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La. Pire. Personne. Au. Monde.

Un roman vache et défouloir, un bon moment de déconnade littéraire.

Note : 4

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C’est l’histoire d’un mec… il est comme un pied dans la porte : trop présent, indésirable, encombrant. L’anti-héros de ce roman suinte la bière, la méchanceté, la mesquinerie, et l’auto-suffisance. Une version masculine de Tatie Danielle. Un parfait spécimen mâle en pleine crise de la quarantaine. Je n’avais jamais lu Douglas Copland, mais je me suis dit en avançant dans le bouquin que seul un homme proche de la cinquantaine pouvait créer un tel personnage, un concentré caricatural des mécanismes psychologiques primaires de l’homme blanc occidental.

Vous l’avez compris, ce roman c’est du lourd, mais du lourd léger, qui se dévore aussi vite qu’un paquet de chips. Un peu gras, salé, mais délicieux et croquant. Ce livre est une farce. Une commedia dell’arte, version XXIe siècle, version industrie culturelle et monde de la télévision. Copland exploite toutes les ficelles grossières et efficaces du comique, il éructe le comique de situation, le comique de répétition, joue sur les contrastes évidemment grossiers entre les deux personnages principaux, deux versions opposées d’un même modèle. C’est une comédie de moeurs, un vaudeville, un roman de désapprentissage, une succession de saynètes qui m’ont fait rire franchement.

Raymond Gunt – oui, ça rime avec « cunt »- est un caméraman raté, sans travail. Son ex-femme, directrice de casting lui trouve un job pour tourner une émission de téléréalité dans une île lointaine du Pacifique. Surtout pour l’éloigner, car Raymond Gunt est La. Pire. Personne. Au. Monde. Au cours d’une scène d’anthologie, Gunt trouve un assistant sur un trottoir de Londres. Ensemble ils embarquent direction le Pacifique. Les pérégrinations de nos deux anti-héros vont évidemment de mal en pis, jusqu’à un final en apothéose. Rien ne nous est épargné dans cette succession de courts chapitres enlevés et plein de verves, mais c’est justement pour cela qu’on lit. A déguster avec une Heineken et des chips jusqu’à la fin.

justine3La. Pire. Personne. Au. Monde., par Douglas Coupland aux Editions Au Diable Vauvert.

Indian creek

Un hiver au milieu d’une forêt dans le nord des États-Unis, une histoire vraie entre récit d’apprentissage, roman d’aventure et de survie

Note : 4/5

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Indian creek n’est pas un roman très récent : il a été publié en 1993 et raconte l’hiver 1978. Une collègue me l’a mis entre les mains alors que l’on parlait de Jack London et de récits de voyage, me le présentant comme un classique des récits du Grand Nord, du froid et des trappeurs.

Si j’aime bien lire ce genre de récits, bien au chaud sous la couette, à me resservir une tasse de thé alors que le héros perd des doigts de pied après être tombé dans des rivières gelées (éventuellement avant de se faire agresser par un loup ou un ours), cela faisait quand même longtemps que je n’avais pas ouvert de roman de ce type. Je craignais de ne pas « rentrer dedans ». Or, ça marche : Indian creek marche, très bien même.

Parce que c’est une histoire vécue d’abord. Pete Fromm, avant et après la publication d’Indian creek, a écrit des fictions, qui fonctionnent moins bien m’a-t-on dit. Là, on est dans le souvenir noté dans un petit cahier et réécrit des années plus tard, dans l’âge un peu mûr qui regarde, étonné, cette première expérience et la revit de plein fouet.

Parce que le personnage principal, c’est vous, c’est moi, enfin vous et moi si vous aviez un jumeau (pas mon cas), que vous étiez fort en natation (certainement pas mon cas) et fasciné par l’idée de vivre tout seul ou presque pendant 7 mois dans la nature. Les 2 premiers éléments n’ayant aucune espèce d’impact sur le processus qui amène ce jeune homme, pas passionné par ses études, lecteur de romans de trappeurs, complètement inexpérimenté, à postuler pour un job étrange : garder un coin de rivière et les milliers d’œufs de saumon qui y reposent pendant 7 mois, loin de tout.

Donc, le personnage principal, c’est vous, c’est moi : je postule pour ce job un peu par hasard, j’essaye de réunir en quelques semaines tous les éléments qui me semblent nécessaires pour tenir 7 mois (des boîtes de haricots, du riz, et… ?), je fais la fête intensément pendant une semaine et un beau jour, en pleine gueule de bois, les gardes forestiers débarquent, remplissent le camion des denrées que j’ai réunies. Ils me larguent à côté d’une grande tente près de mon bras de rivière, et me posent des questions qui me font atterrir sans douceur :

Le garde commença à parler de bois à brûler. Je hochais la tête sans arrêt, comme si j’avais abattu des forêts entières avant de le rencontrer.
– Il te faudra sans doute sept cordes de bois, m’expliqua-t-il. Fais attention à ça. Tu dois t’en constituer toute une réserve avant que la neige n’immobilise ton camion.
Je ne voulais pas poser cette question, mais comme cela semblait important je me lançai :
– Heu… C’est quoi, une corde de bois ?

Le lecteur verra le personnage se transformer, s’adapter peu à peu, tout en restant un peu à côté de la plaque. Il croise des chasseurs, des trappeurs, apprend leurs techniques, vit un peu avec eux sans jamais réellement faire partie de leur univers.

Il fait de grosses erreurs – pas tant que cela – et surtout devient un vrai homme des bois, devient une part de ce coin de bois. Il observe longuement les animaux, leurs habitudes. Il revoit de loin en loin ses amis, dont la vie commence de lui échapper : tant de choses se passent en ville alors que lui revit toujours, d’une certaine manière, la même journée !

J’ai beaucoup aimé ce livre qui a ouvert une petite porte sur une vie que j’aurais peut-être pu mener par hasard, pendant quelques mois, puisque même les étudiants ordinaires peuvent se transformer en trappeurs et en hommes des bois.

C’est bien écrit, on ne s’ennuie pas, on a même plutôt froid ! À lire avec une bouillotte, donc.

Indian creek, de Pete Fromm. Gallmeister, 2006.alice

Les Soldats de la mer

17 nouvelles différentes, qui sont aussi la trame d’un récit unique, autant qu’un poème déguisé, une histoire de monde parallèle, de fantômes, de vampires et de soldats de plomb : les Chroniques illégitimes sous la Fédération.

Note : 5/5

Les soldats de la mer - Dystopia workshop

Magnifique et étrange roman / recueil de nouvelles fantastiques.

« Suicide par imprudence », « Le joueur de dames », « La seconde carrière du général des Fosses », « Olga mensonge » : quelques titres de ces 17 nouvelles qui racontent les histoires étranges arrivées à des soldats, des lieutenants, un général… Schaeffer, qui hante un fort sordide ; Laban, dont la troupe subit les assauts d’un vampire ; Rozzo, qui a découvert un passage vers un autre monde ; Niccolo Pasani, dont les chevaux de plombs semblent avoir disparu pour livrer une vraie bataille…

Les Soldats de la mer se présente comme une boule à facettes : chaque histoire est indépendante des autres, mais elles sont reliées de 3 manières entre elle.

Par un fil historique d’abord, la création et l’évolution de la Fédération. Fédération pour regroupement politique de grandes villes : 3, puis 4, 5, etc. La Fédération se construit de conquête militaire en conquête militaire. Ses héros, ses personnages sont des militaires. Ses fantômes, ses étrangetés, ses ensorcelés, ses maudits, ses endiablés sont des militaires. Les noms, les lieux évoquent l’Europe : l’histoire de la Fédération constitue une doublure étrange de l’Europe, un développement qui aurait pu avoir lieu si les Villes-État avaient supplanté les États-Nation. Une « géographie heurtée », dit la préfacière. Et s’il y avait deux lunes dans le ciel au lieu d’une. Mais pas de politique dans ce livre, seulement des chroniques morcelées.

Prenez le joueur de dames, qui a gagné toutes ses grandes batailles grâce à un personnage mystérieux qui, la veille de la bataille, apparaît soudainement et lui propose de disputer une partie. L’homme étrange joue cette partie comme le général adverse mènera la bataille le lendemain. Et le joueur de dames, préparé, gagne les batailles. Jusqu’à la dernière bataille…

Par un fil narratif ensuite, ou plutôt une atmosphère : comme si les deux belles grandes lunes pleines de la couverture du livre diffusaient une lumière pale et fantomatique sur toutes les nouvelles, les personnages, les lieux, les dessaisissant de leur substance pour en faire un théâtre d’ombre plutôt que des nouvelles ancrées dans leur réalité.

Et par un dernier fil dont je tairai tout car il appartient au lecteur qui lit la dernière des 17 nouvelles… Et qui réécrit toutes les nouvelles précédentes dans votre mémoire en leur donnant un autre sens.

Les Soldats de la mer est envoûtant, la succession des nouvelles est très agréable : on ne perd pas le fil, on n’a pas non plus le temps de se lasser d’une situation. Ce livre a été publié une première fois en 1968 ; cette édition est la 5e. Je vous conseille fortement cette lecture. Pour ceux qui ont envie de quelque chose d’un peu plus court, Le prophète et le vizir, chez le même (ré-)éditeur (2012), tient également toutes ses promesses.

Les Soldats de la mer, d’Yves et Ada Rémy. Dystopia Workshop, 2013.alice

Les enfermés

Un polar-de-science-fiction très sympathique, une lecture détente pour les week-ends d’hiver.

Note : 4/5

John Scalzi - Les enfermés - L'Atalante

C’est un achat automatique : le genre de livre que j’aurais boudé, si je ne connaissais pas déjà son auteur. John Scalzi a écrit Le vieil homme et la guerre, qui fut un véritable coup de cœur. Dans un petit recueil de nouvelles intitulé Denise Jones, agente superhéroïque (le genre de tout petit livre diffusé uniquement comme cadeau d’éditeur) il a décrit l’avènement du yaourt comme maître du monde, ce qui a achevé d’installer Scalzi au fond de mon cœur autant que sur mes rayonnages. Flânant en rayon, je croise donc ces Enfermés, dont la couverture ne me tente guère, mais bon… c’est Scalzi, et puis suite à de nombreux remaniements j’ai dégagé une étagère dans ma bibliothèque, qu’il est donc urgent de re-remplir.

Le devinerez-vous ?

J’ai bien fait ! Les enfermés est un bon livre, un de ceux qui l’on lit facilement, bourré d’action sans pour autant en fait trop, gorgé d’optimisme et de rythme, autant que d’humour – même si le résumé peut sembler légèrement déprimant, au premier abord.

En quelques mots : une super-grippe extrêmement mortelle (400 millions de morts) et mondialement répandue (le foyer initial étant un colloque de scientifiques spécialisés en virologie, Scalzi ne se refuse rien) est apparue 25 ans avant le début du roman. Je cite le résumé : Si la plupart des malades, cependant, n’y ont réagi que par des symptômes grippaux dont ils se sont vite remis, un pour cent des victimes ont subi ce qu’il est convenu d’appeler le « syndrome d’Haden » : parfaitement conscients, ils ont perdu tout contrôle de leur organisme ; sans contact avec le monde, prisonniers de leur chair, ils sont devenus des « enfermés ».

Autant pour le résumé légèrement déprimant ! Mais rassurez-vous : l’humanité a vite réagi et a trouvé des solutions. Des implants cérébraux permettant aux « Haden » de communiquer, puis de commander des androïdes qui leur servent de corps, et même des « intégrateurs », des rescapés de la maladie qui parviennent à accueillir la conscience d’un Haden. Les intégrateurs louent leurs services pour la 1/2 journée ou la journée et sont très demandés : c’est la seule façon qu’ont les Haden de ressentir à nouveau le goût de la nourriture bien consistante, le souffle du vent sur la joue, ou tout autre activité humaine à laquelle vous pourriez penser si vous étiez enfermé H24 dans votre lit.

[Je vous laisse le temps de réfléchir à cette question]

Chris est un Haden, qui a été enfermé très jeune et n’a rien connu d’autre que sa vie d’Haden, le corps dans un lit, la conscience dans son « Cispé » (son droïde). Il vient de rentrer au FBI ; le livre commence avec le début de sa première enquête. Un meurtre, dont le suspect est un intégrateur. Oui, mais était-il aux manettes de son corps, ou bien était-il intégré au moment du meurtre ?

Le rythme du livre est celui de l’enquête, haletant comme un bon thriller. Seule différence : dans Les enfermés, on ne casse pas de la bagnole en de folles poursuites, mais des Cispés…

Avec un fort zeste d’éthique et une pincée de politique pour assaisonner le tout et permettre au roman de tourner dans la tête une fois qu’on l’a fini. Vous ne penserez plus le handicap de la même manière.

Les enfermés, de John Scalzi. L’Atalante, 2016.alice

Americanah

Une histoire d’amour, un livre sur la race et l’immigration, sans langue de bois et finement écrit.

Note : 5/5

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Difficile de qualifier ce roman de coup de coeur, ou en tout cas uniquement de coup de coeur, même si c’est l’expression qui me vient facilement à l’esprit une fois le livre terminé et refermé. Les raisons pour lesquelles j’ai aimé sa lecture et ce qu’il a provoqué en sensations et réflexions, dépassent le simple ressenti. La lecture de ce roman étonne d’abord, par la franchise et l’énergie qui se dégagent de l’écriture ; ravit ensuite par sa justesse d’observation et de vécu ; fait réfléchir enfin, puisque le point de vue adopté ne peut être le mien, et pourtant je m’y identifie, je veux poursuivre la vie des personnages à leur côté et découvrir leurs réactions, leur évolution dans les épreuves qu’ils traversent, même si elles sont loin de mon propre vécu (quoi que j’aie été aussi, dans une certaine mesure et pour un temps limité, une expatriée volontaire). Mais la lecture et les réflexions qu’elle engendre ne sont pas pour autant lourdes, ou graves. C’est en toute légèreté et liberté que je me suis mise à réfléchir aux questions de race, d’immigration, d’adaptation à d’autres cultures et à d’autres pays, enveloppée dans la singulière honnêteté d’analyse d’Ifemelu, la personnage principale.

 

L’auteure raconte, avec beaucoup de justesse, comment Ifemelu passe du Nigéria aux Etats-Unis, comment elle découvre, dès qu’elle arrive là-bas, qu’elle est noire. Elle n’en avait pas conscience au Nigéria, cela n’avait pas de sens, mais aux Etats-Unis cela la frappe et parmi toutes les autres étapes de la découverte et de l’adaptation si bien décrites, cela la fait réfléchir. Elle commence à écrire un blog, que seule une Noire non américaine peut écrire avec la distance et l’humour nécessaires, sur ses observations du quotidien et comment le quotidien traite la question de la race aux Etats-Unis :  « Raceteenth ou Observations diverses sur les Noirs américains (ceux qu’on appelait jadis les nègres) par une Noire non américaine« . Ses chroniques rencontrent un grand succès, dans le récit mais aussi dans le monde réel, en parcourant les sites qui parlent de ce roman, je me suis rendue compte que beaucoup se sont identifiés à Ifemelu et à ce qu’elle raconte. Voici par exemple le début d’une de ces chroniques :

A mes camarades noirs non américains : En Amérique, tu es Noir, chéri

Cher Noir non américain, quand tu fais le choix de venir en Amérique, tu deviens noir. Cesse de discuter. Cesse de dire je suis jamaïcain ou je suis ganhéen. L’Amérique s’en fiche. Quelle importance si tu n’es pas « noir » chez toi ?Tu es en Amérique à présent. Nous avons tous nos moment d’initiation dans la Société des anciens nègres. Le mien eut lieu en première année d’université quand on m’a demandé de donner le point de vue d’une Noire, alors que je n’avais pas la moindre idée de ce qu’était le point de vue d’une Noire. Alors j’ai inventé. Et avoue-le – tu dis « Je ne suis pas noir » uniquement parce que tu sais que le Noir se trouve tout en bas de l’échelle des races en Amérique. Et c’est ce que tu refuses. Ne le nie pas.

Chimananda Ngozi Adichie raconte aussi – et avant tout – une histoire d’amour, celle d’Ifemelu et d’Obinze, entre le Nigéria, les Etats-Unis et l’Angleterre, sur une quinzaine d’années. Elle raconte aussi les séparations, les rencontres, la vie qui passe et comment chacun est changé par ses expériences, le décalage entre ce qui meut les personnages, ce qu’ils ressentent et ce qu’ils vivent. Ce fut une magnifique plongée dans le coeur et l’esprit d’une Igbo du Niger, noire non américaine, femme intelligente et amoureuse.

Et je me suis rendue compte en regardant cette interview que l’auteure, Chimananda Ngozi Adichie avait elle aussi un charisme, une profondeur d’analyse et un regard à couper le souffle. Un roman que je recommande chaudement à toutes et à tous.

justine3Americanah, de Chimananda Ngozi Adichie. Gallimard Folio, 2015.

 

Légationville

Un mélange de très bonne SF et de réflexion sur le fonctionnement d’une langue = un petit chef d’œuvre

Note : 4,5 / 5

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China Miéville relève d’une catégorie d’auteurs tout à fait chère à mes yeux : ceux qui écrivent des livres auxquels personne d’autre n’a pensé, que personne d’autre n’aurait réussi à faire tenir debout et qui déroulent des idées improbables tout en entraînant leurs lecteurs : Oui, le monde fonctionne comme ça, aussi bizarre que cela puisse vous sembler, il a d’ailleurs toujours fonctionné comme ça, pourquoi, vous vivez autrement ? Le défi est toujours grand, parfois Miéville rate son coup, c’était le cas avec le roman précédent, Kraken. Sa Légationville (Embassytown) est elle très réussie, une vraie petite révélation, avec mon chapeau bas à la traductrice.

Nous sommes sur Ariéka, planète aux confins du monde connu, fort difficile d’accès, vraie colonie isolée. Des humains y vivent, au milieu des Hôtes, jamais complètement décrits, peut-être une version élégamment déstructurée de la rencontre entre une grosse libellule, un crabe et du corail. Les Hôtes ont ceci de particulier qu’ils ont deux bouches : leur langage est double, les deux bouches prononçant des sons différents simultanément pour prononcer un mot. Mais leur langage ne fonctionne qu’à un seul niveau : celui de la vérité absolue. Impossible de mentir, de créer une métaphore, difficile de faire une comparaison, strictement impossible même pour eux de comprendre qu’on leur parle si leur Langue n’est pas parlée par une entité vivante (un ordinateur imitant leur langue ne produit, à leurs « oreilles », que du son). Pour communiquer avec eux, les humains ont du inventer les Légats, clones parfaits et continuellement synchronisés, afin qu’ils pensent à deux comme s’ils n’étaient qu’un et produisent ce double langage.

Jusque là, vous vous dites que l’auteur est fou et moi, un peu également de chroniquer ce livre tordu. Sauf que toute l’intrigue, qui est réelle, haletante, repose sur ce fonctionnement langagier et son dérèglement. C’est effectivement fou, mais incroyable : Miéville déroule un roman, des personnages, une guerre, une rupture, sur ce fonctionnement qui est « entaché », modifié par la présence des humains. C’est magnifique.

Ce qui m’a aussi beaucoup plu, c’est la narratrice. Avice est tout ce qu’il y a de plus humaine, elle a grandi à Ariéka, le quitte pour naviguer entre les planètes du Brémen (une portion de l’espace humain), y revient avec Scile, son mari, linguiste de formation et fasciné par la Langue des Hôtes. Via quelques retours sur son parcours, on s’imprègne d’un univers qui nous est différent, très loin dans le futur, mais quand même familier : Ariéka est un trou perdu comme on peut aujourd’hui grandir dans des coins très isolés. La Terre originelle semble oubliée de tous, on compte en unités d’heures, les années d’Avice ne sont plus du tout les mêmes que les nôtres : à 7 ans, donc majeure, elle quitte Ariéka…

« Des années ? m’a braillé un jour un de mes supérieurs. Les tics de ton bled sidéral à la con, je m’en contrefous comme de mon premier roulement. C’est ton âge que je te demande ! » Répondez en heures. En heures subjectives : les officiers se moquent bien que vous ayez ralenti par rapport à votre trou perdu d’origine.

Tous les éléments futuristes sont dilués dans la narration, amenés naturellement, sans gros plan ou explication balourde. Avice, très amie avec une « autom » (un cyborg ?), de râler quand son mari ne la considère que comme un robot. Etc, etc, les détails sont foison, ils apportent beaucoup de croustillant à cette lecture.

Un livre étonnant, certes un peu exigeant, mais un vrai voyage !

Légationville, par China Miéville. Fleuve éditions, 2015.alice

Article spécial « Héroïnes »

Chers lecteurs, les chroniqueuses des mécaniques imaginaires vous livrent leurs coups de coeur, et chroniquent aussi parfois des livres qui furent importants pour elles, à travers des thèmes communs. Ce premier article partagé parle de femmes, de celles qui font des héroïnes inoubliables. Amélie, Alice et Justine vous livrent leur choix aussi dissemblables que puissants !

Le choix d’Amélie

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 » C’est tout de même plus chouette de vivre quand on est désiré(e)« 

Pour ce premier article partagé dont le thème est le « livre dont le héros est une femme », j’ai choisi de vous présenter une BD autobiographique de Désirée et Alain Frappier. Dans ces pages, deux histoires s’entrelacent, celle de Désirée et celle  » de la conquête du droit des femmes à choisir de procréer ou non » (Annie Ernaux). Sujet a priori difficile à traiter encore aujourd’hui mais l’investissement personnel des auteurs est total et rend compte de façon originale et exhaustive d’un pan de notre histoire.

Cet ouvrage se compose de la façon suivante : la BD en elle-même, suivie de bonus comprenant notamment des documents d’époque, des références bibliographiques et des témoignages. J’ai également découvert les BOL grâce à ce livre, de sont des « bandes originales de livre ». Celle-ci a été réalisée par Philippe Guerrieri. Vous pourrez l’écouter sur son site.

Voici un petit résumé :  même si elle a des parents, l’enfance de Désirée est marquée par l’instabilité, elle enchaîne les foyers jusqu’à ce que « Le Bonheur » la prenne sous son aile. Mais on le sait tous, le bonheur n’a qu’un temps et elle devra reprendre le chemin des foyers… C’est au sein de l’un d’eux qu’elle va découvrir le féminisme par le biais de Mathilde qui partage sa chambre et fait partie du MLAC (Mouvement pour la Libération de l’Avortement et de la contraception).

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C’est les années 70, et les femmes, à tous les niveaux, se battent pour leur liberté : dans la rue, elles défilent, reconnaissent qu’elles ont avorté ; au niveau politique, Simone Veil défend un projet de loi dépénalisant l’IVG En 1975, le combat porte ses fruits et une loi dépénalisant l’avortement est adoptée.

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Désirée traverse ces années et son histoire la confrontera directement à l’IVG. Les émotions ressenties, les regards, les jugements son retranscrits avec réalisme et sensibilité. Le texte est très présent dans cet ouvrage que je qualifierai de roman dessiné. Désirée nous livre dans ces pages une partie de sa vie. Je ne sais pas si Désirée est un héros ou tout simplement une femme avec ses non-dits qui marquent l’enfance et se poursuivent à l’âge adulte. J’ai beaucoup apprécié ce texte et pour poursuivre j’ai entamé La vie sans mode d’emploi – putain d’années 80 ! des mêmes auteurs.

Le Choix, de Désirée et Alain Frappier, a été édité à La ville brûle en 2015.

 

Le choix d’Alice

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Une dystopie dont le personnage central est une femme, écrite par une femme.

 

L’Amérique a mal tourné, très mal tourné, même : dictature militaire implacable, baisse de la fécondité à un point tel que seules quelques femmes parviennent encore à avoir des enfants. Ce sont des Servantes, affectées à des Commandants ; des « servantes écarlates » qui « font » les enfants des Epouses des Commandants, toutes stériles.

Le personnage principal ? Elle s’appelle Defred, elle est servante écarlate, elle « doit » des enfants à son Commandant. Elle s’appelle Defred car elle appartient à Fred : son corps ne lui appartient pas, elle ne connaîtra jamais ses enfants, son nom n’est pas le sien. La Servante qui l’a précédée s’appelait Defred, la prochaine s’appellera Defred.

«  Je ne m’appelle pas Defred, j’ai un autre nom, dont personne ne se sert maintenant parce que c’est interdit. Je me dis que ça n’a pas d’importance, un prénom, c’est comme son propre numéro de téléphone, ç a ne sert qu’aux autres. Mais ce que je dis est faux, cela a de l’importance« .

Cette société est complètement aliénante : toute personne est standardisée, anonymisée : il y a des Epouses, des Anges (les forces militaires spéciales), des Gardiens, les Marthas qui sont les bonnes des maisons… Chacune sa place, son rôle, dans cet Ordre extrêmement oppressif. Toutes les autres femmes (trop âgées, infertiles, etc.) sont déportées dans les Colonies où elles manipulent des déchets toxiques. Toujours la question de leur fertilité est posée, jamais celle de leurs commandants… Les hommes ne sont pas mieux lotis d’ailleurs, mais Defred en parle peu : elle n’a pas le droit de leur parler, sauf dans certaines circonstances très cadrées.

« Il nous est interdit de nous trouver en tête à tête avec les Commandants. Notre fonction est la reproduction […]. Rien en nous ne doit séduire, aucune latitude n’est autorisée pour que fleurissent des désirs secrets ».

L’Ordre s’appuie sur la religion et la peur pour chasser toute pensée critique, garder chacun dans sa case et son rôle. La parole est cadrée, la communication interdite : parler, jouer au scrabble, échanger des mots sont des plaisirs prohibés. Pourtant Defred se pose des questions, se souvient, chercher du sens dans les petits signes de connivence qu’elle croit deviner chez d’autres esclaves de ce système. Malgré le carcan des codes, des règles, des interdits, elle lutte, elle espère.

Margaret Atwod développe dans ce roman une dystopie qui est l’excellent pendant féminin (féministe ?) du 1984 de George Orwell : un personnage qui n’a rien d’héroïque ouvre lentement les yeux sur l’inhumanité totale dans laquelle un système le force à vivre. Il n’a pas de liberté, perd son nom, son droit à développer des pensées qui lui sont propres, ne parvient pas à renverser ce système. Il tente, il se débat,… et le récit s’achève avec l’échec complet (1984) ou sans que l’on sache si Defred est sauve pour La servante écarlate :

 » Que ceci soit ma fin ou un nouveau commencement, je n’ai aucun moyen de le savoir. Et donc je me hisse, vers l’obscurité qui m’attend à l’intérieur ; ou peut-être la lumière« .

Sauf que Margaret Atwood attaque le thème sous l’angle de la féminité, du désir, de l’enfantement, de l’appropriation du corps, et que je ne peux m’empêcher de trouver cette approche encore plus efficace et terrifiante que celle d’Orwell. Et ce que l’on dit peu, c’est qu’Orwell s’est inspiré pour partie d’un roman publié 8 ans plus tôt, en 1940. Une suédoise, Kain Boye, passablement terrorisée par le nazisme, qui publie La Kallocaïne, première dystopie de ce style, avant de se suicider. Une femme, donc. CQFD.

La servant écarlate, de Margaret Atwood, a été publié dans sa version française chez J’ai lu, en 1985.

 

Le choix de Justine

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 » Je suis Chien du Heaume, fils à putain… »

 

« La dernière chose qu’entendit Manfred avant que la femme commence à remuer la pointe de flèche à l’intérieur de sa tête pour changer sa fierté et son art en bouillie grise, ce fut : – Je suis Chien du Heaume, fils à putain, et de l’autre côté tu sauras qu’il faut un dard plus puissant que le tien pour me percer le cuir. Et c’est ainsi que je commencerai mon histoire ».

Ce roman s’ouvre sur une scène choc, où la cible d’un archer tueur, pauvre nourrice sans défense, se transforme en une puissante machine à tuer et se retourne contre lui…

Vous êtes-vous jamais fait la réflexion, en lisant un livre qui vous semble familier d’entrée de jeu, qui s’accord si bien à vos goûts que si vous aviez été écrivain, c’est ce type de livre qui aurait jailli de votre imagination ? Chien du Heaume, pour moi, fait partie de ces livres-là.

Je l’ai découvert assez vite, alors que je commençais à peine à lire de la fantasy, une fois accrochée par l’univers truculent et flamboyant de Gagner la guerre de JP Jaworsky. En regardant ce qui se faisait par ailleurs en fantasy française, je suis assez rapidement tombée sur Justine Niogret et son roman. Je me suis laissée convaincre par le résumé, l’intérêt de découvrir justement une auteure femme qui a créé un univers moyenâgeux où évolue une héroïne mercenaire appelée Chien. Fallait oser !

« Elle se faisait payer en lits d’auberge, en nourriture, en contes aussi, parfois, car la femme aimait les histoires« .

Ce court roman ressemble à une fable, à un conte moyen-âgeux. Comme dans tout roman de chevalerie, l’héroïne, Chien, poursuit une quête. Elle est mercenaire et n’a d’autre maison que son propre corps. Au cours de son errance, elle fait des rencontres et plonge dans la forêt, des chemins creux, et des châteaux glacés où guettent l’ennui et la solitude. Dans le coeur de l’hiver, des histoires se racontent, celles du passé et celles qui n’ont plus d’âge. L’écriture respecte bien cet univers, elle est pleine de saillies, très imagée et rude, comme une sève épaisse et riche qui irrigue le roman et enfle au fil des chapitres.

Mais c’est surtout le personnage de Chien qui m’a marquée dans ce roman. C’est un personnage qui est une femme, mais qui ne se définit en rien par sa féminité, mais plus par son humanité. Il est répété plusieurs fois qu’elle est laide. Elle a un métier d’homme, mas ne revendique rien, elle est ainsi. Elle ne poursuit pas l’amour, ne le cherche pas non plus. Et le fait qu’elle soit femme n’est pas un ressort de l’histoire. Elle est cruelle, violente, parfois mauvaise, peu sympathique. Mais au fil des saisons, elle découvre qu’autre chose peut nourrir une vie. On suit ses aventures, emportés par la langue de l’auteure et la ténacité de l’héroïne, dans cette quête qui l’anime, et nous tient en haleine.

Le roman m’a plongée dans une atmosphère végétale et minérale, mystérieuse, à la limite de la magie. On oscille entre plusieurs genres, conte horrifique, fantasy moyenâgeuse, roman d’apprentissage et de chevalerie. Dans mon univers imaginaire et littéraire, je mets ce livre aux côtés des autres histoires médiévales qui m’ont marquée : la sensibilité rêveuse du Domaine des Murmures de Carole Martinez, la magie celte de la nouvelle trilogie de Jaworski Rois du Monde, et les contes d’orfèvre d’Italo Calvino et de son Chevalier inexistant.

Chien du Heaume se lit comme une petite gâterie, une pomme de pain qu’on ramasse au cours d’une belle promenade pour en garder un souvenir vivant. Une histoire singulière qui se garde dans un coin de sa bibliothèque, pour le jour où un vrai feu de cheminée, au coeur de l’hiver, attisera l’envie d’une lecture grave, violente et belle.

Chien du Heaume, de Justine Niogret, a été publié chez J’ai Lu en 2010.

N’hésitez pas à nous faire part, à votre tour, de votre sélection dans les commentaires !

 

 

La guerre des Clans

Critique de Margaux, 9 ans.

Note : 5/5.

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La guerre des Clans est un roman envoûtant, plein de suspens. Les chats de cette histoire ont beaucoup de courage pour pouvoir affronter les dangers qui les guettent. Le Clan de l’Ombre attaque et menace le Clan du Tonnerre. Le Clan résistera-t-il ?

Quand on commence, on ne s’arrête plus.

margauxLa guerre des Clans : retour à l’état sauvage, tome 1, par Erin Hunter. Pocket Jeunesse, 2007. Roman pour enfants de 9 à 12 ans.

La dernière fugitive

Un patchwork réussi, plein de réalisme et de sensibilité.

Note : 4/5

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La lecture du best-seller de Tracy Chevalier, La jeune fille à la perle, et de La dame à la licorne, bâties sur le même principe d’une fiction inspirée d’une oeuvre d’art, m’avait laissé un souvenir agréable. Aussi, La dernière fugitive fit-elle partie de ma moisson lorsque, en quête de nouvelles lectures, je vis dernièrement, sur une table de mon libraire local, cet autre ouvrage de l’auteur anglo-saxon, sorti en 2013.

Mon goût pour les romans historiques serait-il de nouveau satisfait par une histoire se déroulant dans un contexte beaucoup plus exotique pour moi que la fin du Moyen-Age ou l’Epoque Moderne, à savoir l’Amérique des Quakers et de l’esclavage, au beau milieu du XIXe siècle ? Si l’arrivée des migrants européens au Nouveau Monde, la Conquête de L’Ouest et le déploiement du chemin de fer sur le continent, ou encore la fuite des esclaves noirs vers la liberté, me semblent des thèmes connus, Tracy Chevalier a l’art de nous plonger dans une époque en rendant compte de la diversité des individus qui s’y côtoient et de la complexité des situations.

Pourtant, complexité ne signifie pas lourdeur : apparemment très documentée, l’auteur ne fait pas un exposé historique sur « le chemin de fer clandestin » emprunté par les esclaves en fuite et sur les prémisses de la Guerre de Sécession (mais elle donne envie d’en savoir plus sur ces sujets). Elle me paraît surtout remarquable de justesse dans sa manière d’appréhender le temps : une année complète se déroule au rythme des saisons et on évolue avec les personnages au rythme de leurs déplacements à pied, à cheval et en chariot.

La vraisemblance de l’histoire tient également à la précision des détails qui émaillent le récit au sujet de la nature, des essences d’arbres, des espèces animales, des fruits et des légumes, des matières… Les chapitres portent d’ailleurs le nom de ces réalités très concrètes (Pissenlits, Bois, Maïs…).

La puissance évocatrice du style de Tracy Chevalier, traduit de manière assez fluide, doit surtout au point de vue adopté : un regard neuf sur l’Amérique, celui d’Honor, une jeune femme anglais débarquant dans l’Ohio et découvrant une nature encore sauvage, un nouveau climat, des maisons différentes, une autre alimentation… Au-delà de ces sensations, l’auteur restitue avec force les émotions de la jeune migrante confrontée à l’ inconnu et à l’adversité, en particulier à travers les lettres qu’elle adresse à ses parents et amis et qui closent chaque chapitre ; on y perçoit la lenteur des communications d’alors (bien exotique pour nous !) qui souligne avec cruauté la solitude de la jeune femme : elle continue en effet à recevoir pendant des semaines des courriers d’Angleterre de proches ignorant encore la mort de sa soeur qu’elle accompagnait en Amérique.

Comme dans les autres romans de Tracy Chevalier déjà cités, c’est donc la figure féminine centrale qui contribue le plus à la réussite de la Dernière fugitive en suscitant (peut-être chez les lectrices ?) une certaine identification : la première expérience charnelle ou encore les premiers temps de sa maternité sont évoqués avec une grande justesse. Avec ce roman, Tracy Chevalier mêle donc avec subtilité richesse documentaire, légèreté et émotion ; elle y a assemblé pour notre plus grand plaisir les pièces d’un patchwork aux coutures irréprochables, à l’image d’Honor, couturière hors-pair confectionnant les quilts traditionnels à la perfection.

severineLa Dernière Fugitive, par Tracy Chevalier. Quai Voltaire, 2013. Folio, 2015.

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