Le courage qu’il faut aux rivières

Spécial rentrée littéraire. Coup de coeur de Fanny.

Note : 4/5.

Le courage qu'il faut aux rivières

Premier roman d’une jeune auteure trentenaire et coup de coeur de mon libraire, ce récit vous emporte dans un pays des Balkans, où les femmes peuvent devenir des hommes en prêtant serment et acquièrent ainsi tous les privilèges rattachés au sexe fort.

Emmanuelle Favier s’est inspirée du phénomène des vierges jurées pour écrire ce roman. Elle a créé une héroïne, Manushe, qui pour avoir refusé le mariage arrangé auquel elle était destinée, se trouve obligée de prêter serment de rester vierge toute sa vie, tout en devenant un homme. Arrive un jour au village un mystérieux homme, Adrian, qui va bouleverser la vie trop bien régie de Manushe.

Si j’ai pu avoir peur de tomber sur un style documentaire, j’ai rapidement été rassurée par l’auteure qui m’a embarquée dans une atmosphère rêveuse et poétique, violente et douce, brutale et émouvante, jouant sans cesse sur l’ambiguïté féminin/masculin, nous perdant dans les identités et les genres, avec des personnages dont on ne sait plus vraiment s’ils sont femme ou homme. L’auteure joue également entre passé et présent, entre réalité et souvenir, alternant les points de vue de ces personnages tout au long du récit.

C’est l’histoire universelle du genre féminin qui est racontée ici, où seuls les hommes ont le choix de leur vie et de leur destinée, et si une femme se rebelle, elle ne peut finalement que devenir un homme. C’est l’histoire des femmes dans toute la splendeur de leur tragique destinée humaine, où chaque personnage féminin du roman porte une part du drame lié à leur sexe : violée, battue, prostituée, trompée, niée, tuée. C’est une histoire également de sexualité, de désir, d’altérité trompeuse et pourtant si vraie ; une magnifique histoire d’amour en somme.

Les mots coulent comme une rivière paisible entre vos doigts et le rythme hypnotique de cette histoire ne peut que vous emporter à travers une lecture qui vous laissera des petits pincements au coeur, même après avoir refermé ce livre.

fannyLe courage qu’il faut aux rivières, par Emmanuelle Favier. Chez Albin Michel, 2017.

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Dans une coque de noix

Un huis-clos malin dans un vagin !

Note : 4/5.

Dans une coque de noix

Dans une coque de noix est l’un des livres emportés dans nos valises de vacances. Chaque soir, dans nos chaises longues, nous attendions la nuit en bouquinant, avec vue sur les Causses de Lozère. Nous allumions des bougies et nous embarquions dans nos lectures, le ventre plein d’aligot-saucisse. C’était  mon tendre qui avait ce roman dans les mains, de mon côté je ne me souviens déjà plus de ce que je lisais. J’entendais des rires soudains, les pages tourner régulièrement, je sentais une concentration joyeuse émaner de la chaise d’à côté.

J’étais intriguée, aussi quand le livre fut posé sur une étagère, au retour, je l’ai pris avec moi. De l’extérieur et avant lecture : je voyais ce livre comme un exercice littéraire, un peu artificiel, par un auteur déjà célèbre, qui a toute liberté pour créer une petite fantaisie érudite. J’avais compris que le héros de l’histoire n’a même pas de nom, car c’est un foetus dans le ventre de sa mère, laquelle fomente de sombres projets. Le quatrième de couverture, sans ciller, parlait même d’une « brillante réécriture d’Hamlet in utero« . Autant dire qu’on connaît déjà une bonne partie de l’histoire avant même de la lire – comme une bonne vieille tragédie. Sauf qu’on est au XXIe s, et que la tragédie devient tragi-comédie, voire théâtre de boulevard, et qu’on n’est pas sûrs que tout le monde meure à la fin – je vous laisse lire, pour voir.

Après lecture : indéniablement bien troussé, drôle souvent. On voit tout le savoir-faire d’un écrivain à l’aise dans ses mocassins. La narration depuis l’utérus de l’intrigante est saisissante. La palette des sensations est riche et imaginative, pour un narrateur privé de vue et de toucher. Bien sûr le bébé a l’intelligence d’un homme mûr – d’où les développements littéraires, l’analyse de l’état du monde qui fait mouche, le palais subtil de l’amateur de bons vins, les piques au milieu littéraire – on devine bien sûr l’écrivain, parfois un peu trop présent, dans les pensées du bébé. Mais le récit avance allègrement, les personnages sont bien superbes comme il faut dans leur médiocrité humaine, et on lit le tout presque d’un trait, comme un bon cru.

J’ai aussi apprécié à la lecture le lexique et le style assez soutenus, le tout enchâssé dans une syntaxe fluide, adaptée à nos goûts actuels – on a en effet du mal pour la plupart d’entre nous, de nos jours, avec les longues phrases tarabiscotées et les descriptions interminables. C’est donc un livre qui se déguste, entre deux bouquins plus résistants, et qui passe aisément de main en main.

justine3Dans une coque de noix, par Ian McEwan. Collection du Monde Entier, Gallimard, 2017.

 

Faillir être flingué

Un western à la fois drôle, dur, magique, attachant… A ne surtout pas rater !

Note : 5/5

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Le titre me titillait la mémoire… un titre qui fait postillonner quand on le prononce, dont les médias avaient un peu parlé… Ah oui ! Le prix du livre Inter 2014.

Faillir être flingué est un western « des origines » : des territoires intégralement vierges, des Indiens encore libres de circuler et de vivre à leur façon, la naissance d’une ville à partir de cahutes enracinées dans la boue, l’installation progressive de la civilisation au milieu de nulle part, des vraies brutes cruelles et sales, des flingues, et contre tout probabilité : quelque chose qui se construit dans l’Ouest sauvage.

La galerie de personnages est tout simplement extraordinaire : ils sont tous attachants à leur façon, ils sont variés, ils construisent quelque chose dont ils ignorent tout. On ne se situe pas que du point de vue des colons, on se promène entre Indiens, blancs, chinois… L’un n’a qu’une idée en arrivant dans la ville naissante : ouvrir une maison de bains. L’autre s’est fait dépouiller à deux reprises de ses biens – dont son cheval, alors qu’il n’est pas un piéton ! – et ne songe qu’à se venger. La troisième organise des concours de tir de fusil dans les portes de son saloon / bordel pour créer un peu d’animation pour ses clients. Eau-qui-court-sur-la-plaine prodigue ses talents un peu magiques au gré de ses errances et déplacements.

Tout le monde se croise, échange, se transforme, commerce, s’adapte, comme si le lieu dans lequel tout le monde évolue était un incubateur de possibles. La narration va vite, c’est souvent drôle (on peut penser au film Maverick), il y a de l’action, des fusillades, c’est également parfois dramatique, subtile…

Un très chouette livre, très divertissant, qui fait du bien et qui donne à penser ou à rêver après l’avoir refermé.

Faillir être flingué, par Céline Minard. Rivages, 2013.alice

 

Tour d’horizon des livres à lire cet été

L’été, on a le temps. On se repose, on lit. Voici un tour d’horizon des traditionnelles listes des meilleurs livres à lire cuvée été 2017, proposées par vos médias préférés (ou pas)

David Hettinger, Woman reading.jpg

Le Figaro sort l’artillerie lourde :

Les 10 best-sellers à lire cet été sont écrits par des noms déjà bien familiers des rayons de vos bibliothèques : on y retrouve les derniers opus de Marc Lévy, Jean-Christophe Rufin, Guillaume Musso, Anna Gavalda, Elena Ferrante… Le Figaro ne prend aucun risque pour vous assurer 100 % de satisfaction facile et agréable. Mon envie de lecture dans cette liste :

Le tour du monde du roi ZibelineJean-Christophe Rufin, Le Tour du monde du roi Zibeline : parce que pour avoir lu un ou deux autres de ses livres, je sais que son style est agréable, et qu’on est embarqué dans des aventures historiques où l’on ne s’ennuie pas un instant !

Résumé : Comment un jeune noble né en Europe centrale, contemporain de Voltaire et de Casanova, va se retrouver en Sibérie puis en Chine, pour devenir finalement roi de Madagascar… Sous la plume de Jean-Christophe Rufin, cette histoire authentique prend l’ampleur et le charme d’un conte oriental, comme le XVIIIe siècle les aimait tant.

Challenges remporte le prix de la diversité des suggestions littéraires

La sélection Challenges des 15 livres incontournables à lire cet été est un mélange intéressant, de livres pas forcément très récents, de romans, de récits, de styles, avec le petit livre d’actualité qui va bien à la fin. Une sélection intéressante, même si mes goûts personnels ne me feront pas aller vers la plupart de ces livres, qui me semblent assez sombres tout de même. Le livre qui a attiré mon attention, chez l’excellent éditeur Au Diable Vauvert :

COUV-BACIGALUPI-Water-Knife-PL1SITEPaolo Bacigalupi, Water Knife : parce que La fille automate, son ouvrage précédent, a largement été salué par la critique et que le thriller écologique d’anticipation est assez dans l’air du temps, le thème donne envie de lire cette histoire !

Résumé : La guerre de l’or bleu fait rage autour du fleuve Colorado. Détective, assassin et espion, Angel Velasquez coupe l’eau pour la Direction du Sud Nevada qui assure la survie de Las Vegas. Lorsque remonte à la surface la rumeur d’une nouvelle source, Angel gagne la ville dévastée de Phoenix avec une journaliste endurcie et une jeune migrante texane… Quand l’eau est plus précieuse que l’or, une seule vérité régit le désert : un homme doit saigner pour qu’un homme boive.

 

Dans les poches de l’Express

…il y a : 16 romans contemporains qui répondent aux canons de la détente estivale : exotisme, littératures du monde, romance, humour, aventure, voyage… Je me reconnais plus dans cette liste qui propose des auteurs déjà lus que j’aime beaucoup  : Chimamanda Ngozie Adichie dont je vous ai déjà parlé pour Americanah, Thomas Vinau que j’avais découvert par un recueil de poèmes, Andreï Kourkov, Irvine Welsh. Et ça tombe bien, si j’ai lu les auteurs, je n’ai lu aucun des titres proposés. un titre particulièrement qui se trouvait déjà sur ma liste d’attente (impatiente) :

l-autre-moitie-du-soleil-half-of-a-yellow-sun-par-chimamanda-ngozi-adichie_5896027Chimamanda Ngozie Adichie, L’autre moitié du soleil. Parce que la lecture est une expérience humaine avec cette auteure, son style rayonnant et ses personnages forts marquent, c’est en tout cas ce que j’avais ressenti dans Americanah.

Résumé : Lagos, début des années soixante. L’avenir paraît sourire aux sœurs jumelles : la ravissante Olanna est amoureuse d’Odenigbo, intellectuel engagé et idéaliste ; quant à Kainene, sarcastique et secrète, elle noue une liaison avec Richard, journaliste britannique fasciné par la culture locale. Le tout sous le regard intrigué d’Ugwu, treize ans, qui a quitté son village dans la brousse et qui découvre la vie en devenant le boy d’Odenigbo. 
Quelques années plus tard, le Biafra se proclame indépendant du Nigeria. Un demi-soleil jaune, cousu sur la manche des soldats, s’étalant sur les drapeaux : c’est le symbole du pays et de l’avenir. Mais une longue guerre va éclater, qui fera plus d’un million de victimes. 
Évoquant tour à tour ces deux époques, l’auteur ne se contente pas d’apporter un témoignage sur un conflit oublié ; elle nous montre comment l’Histoire bouleverse les vies. Bientôt tous seront happés dans la tourmente. L’autre moitié du soleil est leur chant d’amour, de mort, d’espoir.

 

 

Besoin d’autres idées ? Vous pouvez aussi consulter la liste des coups de coeur des livres sortis cette année par Le Monde des Livres, les livres de plage un peu « girly » tout de même sélectionnés par Elle, ou la sélection que pour ma part je trouve un peu snob des Inrocks. Sinon, à votre tour, recommandez-nous des lectures d’été dans les commentaires ! Bonne lecture et bonnes vacances !

Promenons-nous dans les bois

Rigolade assurée avec ces ceux randonneurs du dimanche qui s’attaquent au Sentier des Appalaches

Note : 3,5/5

Promenons-nous-dans-les-bois

Bill Bryson est un bonhomme qui va dans des endroits du globe, essaye des trucs et les raconte ensuite avec beaucoup d’humour et de verve. Dans les librairies, on le retrouve dans le rayon littérature de voyage, mais s’il y avait un rayon « Rigolons un bon coup », on pourrait aussi l’y ranger – les librairies sont trop sérieuses.

C’est un esprit original, qui saute d’idée en idée, et qui n’a pas le caractère raisonnable de ses congénères humains, donc il saute de l’idée à sa réalisation, avec enthousiasme. Il se met en scène dans ses romans en éternel gamin un peu pénible, parfaitement inconscient mais sensible et ouvert à l’expérience. Le tout sous les yeux patients de son épouse, qui doit être une copine de la femme à Colombo.

Cette nouvelle aventure de Bryson se passe aux Etats-Unis, et a pour thème la randonnée. Bill Bryson, accompagné d’un acolyte improbable et aussi éloigné que possible du modèle du randonneur aguerri des montagnes, se lance à l’assaut d’un sentier historique long de près de 3500 km, le Sentier des Appalaches. Plus qu’une randonnée, c’est une odyssée. Il découvre un univers, ressent le paradoxe de la nature qui ne peut être naturelle, le tout entrecoupé d’infos sur l’histoire du sentier, et des rencontres faites au fil des étapes.

Avec beaucoup de mordant, Bryson décortique ce monde à part, celui des randonneurs, et nous brosse un tableau pas piqué des hannetons des randonneurs consommateurs, des pot de colle, des ovni. Il découvre aussi l’expérience forcément intime et solitaire de la marche.

J’ai reconnu l’ambiance particulière d’un sentier de grande randonnée, où tout le monde se suit plus ou moins, où les histoires circulent ; les abris et les étapes où les randonneurs se rassemblent, le besoin de solitude aussi, ce que déclenche la marche en réflexion. La découverte d’un rythme différent et d’une vie qui se résume au jour en train de se dérouler, et à s’assurer des besoins de base : marcher, se protéger de l’eau et des blessures, manger, trouver un endroit où dormir, se reposer. La sensation d’étrangeté aussi lorsque l’on retourne en ville. Evidemment, le duo Bryson-Katz fait des étincelles et la relation de ces deux loustics n’en finit pas de nous faire rigoler.

Le roman est un cadeau d’Alice, qui a pensé à moi en suivant les mésaventures de ces Pieds Nickelés des montagnes. Toute ressemblance avec ma propre traversée de la diagonale du vide en France serait fortuite !! Un livre chaudement recommandé aux patachons qui préfèrent passer leur week-end à bouquiner plutôt qu’à randonner !

justine3Promenons-nous dans les bois, de Bill Bryson. Petite Biblio Payot Irrésistibles.

 

 

La. Pire. Personne. Au. Monde.

Un roman vache et défouloir, un bon moment de déconnade littéraire.

Note : 4

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C’est l’histoire d’un mec… il est comme un pied dans la porte : trop présent, indésirable, encombrant. L’anti-héros de ce roman suinte la bière, la méchanceté, la mesquinerie, et l’auto-suffisance. Une version masculine de Tatie Danielle. Un parfait spécimen mâle en pleine crise de la quarantaine. Je n’avais jamais lu Douglas Copland, mais je me suis dit en avançant dans le bouquin que seul un homme proche de la cinquantaine pouvait créer un tel personnage, un concentré caricatural des mécanismes psychologiques primaires de l’homme blanc occidental.

Vous l’avez compris, ce roman c’est du lourd, mais du lourd léger, qui se dévore aussi vite qu’un paquet de chips. Un peu gras, salé, mais délicieux et croquant. Ce livre est une farce. Une commedia dell’arte, version XXIe siècle, version industrie culturelle et monde de la télévision. Copland exploite toutes les ficelles grossières et efficaces du comique, il éructe le comique de situation, le comique de répétition, joue sur les contrastes évidemment grossiers entre les deux personnages principaux, deux versions opposées d’un même modèle. C’est une comédie de moeurs, un vaudeville, un roman de désapprentissage, une succession de saynètes qui m’ont fait rire franchement.

Raymond Gunt – oui, ça rime avec « cunt »- est un caméraman raté, sans travail. Son ex-femme, directrice de casting lui trouve un job pour tourner une émission de téléréalité dans une île lointaine du Pacifique. Surtout pour l’éloigner, car Raymond Gunt est La. Pire. Personne. Au. Monde. Au cours d’une scène d’anthologie, Gunt trouve un assistant sur un trottoir de Londres. Ensemble ils embarquent direction le Pacifique. Les pérégrinations de nos deux anti-héros vont évidemment de mal en pis, jusqu’à un final en apothéose. Rien ne nous est épargné dans cette succession de courts chapitres enlevés et plein de verves, mais c’est justement pour cela qu’on lit. A déguster avec une Heineken et des chips jusqu’à la fin.

justine3La. Pire. Personne. Au. Monde., par Douglas Coupland aux Editions Au Diable Vauvert.

Indian creek

Un hiver au milieu d’une forêt dans le nord des États-Unis, une histoire vraie entre récit d’apprentissage, roman d’aventure et de survie

Note : 4/5

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Indian creek n’est pas un roman très récent : il a été publié en 1993 et raconte l’hiver 1978. Une collègue me l’a mis entre les mains alors que l’on parlait de Jack London et de récits de voyage, me le présentant comme un classique des récits du Grand Nord, du froid et des trappeurs.

Si j’aime bien lire ce genre de récits, bien au chaud sous la couette, à me resservir une tasse de thé alors que le héros perd des doigts de pied après être tombé dans des rivières gelées (éventuellement avant de se faire agresser par un loup ou un ours), cela faisait quand même longtemps que je n’avais pas ouvert de roman de ce type. Je craignais de ne pas « rentrer dedans ». Or, ça marche : Indian creek marche, très bien même.

Parce que c’est une histoire vécue d’abord. Pete Fromm, avant et après la publication d’Indian creek, a écrit des fictions, qui fonctionnent moins bien m’a-t-on dit. Là, on est dans le souvenir noté dans un petit cahier et réécrit des années plus tard, dans l’âge un peu mûr qui regarde, étonné, cette première expérience et la revit de plein fouet.

Parce que le personnage principal, c’est vous, c’est moi, enfin vous et moi si vous aviez un jumeau (pas mon cas), que vous étiez fort en natation (certainement pas mon cas) et fasciné par l’idée de vivre tout seul ou presque pendant 7 mois dans la nature. Les 2 premiers éléments n’ayant aucune espèce d’impact sur le processus qui amène ce jeune homme, pas passionné par ses études, lecteur de romans de trappeurs, complètement inexpérimenté, à postuler pour un job étrange : garder un coin de rivière et les milliers d’œufs de saumon qui y reposent pendant 7 mois, loin de tout.

Donc, le personnage principal, c’est vous, c’est moi : je postule pour ce job un peu par hasard, j’essaye de réunir en quelques semaines tous les éléments qui me semblent nécessaires pour tenir 7 mois (des boîtes de haricots, du riz, et… ?), je fais la fête intensément pendant une semaine et un beau jour, en pleine gueule de bois, les gardes forestiers débarquent, remplissent le camion des denrées que j’ai réunies. Ils me larguent à côté d’une grande tente près de mon bras de rivière, et me posent des questions qui me font atterrir sans douceur :

Le garde commença à parler de bois à brûler. Je hochais la tête sans arrêt, comme si j’avais abattu des forêts entières avant de le rencontrer.
– Il te faudra sans doute sept cordes de bois, m’expliqua-t-il. Fais attention à ça. Tu dois t’en constituer toute une réserve avant que la neige n’immobilise ton camion.
Je ne voulais pas poser cette question, mais comme cela semblait important je me lançai :
– Heu… C’est quoi, une corde de bois ?

Le lecteur verra le personnage se transformer, s’adapter peu à peu, tout en restant un peu à côté de la plaque. Il croise des chasseurs, des trappeurs, apprend leurs techniques, vit un peu avec eux sans jamais réellement faire partie de leur univers.

Il fait de grosses erreurs – pas tant que cela – et surtout devient un vrai homme des bois, devient une part de ce coin de bois. Il observe longuement les animaux, leurs habitudes. Il revoit de loin en loin ses amis, dont la vie commence de lui échapper : tant de choses se passent en ville alors que lui revit toujours, d’une certaine manière, la même journée !

J’ai beaucoup aimé ce livre qui a ouvert une petite porte sur une vie que j’aurais peut-être pu mener par hasard, pendant quelques mois, puisque même les étudiants ordinaires peuvent se transformer en trappeurs et en hommes des bois.

C’est bien écrit, on ne s’ennuie pas, on a même plutôt froid ! À lire avec une bouillotte, donc.

Indian creek, de Pete Fromm. Gallmeister, 2006.alice