Americanah

Une histoire d’amour, un livre sur la race et l’immigration, sans langue de bois et finement écrit.

Note : 5/5

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Difficile de qualifier ce roman de coup de coeur, ou en tout cas uniquement de coup de coeur, même si c’est l’expression qui me vient facilement à l’esprit une fois le livre terminé et refermé. Les raisons pour lesquelles j’ai aimé sa lecture et ce qu’il a provoqué en sensations et réflexions, dépassent le simple ressenti. La lecture de ce roman étonne d’abord, par la franchise et l’énergie qui se dégagent de l’écriture ; ravit ensuite par sa justesse d’observation et de vécu ; fait réfléchir enfin, puisque le point de vue adopté ne peut être le mien, et pourtant je m’y identifie, je veux poursuivre la vie des personnages à leur côté et découvrir leurs réactions, leur évolution dans les épreuves qu’ils traversent, même si elles sont loin de mon propre vécu (quoi que j’aie été aussi, dans une certaine mesure et pour un temps limité, une expatriée volontaire). Mais la lecture et les réflexions qu’elle engendre ne sont pas pour autant lourdes, ou graves. C’est en toute légèreté et liberté que je me suis mise à réfléchir aux questions de race, d’immigration, d’adaptation à d’autres cultures et à d’autres pays, enveloppée dans la singulière honnêteté d’analyse d’Ifemelu, la personnage principale.

 

L’auteure raconte, avec beaucoup de justesse, comment Ifemelu passe du Nigéria aux Etats-Unis, comment elle découvre, dès qu’elle arrive là-bas, qu’elle est noire. Elle n’en avait pas conscience au Nigéria, cela n’avait pas de sens, mais aux Etats-Unis cela la frappe et parmi toutes les autres étapes de la découverte et de l’adaptation si bien décrites, cela la fait réfléchir. Elle commence à écrire un blog, que seule une Noire non américaine peut écrire avec la distance et l’humour nécessaires, sur ses observations du quotidien et comment le quotidien traite la question de la race aux Etats-Unis :  « Raceteenth ou Observations diverses sur les Noirs américains (ceux qu’on appelait jadis les nègres) par une Noire non américaine« . Ses chroniques rencontrent un grand succès, dans le récit mais aussi dans le monde réel, en parcourant les sites qui parlent de ce roman, je me suis rendue compte que beaucoup se sont identifiés à Ifemelu et à ce qu’elle raconte. Voici par exemple le début d’une de ces chroniques :

A mes camarades noirs non américains : En Amérique, tu es Noir, chéri

Cher Noir non américain, quand tu fais le choix de venir en Amérique, tu deviens noir. Cesse de discuter. Cesse de dire je suis jamaïcain ou je suis ganhéen. L’Amérique s’en fiche. Quelle importance si tu n’es pas « noir » chez toi ?Tu es en Amérique à présent. Nous avons tous nos moment d’initiation dans la Société des anciens nègres. Le mien eut lieu en première année d’université quand on m’a demandé de donner le point de vue d’une Noire, alors que je n’avais pas la moindre idée de ce qu’était le point de vue d’une Noire. Alors j’ai inventé. Et avoue-le – tu dis « Je ne suis pas noir » uniquement parce que tu sais que le Noir se trouve tout en bas de l’échelle des races en Amérique. Et c’est ce que tu refuses. Ne le nie pas.

Chimananda Ngozi Adichie raconte aussi – et avant tout – une histoire d’amour, celle d’Ifemelu et d’Obinze, entre le Nigéria, les Etats-Unis et l’Angleterre, sur une quinzaine d’années. Elle raconte aussi les séparations, les rencontres, la vie qui passe et comment chacun est changé par ses expériences, le décalage entre ce qui meut les personnages, ce qu’ils ressentent et ce qu’ils vivent. Ce fut une magnifique plongée dans le coeur et l’esprit d’une Igbo du Niger, noire non américaine, femme intelligente et amoureuse.

Et je me suis rendue compte en regardant cette interview que l’auteure, Chimananda Ngozi Adichie avait elle aussi un charisme, une profondeur d’analyse et un regard à couper le souffle. Un roman que je recommande chaudement à toutes et à tous.

justine3Americanah, de Chimananda Ngozi Adichie. Gallimard Folio, 2015.

 

Article spécial « Héroïnes »

Chers lecteurs, les chroniqueuses des mécaniques imaginaires vous livrent leurs coups de coeur, et chroniquent aussi parfois des livres qui furent importants pour elles, à travers des thèmes communs. Ce premier article partagé parle de femmes, de celles qui font des héroïnes inoubliables. Amélie, Alice et Justine vous livrent leur choix aussi dissemblables que puissants !

Le choix d’Amélie

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 » C’est tout de même plus chouette de vivre quand on est désiré(e)« 

Pour ce premier article partagé dont le thème est le « livre dont le héros est une femme », j’ai choisi de vous présenter une BD autobiographique de Désirée et Alain Frappier. Dans ces pages, deux histoires s’entrelacent, celle de Désirée et celle  » de la conquête du droit des femmes à choisir de procréer ou non » (Annie Ernaux). Sujet a priori difficile à traiter encore aujourd’hui mais l’investissement personnel des auteurs est total et rend compte de façon originale et exhaustive d’un pan de notre histoire.

Cet ouvrage se compose de la façon suivante : la BD en elle-même, suivie de bonus comprenant notamment des documents d’époque, des références bibliographiques et des témoignages. J’ai également découvert les BOL grâce à ce livre, de sont des « bandes originales de livre ». Celle-ci a été réalisée par Philippe Guerrieri. Vous pourrez l’écouter sur son site.

Voici un petit résumé :  même si elle a des parents, l’enfance de Désirée est marquée par l’instabilité, elle enchaîne les foyers jusqu’à ce que « Le Bonheur » la prenne sous son aile. Mais on le sait tous, le bonheur n’a qu’un temps et elle devra reprendre le chemin des foyers… C’est au sein de l’un d’eux qu’elle va découvrir le féminisme par le biais de Mathilde qui partage sa chambre et fait partie du MLAC (Mouvement pour la Libération de l’Avortement et de la contraception).

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C’est les années 70, et les femmes, à tous les niveaux, se battent pour leur liberté : dans la rue, elles défilent, reconnaissent qu’elles ont avorté ; au niveau politique, Simone Veil défend un projet de loi dépénalisant l’IVG En 1975, le combat porte ses fruits et une loi dépénalisant l’avortement est adoptée.

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Désirée traverse ces années et son histoire la confrontera directement à l’IVG. Les émotions ressenties, les regards, les jugements son retranscrits avec réalisme et sensibilité. Le texte est très présent dans cet ouvrage que je qualifierai de roman dessiné. Désirée nous livre dans ces pages une partie de sa vie. Je ne sais pas si Désirée est un héros ou tout simplement une femme avec ses non-dits qui marquent l’enfance et se poursuivent à l’âge adulte. J’ai beaucoup apprécié ce texte et pour poursuivre j’ai entamé La vie sans mode d’emploi – putain d’années 80 ! des mêmes auteurs.

Le Choix, de Désirée et Alain Frappier, a été édité à La ville brûle en 2015.

 

Le choix d’Alice

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Une dystopie dont le personnage central est une femme, écrite par une femme.

 

L’Amérique a mal tourné, très mal tourné, même : dictature militaire implacable, baisse de la fécondité à un point tel que seules quelques femmes parviennent encore à avoir des enfants. Ce sont des Servantes, affectées à des Commandants ; des « servantes écarlates » qui « font » les enfants des Epouses des Commandants, toutes stériles.

Le personnage principal ? Elle s’appelle Defred, elle est servante écarlate, elle « doit » des enfants à son Commandant. Elle s’appelle Defred car elle appartient à Fred : son corps ne lui appartient pas, elle ne connaîtra jamais ses enfants, son nom n’est pas le sien. La Servante qui l’a précédée s’appelait Defred, la prochaine s’appellera Defred.

«  Je ne m’appelle pas Defred, j’ai un autre nom, dont personne ne se sert maintenant parce que c’est interdit. Je me dis que ça n’a pas d’importance, un prénom, c’est comme son propre numéro de téléphone, ç a ne sert qu’aux autres. Mais ce que je dis est faux, cela a de l’importance« .

Cette société est complètement aliénante : toute personne est standardisée, anonymisée : il y a des Epouses, des Anges (les forces militaires spéciales), des Gardiens, les Marthas qui sont les bonnes des maisons… Chacune sa place, son rôle, dans cet Ordre extrêmement oppressif. Toutes les autres femmes (trop âgées, infertiles, etc.) sont déportées dans les Colonies où elles manipulent des déchets toxiques. Toujours la question de leur fertilité est posée, jamais celle de leurs commandants… Les hommes ne sont pas mieux lotis d’ailleurs, mais Defred en parle peu : elle n’a pas le droit de leur parler, sauf dans certaines circonstances très cadrées.

« Il nous est interdit de nous trouver en tête à tête avec les Commandants. Notre fonction est la reproduction […]. Rien en nous ne doit séduire, aucune latitude n’est autorisée pour que fleurissent des désirs secrets ».

L’Ordre s’appuie sur la religion et la peur pour chasser toute pensée critique, garder chacun dans sa case et son rôle. La parole est cadrée, la communication interdite : parler, jouer au scrabble, échanger des mots sont des plaisirs prohibés. Pourtant Defred se pose des questions, se souvient, chercher du sens dans les petits signes de connivence qu’elle croit deviner chez d’autres esclaves de ce système. Malgré le carcan des codes, des règles, des interdits, elle lutte, elle espère.

Margaret Atwod développe dans ce roman une dystopie qui est l’excellent pendant féminin (féministe ?) du 1984 de George Orwell : un personnage qui n’a rien d’héroïque ouvre lentement les yeux sur l’inhumanité totale dans laquelle un système le force à vivre. Il n’a pas de liberté, perd son nom, son droit à développer des pensées qui lui sont propres, ne parvient pas à renverser ce système. Il tente, il se débat,… et le récit s’achève avec l’échec complet (1984) ou sans que l’on sache si Defred est sauve pour La servante écarlate :

 » Que ceci soit ma fin ou un nouveau commencement, je n’ai aucun moyen de le savoir. Et donc je me hisse, vers l’obscurité qui m’attend à l’intérieur ; ou peut-être la lumière« .

Sauf que Margaret Atwood attaque le thème sous l’angle de la féminité, du désir, de l’enfantement, de l’appropriation du corps, et que je ne peux m’empêcher de trouver cette approche encore plus efficace et terrifiante que celle d’Orwell. Et ce que l’on dit peu, c’est qu’Orwell s’est inspiré pour partie d’un roman publié 8 ans plus tôt, en 1940. Une suédoise, Kain Boye, passablement terrorisée par le nazisme, qui publie La Kallocaïne, première dystopie de ce style, avant de se suicider. Une femme, donc. CQFD.

La servant écarlate, de Margaret Atwood, a été publié dans sa version française chez J’ai lu, en 1985.

 

Le choix de Justine

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 » Je suis Chien du Heaume, fils à putain… »

 

« La dernière chose qu’entendit Manfred avant que la femme commence à remuer la pointe de flèche à l’intérieur de sa tête pour changer sa fierté et son art en bouillie grise, ce fut : – Je suis Chien du Heaume, fils à putain, et de l’autre côté tu sauras qu’il faut un dard plus puissant que le tien pour me percer le cuir. Et c’est ainsi que je commencerai mon histoire ».

Ce roman s’ouvre sur une scène choc, où la cible d’un archer tueur, pauvre nourrice sans défense, se transforme en une puissante machine à tuer et se retourne contre lui…

Vous êtes-vous jamais fait la réflexion, en lisant un livre qui vous semble familier d’entrée de jeu, qui s’accord si bien à vos goûts que si vous aviez été écrivain, c’est ce type de livre qui aurait jailli de votre imagination ? Chien du Heaume, pour moi, fait partie de ces livres-là.

Je l’ai découvert assez vite, alors que je commençais à peine à lire de la fantasy, une fois accrochée par l’univers truculent et flamboyant de Gagner la guerre de JP Jaworsky. En regardant ce qui se faisait par ailleurs en fantasy française, je suis assez rapidement tombée sur Justine Niogret et son roman. Je me suis laissée convaincre par le résumé, l’intérêt de découvrir justement une auteure femme qui a créé un univers moyenâgeux où évolue une héroïne mercenaire appelée Chien. Fallait oser !

« Elle se faisait payer en lits d’auberge, en nourriture, en contes aussi, parfois, car la femme aimait les histoires« .

Ce court roman ressemble à une fable, à un conte moyen-âgeux. Comme dans tout roman de chevalerie, l’héroïne, Chien, poursuit une quête. Elle est mercenaire et n’a d’autre maison que son propre corps. Au cours de son errance, elle fait des rencontres et plonge dans la forêt, des chemins creux, et des châteaux glacés où guettent l’ennui et la solitude. Dans le coeur de l’hiver, des histoires se racontent, celles du passé et celles qui n’ont plus d’âge. L’écriture respecte bien cet univers, elle est pleine de saillies, très imagée et rude, comme une sève épaisse et riche qui irrigue le roman et enfle au fil des chapitres.

Mais c’est surtout le personnage de Chien qui m’a marquée dans ce roman. C’est un personnage qui est une femme, mais qui ne se définit en rien par sa féminité, mais plus par son humanité. Il est répété plusieurs fois qu’elle est laide. Elle a un métier d’homme, mas ne revendique rien, elle est ainsi. Elle ne poursuit pas l’amour, ne le cherche pas non plus. Et le fait qu’elle soit femme n’est pas un ressort de l’histoire. Elle est cruelle, violente, parfois mauvaise, peu sympathique. Mais au fil des saisons, elle découvre qu’autre chose peut nourrir une vie. On suit ses aventures, emportés par la langue de l’auteure et la ténacité de l’héroïne, dans cette quête qui l’anime, et nous tient en haleine.

Le roman m’a plongée dans une atmosphère végétale et minérale, mystérieuse, à la limite de la magie. On oscille entre plusieurs genres, conte horrifique, fantasy moyenâgeuse, roman d’apprentissage et de chevalerie. Dans mon univers imaginaire et littéraire, je mets ce livre aux côtés des autres histoires médiévales qui m’ont marquée : la sensibilité rêveuse du Domaine des Murmures de Carole Martinez, la magie celte de la nouvelle trilogie de Jaworski Rois du Monde, et les contes d’orfèvre d’Italo Calvino et de son Chevalier inexistant.

Chien du Heaume se lit comme une petite gâterie, une pomme de pain qu’on ramasse au cours d’une belle promenade pour en garder un souvenir vivant. Une histoire singulière qui se garde dans un coin de sa bibliothèque, pour le jour où un vrai feu de cheminée, au coeur de l’hiver, attisera l’envie d’une lecture grave, violente et belle.

Chien du Heaume, de Justine Niogret, a été publié chez J’ai Lu en 2010.

N’hésitez pas à nous faire part, à votre tour, de votre sélection dans les commentaires !

 

 

Les folles espérances

Un long roman comme on en fait de moins en moins, avec des personnages passionnés et beaucoup de souffle romanesque.

Note : 3/5.

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Le résumé : « Années 1830. Tandis que les partisans de l’unité luttent du Nord au Sud, quatre personnages sont aux prises avec leur destin et avec l’Histoire : Colombino l’orphelin, paysan candide, parti à Rome avec son mulet Astolfo demander au pape la bénédiction de son union avec la belle Vittorina ; Leda, passée malgré elle du couvent à l’espionnage ; Lisander, cynique au grand coeur, photographe expérimental, courant après la fortune et les beaux yeux d’une prostituée ; et enfin le jeune Garibaldi, trouvant au Brésil l’inspiration de ses combats futurs pour l’unité italienne, mais aussi l’amour de la voluptueuse Aninha ».

Que se passe-t-il dans la tête des Italiens ? Parfois je me le demande. Je connais mal la littérature italienne, aussi j’ai voulu essayer un roman récent, pour me faire une idée. Je voulais du roman romanesque pour ma petite incursion dans la littérature italienne, et avec Alessandro Mari j’ai été servie.

Précipitez-vous sur Les folles espérances, si :

  • vous aimiez, autrefois, lire des roman-fleuves, et surtout les romans du XIXe siècle. Le roman de Mari est un hommage au roman « grande époque » : destins croisés, grands sentiments, luttes politiques, sacrifice, large palette de caractères, d’ambiances, d’univers. Le personnage de Lisander, peintre devenu photographe et son univers milanais truculent et haut en couleur, porte en lui les ressorts de la comédie légère à l’italienne.
  • vous avez une âme de romantique au fond, et le lyrisme ne vous fait pas peur ; ce roman a du coeur, il n’est pas exempt de défauts et de maladresses, mais il est porté par une narration à la fois sobre et fluide, mais aussi beaucoup d’énergie et de candeur, à l’image de Colombino, transcendé par l’amour pour sa Vittorina « aux yeux de vache », héros picaresque parti sur les routes de l’Italie à la recherche d’une bénédiction. L’amour est partout dans ce roman. Il peut faire basculer des vies, comme celle de Leda, ballottée par les évènements et guidée par son coeur, à travers les faux-semblants de l’espionnage, et l’amertume de la vengeance.
  • vous appréciez le croisement entre grande et petite histoire : à travers l’itinéraire 4 personnages italiens et leur entourage, de Rome à Milan, de Londres à Montevideo au Brésil, le roman explore les luttes politiques pour l’unification et l’indépendance de l’Italie. On suit le destin de Garibaldi El Diablo, condottiere du XIXe siècle, qui exprime ses idées politique en se battant et qui n’existe que dans la lutte.

Passez votre chemin, en revanche, si vous préférez les romans concis et rapides, l’introspection, les sujets actuels. J’ai trouvé à certains moment la lecture un peu longuette, mais jamais lourde. On passe d’un personnage à l’autre et le récit, qui mène de front les 4 vies, rythme suffisamment le roman pour ne pas nous lasser. Avec un pavé comme celui-là, une familiarité se crée avec les personnages, que j’avais plaisir à suivre un peu chaque soir. J’ai aussi été soulagée d’avoir fini, car la pile de bouquins qui m’attendait menaçait de s’effondrer !!!

justine3Les folles espérances par Alessandro Mari. Albin Michel, 2015.