lequel elles vivaient pourtant depuis leur naissance. C’est cette prise de conscience, sensible et progressive qui constitue pour moi l’intérêt principal du récit, que je recommande à ceux qui aiment les lectures d’ambiance. J’ai pour ma part un rapport contrasté à ce livre, que j’ai bien aimé malgré ses longueurs : j’y pense encore, parfois, quelques semaines après avoir achevé sa lecture.

Lectures éclectiques pour passer du temps avec ou dans les arbres

Que ce soit en fiction ou non fiction, romans jeunesse ou pour adultes, documentaires, guides ou témoignages, les arbres jouent un rôle de plus en plus important dans nos vies et dans nos lectures. Les scientifiques ont fait de grandes découvertes ces dernières années : les arbres communiquent entre eux, s’entraident, développent des formes d’intelligence. On essaie de mieux comprendre comment ils fonctionnent : le documentaire L’intelligence des arbres, sorti cet automne, traduit pour le grand public les hypothèses tirées de ces recherches. Il y a un côté merveilleux à ces découvertes, qui font écho aux vieilles histoires d’arbres, qui parlent ou protègent. Des peuples animistes prêtaient déjà une âme aux arbres : à partir de là, tout est possible.

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Voici une sélection, non exhaustive, d’ouvrages sur ce thème, de quoi vous donner des idées de lecture (ou de cadeaux, comme les fêtes approchent) !

L’arbre généreux, un album émouvant pour les petits (à partir de 5 ans).

L’avis de notre chroniqueuse Sophie : « très émouvant, un peu trop d’ailleurs pour mon petit coeur ! »

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Résumé : métaphore de l’existence par les simples figures de l’arbre et de l’homme, L’Arbre généreux est « l’histoire d’un arbre qui aimait un petit garçon ». Le petit garçon devient jeune homme, le jeune homme un adulte, l’adulte un vieillard. A chaque étape de son existence, l’homme trouve auprès de l’arbre le réconfort nécessaire lui permettant de poursuivre sa quête sur le chemin de la vie. Un très beau conte d’essence philosophique pour tous les publics.

L’arbre généreux, écrit et illustré par Shel Silverstein. L’Ecole des Loisirs, 1982.

 

Tobie Lolness, héros miniature du peuple de l’arbre, devenu un classique de la littérature jeunesse (à partir de 9 ans).

Tobie Lolness

Résumé : Tobie et sa famille appartiennent au peuple de l’arbre qui réside dans un vénérable chêne, ruche de vie. Le jeune héros mesure quelques millimètres, ce qui lui rend la vie bien difficile. Le père de Tobie, grand savant, refuse de révéler sa dernière découverte scientifique qui pourrait bouleverser non seulement leur vie à tous mais aussi les projets de certains membres du Grand Conseil… Ce refus va entraîner la famille de Tobie dans la déchéance. Emprisonné, le jeune héros va se retrouver propulsé seul dans de terribles aventures…

Tobie Lolness, par Timothée de Fombelle. Gallimard Jeunesse, 2006.

 

♦ L’homme et le bois, beaucoup plus qu’un documentaire sur l’art et la manière de couper du bois.

Recommandation de Mariette, amie des mécaniques imaginaires : « Je l’ai offert à mon mari : il a adoré et rêve depuis de passer son temps à bûcheronner« .

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Résumé : Quel est LE secret de ce livre qui connaît un succès éditorial sans frontières ? Vous adorez les balades en forêt, vous habitez un petit appartement citadin dépourvu de cheminée, ou bien vous avez un poêle et faites chaque année votre bois pour l’hiver, et vous piétinez d’impatience à l’idée de faire vrombir votre tronçonneuse : Ouvrez ce livre ! Ce manuel ne quittera bientôt plus votre poche. Le bois, matière noble et ancestrale, au coeur des questions écologiques et environnementales, vous fera rêver et voyager. Henry David Thoreau écrit : « Chaque homme regarde sa pile de bois avec une sorte d’affection« . Seul un bûcheron zélé et talentueux romancier côtoyant les forêts les plus septentrionales d’Europe pouvait nous faire goûter ainsi la magie et les secrets du bois.

L’homme et le bois, par Lars Mytting. Gaïa Editions, 2016.

 

♦ Comment pensent les forêts, un livre d’anthropologie de la nature ambitieux, pour aller au-delà de l’humain.

comment pensent les forêtsRésumé : Les forêts pensent-elles ? Les chiens rêvent-ils ? Dans ce livre important, Eduardo Kohn s’en prend aux fondements même de l’anthropologie en questionnant nos conceptions de ce que cela signifie d’être humain, et distinct de toute autre forme de vie. S’appuyant sur quatre ans de recherche ethnographique auprès des Runa du Haut Amazone équatorien, Comment pensent les forêts explore la manière dont les Amazoniens intéragissent avec les diverses créatures qui peuplent l’un des écosystèmes les plus complexes du monde. Dans ce travail révolutionnaire, Eduardo Kohn entraîne l’anthropologie sur des chemins nouveaux et stimulants, qui laissent espérer de nouvelles manières de penser le monde.

Comment pensent les forêts. Vers une anthropologie au-delà de l’humain, par Eduardo Kohn. Editions Zones Sensibles, 2017.

 

Retrouvez également plusieurs recommandations botaniques dans l’article des mécaniques imaginaires consacré au Dictionnaire visuel des arbres et arbustes communs de Maurice Reille.

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Dictionnaire visuel des arbres et arbustes communs

Un guide très pratique, pour commencer à être à même de comprendre un peu mieux ce qui nous entoure quand on se balade !

Note : 4/5.

Dictionnaire des arbres

Je l’avoue sans fard : je suis une quiche pour tout ce qui concerne la nature. C’est-à-dire tout ce qui nous entoure, l’écosystème, les bêtes, les plantes, les cailloux, tout ça… Et ça me frustre de plus en plus, parce que j’ai appris plein de choses à l’école primaire, que j’ai oubliées depuis, et je vis depuis des années et des années dans des grandes villes, où l’on ne pense que très rarement aux arbres, aux fleurs, aux nuages et à la lune. Cet été, à peine étais-je capable de reconnaître les chênes – grâce à leurs glands – et les platanes de Sully le long des routes.

Je me suis rendue dans la grande librairie du coin, pour chercher un livre qui me permettrait facilement d’identifier ce qui m’entoure. Pas besoin d’infos sur le concombrier du Vénézuela  ou les palmiers de Sibérie, juste les cyprès, les hêtres, les ormes et autres arbres de nos latitudes.

La littérature botanique est florissante, on trouve de tout, apparemment de qualité très inégale. Les ouvrages sur les arbres se répartissaient en différentes tendances. D’abord, les beaux livres, richement illustrés, mais avec une claire orientation esthétique et anecdotique. Bien pour un cadeau, mais pas très adapté à mon besoin.

La deuxième tendance, ce sont les encyclopédies des arbres, comme le Larousse des arbres, qui semble être une référence, mais j’ai trouvé ça difficile d’approche pour une néophyte : les titres d’articles désignent les arbres avec leur nom scientifique en latin, toutes les plantes du monde sont concernées, et la plupart des articles ne sont pas accompagnés d’illustrations ! Comment faire, alors, pour les reconnaître ? Ce type d’ouvrage est déjà un cran au-dessus de ce dont j’ai besoin, puisque je me situe au niveau « ras des paquerêttes ».

Une autre catégorie d’ouvrages, plus littéraire, explore les histoires, mythes, propriétés et la vie des arbres : soit sur un modèle abécédaire, soit sous la forme d’essais, comme le best-seller La vie secrète des arbres, de Peter Wohlleben, qui croule sous les critiques de lecteurs enchantés et qui donne envie. Mais là on est carrément au niveau « Jedi des arbres », et bien sûr, il n’y a presque pas d’images, alors que c’est bien d’un imagier dont j’ai besoin.

L’étagère consacrée aux arbres se terminait heureusement sur mon sésame, encore emballé sous cellophane. Ce dictionnaire de Maurice Reille, dont on retrouve les contenus illustrés sur le site Arbres de Lozère, est un dictionnaire de botanique accessible à tous, basé sur le visuel et recensant les plantes de nos contrées. Il est édité par Ulmer, une maison d’édition spécialisée dans les plantes et jardins, qui a sorti deux autres ouvrages par le même auteur : Dictionnaire visuel de botanique, Dictionnaire visuel des plantes de la garrigue et du Midi.

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C’est le nom usuel de l’arbre qui désigne chaque article, qui décrit les caractéristiques de l’arbres, en déclinant chaque aspect avec une photo : vue d’ensemble, troncs ou racines, écorces, feuilles, fleurs, fruits. Voilà un excellent outil pour commencer en botanique, agréable à regarder chez soi avant de partir en balade, fort utile pour la première étape de la compréhension : l’identification et la description. Encore un peu et je vais commencer un herbier !!

justine3Dictionnaire visuel des arbres et arbustes communs, par Maurice Reille, Editions Ulmer, 2015.

 

Indian creek

Un hiver au milieu d’une forêt dans le nord des États-Unis, une histoire vraie entre récit d’apprentissage, roman d’aventure et de survie

Note : 4/5

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Indian creek n’est pas un roman très récent : il a été publié en 1993 et raconte l’hiver 1978. Une collègue me l’a mis entre les mains alors que l’on parlait de Jack London et de récits de voyage, me le présentant comme un classique des récits du Grand Nord, du froid et des trappeurs.

Si j’aime bien lire ce genre de récits, bien au chaud sous la couette, à me resservir une tasse de thé alors que le héros perd des doigts de pied après être tombé dans des rivières gelées (éventuellement avant de se faire agresser par un loup ou un ours), cela faisait quand même longtemps que je n’avais pas ouvert de roman de ce type. Je craignais de ne pas « rentrer dedans ». Or, ça marche : Indian creek marche, très bien même.

Parce que c’est une histoire vécue d’abord. Pete Fromm, avant et après la publication d’Indian creek, a écrit des fictions, qui fonctionnent moins bien m’a-t-on dit. Là, on est dans le souvenir noté dans un petit cahier et réécrit des années plus tard, dans l’âge un peu mûr qui regarde, étonné, cette première expérience et la revit de plein fouet.

Parce que le personnage principal, c’est vous, c’est moi, enfin vous et moi si vous aviez un jumeau (pas mon cas), que vous étiez fort en natation (certainement pas mon cas) et fasciné par l’idée de vivre tout seul ou presque pendant 7 mois dans la nature. Les 2 premiers éléments n’ayant aucune espèce d’impact sur le processus qui amène ce jeune homme, pas passionné par ses études, lecteur de romans de trappeurs, complètement inexpérimenté, à postuler pour un job étrange : garder un coin de rivière et les milliers d’œufs de saumon qui y reposent pendant 7 mois, loin de tout.

Donc, le personnage principal, c’est vous, c’est moi : je postule pour ce job un peu par hasard, j’essaye de réunir en quelques semaines tous les éléments qui me semblent nécessaires pour tenir 7 mois (des boîtes de haricots, du riz, et… ?), je fais la fête intensément pendant une semaine et un beau jour, en pleine gueule de bois, les gardes forestiers débarquent, remplissent le camion des denrées que j’ai réunies. Ils me larguent à côté d’une grande tente près de mon bras de rivière, et me posent des questions qui me font atterrir sans douceur :

Le garde commença à parler de bois à brûler. Je hochais la tête sans arrêt, comme si j’avais abattu des forêts entières avant de le rencontrer.
– Il te faudra sans doute sept cordes de bois, m’expliqua-t-il. Fais attention à ça. Tu dois t’en constituer toute une réserve avant que la neige n’immobilise ton camion.
Je ne voulais pas poser cette question, mais comme cela semblait important je me lançai :
– Heu… C’est quoi, une corde de bois ?

Le lecteur verra le personnage se transformer, s’adapter peu à peu, tout en restant un peu à côté de la plaque. Il croise des chasseurs, des trappeurs, apprend leurs techniques, vit un peu avec eux sans jamais réellement faire partie de leur univers.

Il fait de grosses erreurs – pas tant que cela – et surtout devient un vrai homme des bois, devient une part de ce coin de bois. Il observe longuement les animaux, leurs habitudes. Il revoit de loin en loin ses amis, dont la vie commence de lui échapper : tant de choses se passent en ville alors que lui revit toujours, d’une certaine manière, la même journée !

J’ai beaucoup aimé ce livre qui a ouvert une petite porte sur une vie que j’aurais peut-être pu mener par hasard, pendant quelques mois, puisque même les étudiants ordinaires peuvent se transformer en trappeurs et en hommes des bois.

C’est bien écrit, on ne s’ennuie pas, on a même plutôt froid ! À lire avec une bouillotte, donc.

Indian creek, de Pete Fromm. Gallmeister, 2006.alice