4321

Retour en force de Paul Auster, avec un roman énorme.

Note : 4,321/5.

 

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4. Quatre vies, un garçon.

Identiques mais différents, ce qui voulait dire quatre garçons ayant les mêmes parents, le même corps, le même patrimoine génétique, mais chacun vivant dans une maison différente, dans une ville différente, avec sa propre panoplie de circonstances.

Un livre comme nul autre, voilà ce que Paul Auster nous propose à travers l’histoire, ou plutôt les histoires d’Archie. Tout commence par une première histoire, celle des arrière-grands-parents d’Archie, fraîchement émigrés aux Etats-Unis. L’arrière-grand père est là, dans la file à son arrivée à New York, devant l’agent d’immigration, qui attend qu’il lui dise son nom. Quel nom prendre, un nom « qui fait américain », compréhensible ? Ce ne sera pas Rockfeller, mais suite à une incompréhension, Ferguson. Puis le destin se noue peu à peu, autour des grands-parents, puis des parents, pour donner vie à Archie.

Et voilà que se met en place le dispositif narratif de Paul Auster, simple à énoncer mais ô combien difficile à faire émerger : ce n’est pas la vie de Ferguson, qu’il raconte, mais quatre versions possibles de sa vie, influencées par des événements d’abord extérieurs à sa volonté, puis à ses choix. Quatre versions en train de s’écrire, dont il alterne les récits à chaque période de la vie du garçon.

Le roman peut effrayer de prime abord. C’est un gros et lourd pavé de plus de mille pages, et il a fallu m’accrocher pendant une centaine de pages pour saisir la densité de style d’Auster, et se rassurer quant aux imbrications et scansions du récit. Moi qui ai une très mauvaise mémoire, je craignais de ne pas m’y retrouver, je me posais des questions du type : dans quelle version de Ferguson suis-je déjà ? Et lui, il était pas mort ? Ah non, c’est dans telle version… mais rien de tout cela n’est arrivé, et le livre, s’il peut parfois donner le vertige par la finesse et la richesse des descriptions, n’en reste pas moins très fluide et agréable à lire. L’effet roman-fleuve s’y ajoute, on plonge dans un univers, qu’on retrouve avec plaisir un peu chaque jour.

Le fleuve peut aussi être l’image des phrases qui coulent au bas des pages, s’étendant sur parfois une vingtaine de lignes, les mots sortent et s’enchaînent, mais les phrases restent fluides et il ne faut pas avoir peur de s’embarquer dedans, les suivre, descendre leur cours, le flux de la pensée et de la conscience en paroles, qui affleure et ruisselle en grappes de mots enlacés.

C’est donc un roman d’apprentissage d’un nouveau genre que Paul Auster nous livre, l’enfance, l’adolescence et l’arrivée à l’âge adulte d’Archie. La galerie de personnages qui gravitent autour des différents Archie sont tous attachants à leur manière imparfaite.  J’ai aussi particulièrement aimé l’évolution de Rose, la mère d’Archie, et sa relation avec son fils.

Quant aux 4 Archie, tous un peu pareil et tous un peu différents, on s’y attache beaucoup, et on sent l’amour de l’auteur pour son quadruple personnage. L’école, les camps d’été, le sport, les premiers baisers et petites copines, le choix de l’université, les études… on assiste au déroulé de ces vies marquées par des drames familiaux et intimes. J’ai été épatée par l’effet des événements, petits ou grands, qui font évoluer Archie, dans ses choix, dans sa personnalité, mais comment, en fin de compte, on retrouve les mêmes aspirations, les mêmes amours, dans les quatre versions. C’est aussi une profonde réflexion sur le destin, l’influence qu’on a dessus, ses choix, l’effet-papillon, en cercles concentriques, d’événements qui finisse par atteindre quelqu’un au plus profond.

3. New York, Etats-Unis, Paris.

Cinq domaines, cinq réalités distinctes mais cependant reliées les unes aux autres, ce qui voulait dire que lorsqu’un événement se produisait dans le cercle extérieur (la guerre), ses effets étaient ressentis en Amérique, à New York, à Columbia et en chaque point du cercle intérieur et privé des existences humaines.

L’image des cercles concentriques, Paul Auster l’utilise dans le roman, pour évoquer la répercussion de la guerre lointaine en chacun. L’épicentre de son livre est bien sûr New York, sa ville, dont on voit le quotidien, l’ambiance, les petits détails, la vie des années 1950 et 1960. On sent une connaissance intime de cette ville, d’endroits, de rues arpentées, de cafés et restaurants dont certains doivent encore exister. On retrouve les différents Archie, faire le trajet depuis Newark pour aller voir sa petite-amie, emménager à New York avec sa mère, ou encore partir à New York le samedi pour aller au cinéma.. New York a quelque chose que les autres villes n’ont pas.

Pendant que je lisais 4321, mon tendre, à côté de moi, lisait 22/11/63 de Stephen King (oui, des lectures chiffrées !). En parallèle, nous étions plongés dans l’Amérique au tournant des années 60 : on assistait à l’élection de Kennedy, son assassinat, puis pour moi Johnson, la guerre du Vietnam, les émeutes et luttes pour les droits civiques.

L’un des Archie se fait journaliste au lycée et à l’université, et couvre les luttes étudiantes à Colombia, celui dont l’amour de jeunesse, passionnée et politisée, s’implique dans les luttes pour les droits civiques et contre la guerre. Cette reconstitution de ces journées d’émeute et d’occupation à Columba est brillante. Plusieurs romans semblent imbriqués dans ce roman, avec de longs épisodes marquants d’une cinquantaine de pages, dont je ne vous déflorerai pas la teneur.

Auster nous plonge dans l’histoire de New York, des Etats-Unis, du monde sur plus d’un décennie, en entrelaçant vie politique et histoire intime, au point qu’on s’y croyait. La fiction est merveilleuse pour nous plonger totalement dans une époque qui n’est pas la nôtre.

 2. Des listes et des livres

Aucun autre garçon dans son cercle de connaissances n’avait lu ce qu’il avait lu et comme tante Mildred sélectionnait avec soin ce qu’elle lui offrait tout aussi soigneusement qu’elle avait choisi les lectures de sa soeur pendant qu’elle était alitée treize ans auparavant, Ferguson lisait les livres qu’elle lui envoyait avec une avidité qui ressemblait à une faim dévorante car sa tante savait très bien quels livres allaient satisfaire les appétits d’un garçon en pleine croissance tandis qu’il passait de six à huit ans, puis de dix à douze, et au-delà jusqu’à la fin du lycée. Des contes de fées pour commencer, les frères Grimm et les recueils de contes aux couleurs différentes rassemblés par l’Ecossais Lang, puis les romans merveilleux et fantastiques de Lewis Carroll, George Mac Donald et E. Nesbit, suivis par les mythes grecs et romains revus par Bulfinch, une version de l’Odyssée à l’usage des enfants, La Toile de Charlotte, une sélection d’extraits des Mille et Une Nuits, rassemblés sous le titre Les Sept Voyages de Sindbad le marin puis quelques mois plus tard un volume de six cent pages extrait de la totalité des Mille et Une Nuit, l’année suivante Dr Jekyll et Mr Hyde, les nouvelles d’horreur et de mystère de Poe, Le Prince et le Pauvre, Les Aventures de David Balfour, Un chant de Noël, Tom Sawyer et Etude en rouge et Ferguson aima tellement ce livre de Conan Doyle que le cadeau qu’il reçut de tante Mildred pour son onzième anniversaire fut un énorme livre, une édition abondamment illustrée des Aventures complètes de Sherlock Holmes.

C’est autant l’amour pour son personnage que l’amour pour la fiction elle-même et ses potentialités qui ressort de cette lecture. 4321 est aussi un roman de listes, de listes dans des listes, d’énoncés de possibilités, de raisonnements, parfois énumérés, parfois introduits par des tirets, des puces, pour toujours étendre la ramification des possibles.

Mais c’est surtout un livre où l’on trouve des listes de livres, des réflexions de lecture, des conversations sur des livres. C’est que la soeur de Rose, la tante d’Archie, est professeur de littérature à l’université. Elle devient le guide littéraire d’Archie, dressant des listes de livres à lire, au fur et à mesure qu’il grandit. Dans l’une de ses vies, Archie entreprend même de lire 100 livres en deux an, en guise d’études. Et on a ces listes, ces assemblages de chef-d’oeuvres, des connus, des moins connus, et ces listes, ces énumérations, qui émaillent le roman, me donnent aussi de voir et de découvrir, de lire. Après avoir refermé 4321, j’ai eu envie de revenir moi aussi aux fondamentaux, aux classiques, qui ne sont pas des lointains ouvrages mais de la très bonne littérature que j’ignore depuis des années. J’ai envie de lire Crime et châtiment, qui semble avoir changé la vision de la littérature pour Archie. 4321 est une expérience littéraire.

1.Ecrire.

Vide. C’était le terme qui convenait, se dit-il en s’asseyant sur le canapé et en prenant sa première gorgée de vin, ce même espace vide que Vivian avait évoqué quand elle décrivait le sentiment qu’elle avait éprouvé après avoir achevé son propre livre. Pas vide comme lorsqu’on se tient dans une pièce sans meuble, mais vide de l’intérieur. Oui, c’était cela, vide dans le sens où une femme se sent vide après avoir donné naissance à un enfant, mais en l’occurrence à un enfant mort-né, un enfant qui ne changerait jamais, ne grandirait pas et n’apprendrait jamais à marcher, car les livres vivaient en vous aussi longtemps que vous les écriviez mais dès qu’ils sortaient de vous, ils étaient finis et morts.

La lecture, oui, et l’écriture, toujours. C’est l’un des motifs récurrents de Paul Auster, l’écriture, et je me souviens avoir lu nombre de ses livres il y a une dizaine d’années, tous  ou presque parlent de New York, et de l’écriture, parfois jusqu’à plus soif. Dans 4321, l’auteur nous y mène, doucement mais sûrement, car Archie se découvre une âme d’écrivain, de bien des manières, avec bien des parcours, et différentes techniques, mais au fond et surtout au bout, c’est l’écriture le point de mire, et le point de repère. Cette envie, ce besoin portent le roman et ne l’étouffent pas, au contraire ils lui donnent son souffle et son âme.

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justine34321, par Paul Auster. Actes Sud, 2018.

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Des romans en bandes dessinées

Certaines histoires sont si fortes, et si « visuelles » à la lecture que vient l’idée de les adapter à l’écran… ou en BD. Des univers et des styles qui se rencontrent, complémentaires ou contrastés, donnant un résultat original… Voici pour vous une sélection de quelques BD issues de romans qu’on a aimées.

La sélection de Claire

Le Rapport de Brodeck de Philippe Claudel, adapté en BD par Manu Larcenet (scénario et dessin). Dargaud, 2015-2016.

 

J’ai emprunté cette BD à la bibliothèque municipale, sans connaître le roman adapté, car j’avais gardé un bon souvenir du Retour à la Terre de Manu Larcenet.

J’ai été agréablement surprise de voir un style graphique très différent du Larcenet que je connaissais. Un noir et blanc tout en contraste, parfait pour cette histoire sombre et chargée sur l’acceptation de l’altérité dans un contexte germanisant d’après-guerre (spoiler : il s’agit plutôt de non acceptation…).

Le contraste n’existe pas uniquement dans l’opposition noir/blanc, neige/noirceur de l’âme humaine, mais aussi dans le style graphique lui-même. Certains éléments comme les paysages sont souvent esquissés, évoqués par quelques traits, tandis que d’autres sont dessinés avec une grande subtilité et richesse dans les détails.

J’ai passé beaucoup de temps à regarder les dessins (j’avoue que je ne le fais pas souvent, je lis souvent les BD en 4e vitesse…) et j’ai été émue par l’histoire. Je recommande vraiment cette BD, même si je n’ai pas lu le roman et je ne peux donc pas vraiment juger de la qualité de l’adaptation en tant que telle !

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La sélection de Suzane

L’Attentat de Yasmina Khadra, adapté en BD par Loïc Dauvilliers (scénario) et Glenn Chapron (dessin et couleur). Glénat, 2012.

L_ATTENTAT[DRU].indd.pdfComme son titre l’indique, le roman traite d’un sujet sensible et terriblement actuel. Amine Jaafari, arabe Israëlien et chirurgien de renom, passe des heures à opérer les nombreuses victimes d’une palestinienne qui s’est fait exploser dans un restaurant bondé de Tel-Aviv. Plus tard, on le réveille en plein milieu de la nuit pour revenir d’urgence à l’hôpital identifié un corps, celui du kamikaze. À partir de ce moment, le monde d’Amine bascule, le cadavre devant ses yeux n’est autre que celui de son épouse, Sihem. 

Confronté à la fois au deuil et au fait de voir son nom trainé dans la boue, Amine sombre peu à peu tout en s’efforçant de comprendre le geste de sa femme. Choqué et dévasté, il est forcé d’admettre qu’il ne connaissait pas réellement Sihem. Sa quête de vérité l’emmènera au cœur des villes palestiniennes ravagées par la guerre, dans les fiefs des terroristes et l’obligera à regarder en face un conflit qu’il avait réussi jusque-là à ignorer, et à être confronté à une logique qui lui est étrangère. Il voit la misère et l’humiliation que vivent ses concitoyens, des gens dépourvus de liberté et de dignité, que le désespoir pousse au suicide. 

L’histoire commence sur les chapeaux de roue, et le roman comme la bande dessinée décrivent avec justesse l’horreur de la situation. On suit ensuite le personnage d’Amine, dans sa quête et son désarroi. L’adaptation de Dauvillier parvient à retrouver l’atmosphère du roman. Il y a un peu d’action, le rythme est lent et on s’attache à cet homme dont la vie bascule du jour au lendemain. On comprend parfaitement les doutes et les colères d’Amine qui voit s’effondrer l’univers quasi idéal dans lequel il s’était intégré.

Ces livres très durs, permettent de mieux comprendre les mécanismes qui mènent à des choix radicaux et terribles. Ils exposent avec clarté la réalité vécue quotidiennement par les Juifs et les Palestiniens. Évitant l’écueil des jugements de valeur, ils ont le mérite de susciter plus de questions qu’ils ne donnent de réponses, et confronte le lecteur avec la douleur de chaque camp.

L’Attentat a également porté à l’écran en 2013 par Ziad Doueiri.

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La sélection de Justine

La Horde du Contrevent, de Alain Damasio, adapté en BD par Eric Henninot (scénario et dessin) et Gaëtan Georges (couleurs). Tome 1 : Le cosmos est mon campement. Editions Delcourt, 2017.

 la horde du contrevent

« Ici s’enfantent dans la couleur, pour la première fois, ce drôle de scribe qu’est Sov et ce drôle de monde qui n’en finit pas d’être relavé à la rafale ; les liens que tissait péniblement le roman, page après page, fasciculent ici avec une fluidité neuve et on les éprouve avant de les lire, par un système d’échos, de visages, de postures et de regards qui mettent le pack en résonance ; les chrones flottent dans le désert, les puits s’ensablent, les rochers sont comme drossés par un vent sans pitié« .

Alain Damasio a une plume légère et incisive, ses mots chantent. Même une préface de deux pages nous happe, nous plonge dans des questions d’une profondeur peu commune, et nous laisse impressionnés, songeurs, et admiratifs de cette maîtrise de la langue qui transpire à chaque phrase.

Ceux qui ont lu le roman penseront sans doute comme nous : adapter la Horde en BD relève de la gageure. Pour ceux qui n’ont pas lu le roman, je vous invite à lire la chronique inspirée d’Alice, cela vous donnera sûrement envie de vous y frotter.

Henninot s’attaque ici à un gros morceau, un trop gros morceau peut-être pour transposer visuellement la puissance  et les effets d’échos de la langue forgée de Damasio. On ne retrouve pas ce vertige de la structure, cette novlangue brossée par le vent du désert, ce mouvement et cette puissance du pack, cette sensibilité profonde et noble qui caractérisait le roman.

On passe une lecture agréable, on entre un peu dans cet univers, le vent souffle partout dans les pages, les effets sonores transposés en code visuel créent un bourdonnement continu, un mouvement. Quelle joie aussi de voir des visages sur des personnages qui étaient jusque là des forces, que je ne m’étais jamais imaginés à vrai dire. La composition des pages est très travaillée et on suit bien cette histoire, tout en regrettant un peu sa linéarité et sa progression assez classique. On est dans cet univers de Damasio, mais comme dans une variation, dans autre chose.

Alain Damasio dans sa préface rend hommage au scénariste et au dessinateur, qui a lui-même fait un long voyage de plus de deux ans d’efforts pour produire cette BD au point qu’il est devenu, lui-même, la horde, luttant contre le vent, remontant vers l’oeuvre.

Quant au lecteur, c’est un nouveau voyage qui commence pour lui :  » Vous, lecteurs du roman qui venez avec vos doutes et vos espoirs, laissez vous porter ! Effacez vos images comme on frappe contre la margelle, l’hiver, nonchalamment, la neige collée à ses godasses tout en entrant dans la première planche. Avancez donc vierges d’attente, à nouveau innocents et frais, et acceptez cette Horde qu’Eric vous reconstitue et vous offre, laquelle ne ressemble évidemment qu’à lui. Et pour tous les autres, les vrais innocents, bienvenue dans un monde furieux !« .

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Journal d'Anne FranckIl existe beaucoup de passerelles, d’adaptations de romans en BD, de BD en films, voire de films en romans. Le site Babelio vous propose une liste de suggestions, composée de classiques adaptés en BD, et de livres moins connus.

Vous pouvez aussi vous pencher sur l’excellente adaptation du Journal d’Anne Franck par Ari Folman (le réalisateur de Valse avec Bachir) et du dessinateur David Polonski, où l’on retrouve l’ambiance de l’Occupation, la pensée rugueuse d’Anne du haut de ses 13 ans, ses rêveries aussi sur de pleines pages riches et inventives…

N’hésitez pas à suggérer et partager en commentaire d’autres titres qui vous auraient plu !

Couleurs de l’incendie

Après Au revoir là-haut, Pierre Lemaître poursuit la saga Péricourt dans un deuxième tome sombre, ironique et cruel.

Note : 4/5.

Couleurs de l'incendie

« L’argent », aurait pu s’appeler ce deuxième tome, à la Zola. Ou « Revers de fortune », ou encore « L’amère vengeance de Madeleine ». Finies les escroqueries aux monuments aux morts, dans la famille Péricourt le fils est bel et bien mort et enterré. Un autre qu’on enterre, c’est le père, Marcel Péricourt, dans une scène inaugurale grandiose, entachée d’un drame qui va nouer toute l’intrigue. Enfin ce n’est pas un, mais deux drames qui s’entrelacent et se nourrissent : la déchéance physique du jeune Paul, et la déchéance financière et sociale de sa mère Madeleine.

C’est donc la fille de Marcel Péricourt, Madeleine, le pivot de ce nouveau tome de Pierre Lemaître. Sitôt le banquier disparu, autour d’elle domestiques, aigrefins, escrocs et ordures de tout poil oeuvrent plus ou moins dans l’ombre. Ils dépècent la fortune Péricourt et précipitent la ruine de Madeleine. Que lui reste-t-il, à Madeleine ? La haine, le goût de la vengeance, et des secrets. Elle va user de toutes les ruses possibles pour à son tour ruiner tous ceux qui l’ont abattue et se reconstruire, peu à peu.

Dans ce deuxième tome, je n’ai pas retrouvé le style qui m’avait enchantée dans Au revoir là-haut. L’écriture est beaucoup plus classique et sobre. Le thème, le ton, l’ambiance font penser à des romans du dix-neuvième siècle, la lourdeur des descriptions et des développement narratifs en moins. Le décor, lui, est bien du vingtième siècle, et j’ai été prise complètement dans le Paris de la fin des années 1920 et début des années 1930, dépeint avec beaucoup de réalisme et de précision. Même l’intrigue financière m’a intéressée. Pierre Lemaître est très habile, on fait le tour de Paris, quelques excursions musicales en Europe, on emmagasine les impressions, les informations, sans effort, sans s’en rendre compte : crise financière, politique, montée du nazisme, milieu du journalisme et du spectacle, l’industrie et ses progrès, la banque et l’hémicycle, tout s’entremêle. Les différentes classes sociales se côtoient, des petits travailleurs à la haute bourgeoisie.

La comédie humaine qui se déroule là n’est pas rose, elle est plutôt noire en fait, mais des éclats de lumière viennent aviver le roman. C’est dans les personnages secondaires mais marquants que se trouve tout le trésor humain de ce roman. Des couples improbables le traversent. Paul et sa gouvernante apportent de l’humour et de la légèreté à l’intrigue, Solange Gallinato, la cantatrice, de l’éclat et de l’exubérance. Léonce et son mari nous plongent dans l’ambiance des films de Marcel Carné. Même les hommes de main, à l’image de M. Dupré, offrent plusieurs facettes et beaucoup de profondeur psychologique.

Tous les travers et les grâces humaines se côtoient là, les personnages sont si présents que parfois on a un peu l’impression d’être au théâtre. Mais ils sont loin d’être archétypaux. Tout est dans la nuance, le détail de cette chronique. Et que dire de Charles Péricourt, l’oncle de Madeleine, et de ses deux filles si laides qu’il est au désespoir de les marier un jour. On pourrait dire, en contemplant les hideuses jumelles à la dentition non moins hideuse devant leur prétendant horrifié, que Pierre Lemaître a vraiment le sens du détail qui tue.

Quelques scènes fulgurantes, un décor bien planté, des personnages hauts en couleur et une mécanique narrative implacable : de la belle ouvrage. Avec un petit bémol pour moi : le tout manque un poil de panache et de fougue.

Ceux qui n’auraient pas lu Au revoir là-haut ne seront en aucun cas gênés à la lecture de Couleurs de l’incendie. A part deux ou trois allusions et la présence de personnages communs, il n’y a pas de lien entre les deux intrigues. J’ai hâte en tout cas de lire le troisième et dernier tome, même s’il va falloir pour cela attendre à nouveau plusieurs années…

Couleurs de l’incendie, par Pierre Lemaître. Editions Albin Michel, 2018.justine3

Les infâmes

Une galerie de personnages tous plus rétamés les uns que les autres, une ambiance à couper au couteau, un passé louche, une secte, des tatouages, de l’alcool… Bienvenue au fin fond des États-Unis pour un épatant roman noir !

Note : 4,5/5

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Cette chronique est écrite dans le cadre du Prix littéraire des Chroniqueurs web, catégorie Livres de Poche, sous-catégorie (que j’invente) : thriller/black is back (2).

Ahhh, le voici, le roman que j’attendais en participant au prix des chroniqueurs web : celui qui vous dépoussière son lecteur, qui l’attrape par la manche en lui promettant que ça va secouer. Un tour de rodéo ? Une plongée dans la « vraie » Amérique bien glauque qui boit, qui rote, qui tue… Ambiance bien lourde version True detective (première saison).

Freedom Oliver travaille dans un bar minable d’une mini-ville de l’Oregon, où elle se planque depuis une vingtaine d’années : elle est témoin assisté, bénéficiant du programme de protection du FBI. Elle a changé de nom et de vie depuis que son mari, policier, a été tué dans des circonstances très louches. Si elle a été définitivement acquittée de ce meurtre, les gorilles du FBI et sa belle famille restent persuadés que c’est elle qui a appuyé sur la gâchette… En particulier Matthew, l’un des frères de feu son mari, qui a été accusé du meurtre et a écopé de la peine de prison. Or, au début du roman, Matthew sort de prison et n’a qu’une idée : la retrouver, la tuer.

Freedom n’a pas perdu que son identité dans l’affaire : ses deux enfants lui ont été enlevés et adoptés par un pasteur et sa femme. Freedom les suit de loin, via le site web de ce pasteur qui vire très radical et franchement sectaire… et écrit à ses enfants des lettres qu’elle ne leur envoie pas. Or, au début du roman, sa fille Rebekah disparaît, enlevée alors qu’elle venait de quitter la communauté.

Freedom sait que quitter sa couverture pour chercher sa fille est suicidaire, parce qu’elle a maintenant les fous dingues de sa belle-famille à ses trousses. Mais Freedom a déjà un fond suicidaire de toute façon, et elle est prête à tout pour sa fille.

Freedom est un formidable personnage. Elle nous apparaît d’abord comme une « dure », une brute : alcoolique, forte, très tatouée, violente, menée par ses pulsions… On découvre peu à peu ses nuances, son humour, son aveuglement, on apprend même au fur et à mesure qu’elle est très belle ! Et, dans une première vie, plutôt douée et très intelligente. Elle devient très attachante, très brutale mais sur un mode jouissif pour le lecteur, irrécupérable mais aussi un peu naïve. Et très courageuse.

Le pilier de ce roman, ce sont ses personnages. Une belle galerie de gens louches, barjos, l’une plus qu’obèse (et bête et méchante), certains complètements bêtes (et méchants et armés !), l’un est une sorte d’ange d’innocence, l’autre un monstre égocentrique… Des motards fana de hard rock, des ripoux, des skin heads, une vieille dame qui a n’a plus toute sa tête et qui manque régulièrement de carboniser son immeuble, des religieux fanatiques, des ratés, des moins ratés, des sales types, un bon flic.

Tout cela pourrait faire beaucoup, et faire cliché, mais le rythme de l’intrigue est enlevé et la narration est efficacement mise au service des personnages. Le roman est noir, mais pas du tout déprimant, il est sauvé par la quête de Freedom et la vraie profondeur du personnage. En toile de fond, résonnant plus sombrement que le reste, comme une note plus grave dans la mélodie : le viol et ses conséquences dévastatrices.

Un roman noir et enjoué à la fois, road-trip entre deux nulle-part américains, qui m’a bien convaincue.

Les infâmes, de Jax Miller. Ombres noires, 2015.alice

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Le doute

Une sombre histoire de jumelles, de couple, de mort et d’Écosse.

Note : 2/5

9782258110465

Cette chronique est écrite dans le cadre du Prix littéraire des Chroniqueurs web, catégorie Livres de Poche, sous-catégorie (que j’invente) : thriller/black is back (1).

À mon goût, l’un des avantages d’un prix littéraire comme celui des chroniqueurs web est de m’amener à faire des pas de côté, à lire des livres que je n’aurais jamais lu sans cette pichenette qui me projette hors de ma zone de confort. C’est ainsi que j’ai découvert des petites merveilles comme Camille, mon envolée ou La librairie de l’île.

Le doute fait tout à fait partie des romans que je ne lis pas d’habitude. Je n’ai rien contre un bon thriller, mais je m’y connais peu et je m’en tiens aux classiques, aux très-connus, aux recommandés-chaudement-par-une-bonne-âme. Avant d’aller dormir de S. J. Watson, par exemple, que j’ai adoré. Ou encore L’invité du soir, de Fiona McFarlane.

Le doute est définitivement un thriller, qui mélange plusieurs (trop ?) thèmes classiques du genre : la gémellité et son étrangeté, le deuil, les fantômes, l’isolement dans un lieu paumé (ici une micro-île du nord-ouest écossais), la folie, la défiance.

Sarah, Angus et Kirstie s’installent sur une toute petite île dont Angus a hérité afin de tourner la page du décès de Lydia, la sœur jumelle de Kirstie. Les conditions de sa mort accidentelle il y a plus d’un an sont floues : Lydia est tombée d’un balcon de la maison des parents de Sarah. La famille décide de quitter Londres pour l’Écosse, afin de retrouver son union et de se reconstruire.

D’emblée on sent que cela part mal : se réunir et tourner la page dans une mini île déserte, battue par les vents, à laquelle on accède en bateau, dans un cottage inhabité depuis 15 ans, avec une fillette traumatisée… Bof bof. Bon, la famille a vraiment besoin de fraîcheur, en plus ils n’ont plus de sous, donc ils y vont. Pour envenimer la situation, Kristie déclare à sa mère juste avant le départ qu’il y a erreur sur la personne, qu’elle n’est pas Kristie mais Lydia. C’est le premier doute : qui est la fille survivante ?

Pour faciliter les choses, personne ne parle à personne dans cette famille : la mère ne parle pas au père du doute sur l’identité, le père en veut à la mère sans que l’on sache trop pourquoi. Le roman est principalement raconté du point de vue de Sarah (« je »), avec quelques incursions dans la tête d’Angus (« il »). En passant de l’un à l’autre, on comprend vite qu’il existe un deuxième doute : que s’est-il réellement passé le soir de l’accident ?

La famille se convainc peu à peu que Lydia est bien là et que c’est Kristie qui est morte ; personne ne pense à amener la petite fille voir un psy pour l’aider à démêler tout cela. Non, à la place, on l’emmène à l’école où elle achève de se traumatiser.

La vie sur l’île devient de plus en plus difficile : le cottage est littéralement tout moisi, tout le monde se fait la tête (déjà qu’ils n’étaient pas causants avant…), voire se déteste franchement. Peu à peu les lieux deviennent le tableau des tempêtes intérieures : quels que soient les travaux que la famille y fait, tout se délabre. La fin du roman correspond au maelström d’une grande tempête finale.

Pour achever le tout, Lydia (ex-Christie) a un comportement de plus en plus aberrant et même carrément effrayant, passant d’une personnalité à l’autre, agissant comme si sa sœur était en face d’elle… nous entraînant dans une histoire de fantôme.

La trame est bien faite, laissant le lecteur dans l’expectative : quel est le vrai doute, celui qui compte vraiment ? Le nom de la fillette qui a survécu ? La cause de la mort ? La présence d’un fantôme ?

Mais je trouve la réalisation assez décevante : la psychologie des personnages est peu crédible, ainsi que les raisons de leurs silences (silences indispensables à l’intrigue). Certains indices laissés en cours de route sont transparents (en mode « Ne met pas tes doigts dans la porte, tu risques de te pincer très fort » : quand on lit ce genre de choses page 50 ou 100 d’un thriller, on peut être sûr que quelqu’un, page 300, met les doigts dans la porte et se pince très fort !). Le résultat est assez attendu, je n’ai pas frissonné, je n’y ai pas cru.

Par contre le paysage est convaincant ; d’ailleurs l’auteur a écrit le livre en résidence d’artiste sur une île similaire. Mais cela ne vous donnera pas envie d’aller vous exiler au fin fond de l’Écosse !

Le doute, de S. K. Tremayne. Pocket, 2017.alice

 

Nora ou le paradis perdu

Découvrez Cuba, avant et pendant la Révolution, par les yeux de deux cousines très complices et très différentes.

Note : 4/5

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Cette chronique est écrite dans le cadre du Prix littéraire des Chroniqueurs web, catégorie Livres de Poche, sous-catégorie (que j’invente) : les grandes fresques historiques (2).

Cette fois-ci nous n’explorons plus le XIXe siècle américain mais le Cuba d’avant et pendant la Révolution, de 1956 à 1981.

Je ne connais pas grand chose de Cuba, seulement quelques faits, quelques noms : la Baie des cochons, Fidel Castro, le blocus américain, la récente ouverture américaine initiée par Obama, le Buena vista social club… les cigares, la Havane. Comment Cuba est-il devenu communiste ? A quoi ressemblait Cuba avant le communisme ? Comment y vivait-on ? Aucune idée.

Premier avantage de ce roman : on y apprend énormément de choses. L’auteure vient elle-même de Cuba et son amour pour les plages, la mer, le ciel, la végétation, les rues de Cuba infuse l’intégralité du récit. Les couleurs, les gens, la magie des lieux, tout semble sublime ; et tout est sublimé par la mémoire, le souvenir. Car la narratrice a fui Cuba avec sa famille en 1962, trois ans après la révolution cubaine. Ses souvenirs de Cuba sont des souvenirs de petite fille. (L’auteure est elle-même née à la Havane et a grandi aux États-Unis).

Nora ou le paradis perdu raconte l’histoire de deux cousines très amies et très proches : Nora et Alicia. Nora est timide, un peu timorée, jamais au centre de l’attention, très obéissante. Alicia, c’est tout l’inverse : elle est vive, espiègle, sûre d’elle, aventureuse. Leur enfance se déroule dans de grandes maisons à la Havane. On y découvre un Cuba florissant, très catholique, avec des fillettes très bien élevées et très policées, un mode de vie très prude et l’omniprésence de la beauté des lieux. La pétulante Alicia flirte en douce avec Tony ; elle sera sévèrement punie pour cela. Ça ne se fait pas.

Avec la révolution et l’accession au pouvoir de Fidel Castro, le niveau de vie va dégringoler peu à peu. Ce n’est pas un roman politique, mais le portrait du pays sous Castro brossé par Cecilia Samartin est à charge et sans appel : c’est une lente dégringolade, les produits disparaissent les uns après les autres des commerces, le rationnement se met en place, les gens s’avilissent.

Alicia revoit Tony, qui croit dur comme fer à la révolution ; pendant ce temps, la famille de Nora et d’Alicia commence d’émigrer, en une longue hémorragie. Il devient de plus en plus difficile de partir, les visas sont délivrés au compte-goutte. Les parents de Nora choisissent de quitter l’île pendant qu’il est encore temps, alors que le père d’Alicia s’y refuse.

Commence en 1962 la vie américaine de Nora ; c’est via les lettres qu’elle reçoit que le lecteur suit la vie d’Alicia à Cuba et en voit les conditions se dégrader progressivement. Alicia se marie à Tony ; ils vivent dans une grande misère et ont une fille, Lucinda. Tony est envoyé à l’étranger pour soutenir d’autres révolutions pendant les premières années de sa fille ; il est absent quand on la découvre aveugle. Son inscription à la clinique pour des soins ophtalmologiques traîne – les officiels sont prioritaires – puis est annulée quand on apprend qu’Alicia est allée une fois prier dans une église. Car toutes les églises sont désaffectées, prier est interdit et la délation est largement encouragée.

Pendant ce temps, Nora ne s’habitue pas vraiment à la vie américaine ; son cœur est à Cuba, un Cuba idyllique, un Cuba d’enfance et de couleurs. La vie de Nora est l’occasion d’une réflexion fine sur ce qu’est le déracinement, l’émigration ; la douleur de devoir quitter son pays quand on est contraint de le faire ; l’absence.

Lorsque Nora comprend que sa cousine est au plus mal, en 1981, elle retourne à Cuba, pour y découvrir une vie, une ville, une situation laides, un vrai crève-cœur. Elle y retrouve en même temps son pays, ses racines, son identité.

Nora ou le paradis perdu est un très bon roman, une belle fresque historique avec des accents très réalistes. Dommage que l’une des dernières scènes brise ce réalisme pour verser dans l’aventure de pacotille, on y perd un peu d’authenticité.

Nora ou le paradis perdu, par Cecilia Samartin. Archipoche, 2015.alice

Alors vous ne serez plus jamais triste

Un médecin est décidé à mourir ; une vieille dame extravagante, conductrice de taxi, lui extorque 7 jours pendant lesquels il doit obéir à tous ses ordres.

Note : 3,5/5.

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Cette chronique est écrite dans le cadre du Prix littéraire des Chroniqueurs web, catégorie Livres de Poche, sous-catégorie (que j’invente) : la mort, le deuil et après (2).

Le Docteur – dont nous ne connaîtrons pas le nom – a perdu sa femme il y a un an, aux alentours de Noël. Il est décidé à mourir, tout est gris pour lui, il ne sait plus ce qui pourrait le motiver à bouger, il ne sait plus soigner.

La preuve ? En ce dernier jour de sa vie – il a prévu de mourir le soir-même – il se rend à son bureau pour ranger des documents. Faire de la paperasse ? Le dernier jour de son existence ? Il faut vraiment avoir perdu toute étincelle de vie ! Imaginez un astéroïde bondissant vers notre planète, qui doit tout anéantir demain : qui d’entre nous dirait : « Tiens, je vais en profiter pour faire ma déclaration d’impôts » ?

Il alpague le premier taxi qu’il voit pour se rendre à son bureau. Or son chauffeur est une vieille dame bourrée de rides et de dons, habillée en robe de gala, qui descelle dans les plis du visage du Médecin sa mort imminente. Elle passe un marché avec lui : il doit lui donner les 7 prochains jours de sa vie, faire ce qu’elle lui demande, et donc reporter son suicide d’une semaine.

Histoire jusque là très classique, mais le personnage de la vieille femme relève complètement l’intérêt de ce court roman. Les activités des 7 jours sont également assez sympa, et pas trop branchées philosophie ou spiritualité. D’ailleurs, le premier jour, elle… ne lui demande rien, car il faut bien préparer les activités des jours suivants, non ? Et elle a quelque chose de prévu avec sa famille, alors… Cette femme change de robe de soirée – et de couleur de cheveux – tous les jours. Elle entraîne le Médecin dans des situations qui sont destinées à son nouvel ami suicidaire mais qui ne sont pas non plus anodines pour elle : un enterrement par exemple, pour lui faire ouvrir les yeux sur les conséquences concrètes de son souhait de mort, mais l’enterrement de quelqu’un qu’elle connaît. Elle est aussi franchement perchée. Et peut-être immensément riche.

La 4e de couverture parle d’un « conte », à tendance philosophique. Rien de tel à mon avis : Alors vous ne serez plus jamais triste ne m’a pas amenée à reconsidérer l’existence ni à revoir mes priorités dans la vie. C’est néanmoins un sympathique petit roman, qui raconte une histoire que l’on a tous en tête de pacte avec le diable, de joie de vivre vs. dégoût de l’existence.

La persistance du Docteur dans son projet suicidaire maintient le suspens sur l’issue de l’histoire ; la fin est d’ailleurs assez bien trouvée, même si j’ai un peu regretté les explications finales qui lèvent le voile sur la plupart des mystères du récit.

Le ton est très léger ; contrairement à Camille, mon envolée, ici vous ne pleurerez pas ; ici, on parle principalement d’espoir et de vieillards loufoques, sous couvert de personnage suicidaire.

NB : ce roman est suivi dans l’édition de poche de la nouvelle La mort est une garce, qui n’est pas du tout du même niveau et n’a, à mes yeux, absolument aucun intérêt. Encore une histoire de médecin ; on devine que Baptiste Beaulieu est lui-même médecin et qu’il n’écrira probablement que des histoires de médecins. Pourquoi pas ? Mais je crains que cela ne tourne vite en rond…

Alors vous ne serez plus jamais triste, de Baptiste Beaulieu. Le Livre de Poche, 2015.alice