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Les enfermés

Un polar-de-science-fiction très sympathique, une lecture détente pour les week-ends d’hiver.

Note : 4/5

John Scalzi - Les enfermés - L'Atalante

C’est un achat automatique : le genre de livre que j’aurais boudé, si je ne connaissais pas déjà son auteur. John Scalzi a écrit Le vieil homme et la guerre, qui fut un véritable coup de cœur. Dans un petit recueil de nouvelles intitulé Denise Jones, agente superhéroïque (le genre de tout petit livre diffusé uniquement comme cadeau d’éditeur) il a décrit l’avènement du yaourt comme maître du monde, ce qui a achevé d’installer Scalzi au fond de mon cœur autant que sur mes rayonnages. Flânant en rayon, je croise donc ces Enfermés, dont la couverture ne me tente guère, mais bon… c’est Scalzi, et puis suite à de nombreux remaniements j’ai dégagé une étagère dans ma bibliothèque, qu’il est donc urgent de re-remplir.

Le devinerez-vous ?

J’ai bien fait ! Les enfermés est un bon livre, un de ceux qui l’on lit facilement, bourré d’action sans pour autant en fait trop, gorgé d’optimisme et de rythme, autant que d’humour – même si le résumé peut sembler légèrement déprimant, au premier abord.

En quelques mots : une super-grippe extrêmement mortelle (400 millions de morts) et mondialement répandue (le foyer initial étant un colloque de scientifiques spécialisés en virologie, Scalzi ne se refuse rien) est apparue 25 ans avant le début du roman. Je cite le résumé : Si la plupart des malades, cependant, n’y ont réagi que par des symptômes grippaux dont ils se sont vite remis, un pour cent des victimes ont subi ce qu’il est convenu d’appeler le « syndrome d’Haden » : parfaitement conscients, ils ont perdu tout contrôle de leur organisme ; sans contact avec le monde, prisonniers de leur chair, ils sont devenus des « enfermés ».

Autant pour le résumé légèrement déprimant ! Mais rassurez-vous : l’humanité a vite réagi et a trouvé des solutions. Des implants cérébraux permettant aux « Haden » de communiquer, puis de commander des androïdes qui leur servent de corps, et même des « intégrateurs », des rescapés de la maladie qui parviennent à accueillir la conscience d’un Haden. Les intégrateurs louent leurs services pour la 1/2 journée ou la journée et sont très demandés : c’est la seule façon qu’ont les Haden de ressentir à nouveau le goût de la nourriture bien consistante, le souffle du vent sur la joue, ou tout autre activité humaine à laquelle vous pourriez penser si vous étiez enfermé H24 dans votre lit.

[Je vous laisse le temps de réfléchir à cette question]

Chris est un Haden, qui a été enfermé très jeune et n’a rien connu d’autre que sa vie d’Haden, le corps dans un lit, la conscience dans son « Cispé » (son droïde). Il vient de rentrer au FBI ; le livre commence avec le début de sa première enquête. Un meurtre, dont le suspect est un intégrateur. Oui, mais était-il aux manettes de son corps, ou bien était-il intégré au moment du meurtre ?

Le rythme du livre est celui de l’enquête, haletant comme un bon thriller. Seule différence : dans Les enfermés, on ne casse pas de la bagnole en de folles poursuites, mais des Cispés…

Avec un fort zeste d’éthique et une pincée de politique pour assaisonner le tout et permettre au roman de tourner dans la tête une fois qu’on l’a fini. Vous ne penserez plus le handicap de la même manière.

Les enfermés, de John Scalzi. L’Atalante, 2016.alice

2016, c’était bien pour lire

En ce dernier jour de l’année, petit bilan pour les Mécaniques imaginaires, après quelques mois d’existence !

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Quasiment mille visites du monde entier : vous, nos amis et connaissances êtes surtout en France, mais nous avons quelques visiteurs du Royaume-Uni, des Etats-Unis, d’Allemagne ; et aussi de Suisse, du Vietnam, de Belgique, de Russie, du Canada et de l’Autriche… Vous êtes 8 abonnés par wordpress, et 7 par email. Le blog a eu 9 contributrices, dont 4 régulières : Alice, Amélie, Fanny et moi. Nous avons des goûts éclectiques, ce qui amène une vraie diversité dans les articles et coups de coeur, qui abordent aussi bien la science fiction, les BD, la littérature pour adolescents et les romans anglo-saxons.

Notre blog permet de consulter en un coup d’oeil, sur la page d’accueil, les dernières critiques mises en ligne. La consultation de la page d’accueil recouvre les deux tiers des visites sur le blog. Une bonne proportion des visiteurs s’intéresse aussi aux chroniqueuses et à leur profil, et l’entrée « Toutes les critiques » figure aussi dans le top 3 des visites.

Aussi le palmarès des articles les plus consultés ne reflète sans doute pas le nombre réel de lectures, mais les clics pour accéder à la page consacrée à telle ou telle critique. Et les 3 articles du blog qui ont été le plus affichés cette année sont (roulement de tambour) :

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Extrait d’Intérieur, de Gabriella Giandelli

L’année prochaine on essaiera de faire plus d’articles en commun. N’hésitez pas aussi à nous faire part de nos coups de coeur, ou à partager vos avis !

Pour finir l’année, en bonus, voici une petite sélection de listes rédigées par les journalistes, de livres à avoir lu en 2016…

Le site Slate.fr nous propose une liste subjective des livres sortis en 2016 aimés par les journalistes : Nos livres préférés de 2016. Il y a de tout dans cette liste, notamment le dernier Jonathan Coe, Numéro 11 ; Vernon Subutex de Virginie Despentes sorti en poche ; ou encore Mickey’s craziest adventures de Nicolas Keramidas & Lewis Trondheim.

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Le Monde nous propose un bilan des meilleures sorties de comics en français, ce qui révèle le bon goût du journal en la matière : Dix comics qu’il ne fallait pas rater en 2016. On retrouve tous les ténors actuels de la création anglo-saxonne, avec la dernière série de l’excellent storyteller Jeff Lemire, Descender ; Paper Girl du magicien Brian K. Vaughan ; le plus politique Letter 44, ou encore le féministe Bitch Planet.

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Les Inrocks.com propose une liste un peu snob quand même des meilleurs livres de science-fiction de cette fin d’année, des romans courts ou des nouvelles. Quelques bonnes idées toutefois, avec le métaphysique et exigeant Au-delà du gouffre de Peter Watts, et l’épique et précieux Latium de Romain Lucazeau. Mais bon, si vous ne savez pas quoi lire en science-fiction, vous pouvez aussi piocher dans les conseils d’Alice sur le blog, ou sur le catalogue de l’excellent éditeur Les moutons électriques et sa collection Bibliothèque voltaïque, c’est beau et c’est bon en général.

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Et pour finir notre petit tour d’horizon, le Top des lecteurs de Livre de poche ! Plein d’idée à glaner avec des livres ou des rééditions récentes : L’affaire Cendrillon de Mary Higgins Clark, Les intéressants de Meg Wolitzer ou le probablement excellent Je suis Pilgrim de Terry Hayes, dont ma tante m’avait déjà parlé. Je n’en ai lu aucun pour ma part (sauf Au-revoir là-haut à lire absolument), et je pense que je vais me laisser tenter par un ou deux, et rédiger ensuite pour vous des critiques !

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Nous vous souhaitons, à toutes et à tous, d’excellentes fêtes de fin d’année, et à l’année prochaine !

La rédaction des mécaniques imaginaires.

Légationville

Un mélange de très bonne SF et de réflexion sur le fonctionnement d’une langue = un petit chef d’œuvre

Note : 4,5 / 5

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China Miéville relève d’une catégorie d’auteurs tout à fait chère à mes yeux : ceux qui écrivent des livres auxquels personne d’autre n’a pensé, que personne d’autre n’aurait réussi à faire tenir debout et qui déroulent des idées improbables tout en entraînant leurs lecteurs : Oui, le monde fonctionne comme ça, aussi bizarre que cela puisse vous sembler, il a d’ailleurs toujours fonctionné comme ça, pourquoi, vous vivez autrement ? Le défi est toujours grand, parfois Miéville rate son coup, c’était le cas avec le roman précédent, Kraken. Sa Légationville (Embassytown) est elle très réussie, une vraie petite révélation, avec mon chapeau bas à la traductrice.

Nous sommes sur Ariéka, planète aux confins du monde connu, fort difficile d’accès, vraie colonie isolée. Des humains y vivent, au milieu des Hôtes, jamais complètement décrits, peut-être une version élégamment déstructurée de la rencontre entre une grosse libellule, un crabe et du corail. Les Hôtes ont ceci de particulier qu’ils ont deux bouches : leur langage est double, les deux bouches prononçant des sons différents simultanément pour prononcer un mot. Mais leur langage ne fonctionne qu’à un seul niveau : celui de la vérité absolue. Impossible de mentir, de créer une métaphore, difficile de faire une comparaison, strictement impossible même pour eux de comprendre qu’on leur parle si leur Langue n’est pas parlée par une entité vivante (un ordinateur imitant leur langue ne produit, à leurs « oreilles », que du son). Pour communiquer avec eux, les humains ont du inventer les Légats, clones parfaits et continuellement synchronisés, afin qu’ils pensent à deux comme s’ils n’étaient qu’un et produisent ce double langage.

Jusque là, vous vous dites que l’auteur est fou et moi, un peu également de chroniquer ce livre tordu. Sauf que toute l’intrigue, qui est réelle, haletante, repose sur ce fonctionnement langagier et son dérèglement. C’est effectivement fou, mais incroyable : Miéville déroule un roman, des personnages, une guerre, une rupture, sur ce fonctionnement qui est « entaché », modifié par la présence des humains. C’est magnifique.

Ce qui m’a aussi beaucoup plu, c’est la narratrice. Avice est tout ce qu’il y a de plus humaine, elle a grandi à Ariéka, le quitte pour naviguer entre les planètes du Brémen (une portion de l’espace humain), y revient avec Scile, son mari, linguiste de formation et fasciné par la Langue des Hôtes. Via quelques retours sur son parcours, on s’imprègne d’un univers qui nous est différent, très loin dans le futur, mais quand même familier : Ariéka est un trou perdu comme on peut aujourd’hui grandir dans des coins très isolés. La Terre originelle semble oubliée de tous, on compte en unités d’heures, les années d’Avice ne sont plus du tout les mêmes que les nôtres : à 7 ans, donc majeure, elle quitte Ariéka…

« Des années ? m’a braillé un jour un de mes supérieurs. Les tics de ton bled sidéral à la con, je m’en contrefous comme de mon premier roulement. C’est ton âge que je te demande ! » Répondez en heures. En heures subjectives : les officiers se moquent bien que vous ayez ralenti par rapport à votre trou perdu d’origine.

Tous les éléments futuristes sont dilués dans la narration, amenés naturellement, sans gros plan ou explication balourde. Avice, très amie avec une « autom » (un cyborg ?), de râler quand son mari ne la considère que comme un robot. Etc, etc, les détails sont foison, ils apportent beaucoup de croustillant à cette lecture.

Un livre étonnant, certes un peu exigeant, mais un vrai voyage !

Légationville, par China Miéville. Fleuve éditions, 2015.alice

L’espace d’un an

La vie quotidienne des personnages d’un space opera, quand on ne les regarde pas

Note : 4 / 5

Becky Chambers, l'espace d'un an

Lire L’Espace d’un an, c’est comme se demander ce que font les personnages principaux d’une grande fresque intergalactique, genre Star Wars, Dune ou un roman de Hamilton, quand ils ne sont pas en train de sauver le monde. Quand tout va bien, entre deux films ou deux tomes. Que font-ils ? Ils travaillent, ils essayent de faire avancer un vaisseau, ils font à manger, ils creusent des tunnels dans l’infrastrate pour que les vaisseaux des autres puissent voyager bien plus vite que la lumière, ils essayent de ne pas trop choquer culturellement l’alien avec lequel ils cohabitent, ils font des courses lors des escales, ils papotent avec l’IA du vaisseau, ils engagent une nouvelle greffière…

La greffière, c’est Rosemary. Elle vient de Mars, ce n’est pas une spatiale, elle fuit un passé qui nous est inconnu au début du livre ; elle a trouvé à se faire engager sur un tunnelier, le Voyageur. Une greffière ? Dans un space opera ? Ben oui, tous ces contrats pour creuser des tunnels, ça occasionne de la paperasse, et puis il faut bien commander des pièces de rechange et avoir quelqu’un qui soit doué en langues (tout le monde ne maîtrise pas le klik, c’est connu) lorsque l’on aborde certaines escales.  Je vous mets un bout de la 4e de couverture :

La pilote, couverte d’écailles et de plumes multicolores, a choisi de se couper de ses semblables ; le médecin et cuistot occupe ses six mains à réconforter les gens pour oublier la tragédie qui a condamné son espèce à mort ; le capitaine humain, pacifiste, aime une alien dont le vaisseau approvisionne les militaires en zone de combat ; l’IA du bord hésite à se transférer dans un corps de chair et de sang…

Ce livre, c’est comme le gâteau du dimanche midi : il fait du bien, il procure une sensation de familiarité et en même temps on le déguste comme neuf. Rien de nouveau dans les thèmes que B. Chambers choisit de relater, toutefois elle le fait à la façon d’une conteuse, elle nous raconte une chouette histoire et ses personnages prennent vie devant nous. A la fin du livre, on a la sensation de quitter des amis, mais sans tristesse : avec la certitude de les recroiser.

Et ne vous fiez pas complètement à mon introduction : de l’action, du risque, il y en a quand même ! Et de la tendresse, et de l’humour. Un roman à lire pour se remonter le moral.

L’espace d’un an, de Becky Chambers. L’Atalante, août 2016.alice

 

La Horde du Contrevent

Un extra-ordinaire roman comme vous n’en lirez jamais d’autre

Note : 5/5

Alain Damasio - La Horde du Contrevent

Pourquoi lisons-nous un livre ? Parce qu’on nous l’a offert. Parce que c’est le nouveau livre d’un auteur qu’on aime bien. Parce qu’on l’étudie en cours. Parce que la personne dont est amoureux est aussi en train de le lire. Car il traîne dans les toilettes. Ou sur la table de chevet. Ou dans la salle d’attente. Car notre voisin dans le train le dévore et qu’on épie par-dessus son épaule. Car on a besoin de se détendre. Car on aime les scènes sanglantes. Pour voyager. Pour penser complètement à autre chose. Pour dire du mal de l’auteur. Par foi. Pour le relire une 4e fois, même si on le connaît pas cœur, justement car on le connaît par cœur. Pour épater la galerie : « Moi, j’ai réussi à le lire en entier ! »

La Horde du Contrevent, je l’ai lu parce que mon futur-libraire-préféré, qui n’était alors qu’un libraire inconnu, m’a écoutée parler deux minutes et m’a mis ce roman entre les mains : « c’est celui-ci qu’il vous faut ». Ou une phrase du genre. « Ça devrait vous plaire ». La couverture m’a plu.

Et depuis, je transporte toujours avec moi, quelque part dans un recoin du cerveau, dans un méandre du cœur, l’ambiance, les personnages, le souffle de la Horde. Il ne me quitte  jamais vraiment. C’est un livre incroyable, de ceux dont on ne croisera jamais l’équivalent même en lisant beaucoup, même en lisant tous les autres livres du même auteur. Une claque, une plongée soudaine et forcée dans un tonneau d’eau glacée, l’impression que l’on a ouvert les yeux une 2e fois.

Le monde est globalement inconnu ; des vents incessants balayent une vaste langue de terre, et plus on remonte contre le vent, plus il est fort, plus la vie est difficile.

Golgoth, Sov, Carcarole, Horst, Callirhoé, tous les autres, forment une Horde. Ils sont entraînés depuis l’enfance à braver les vents pour, à l’âge adulte, partir « en contre », marcher le monde en luttant contre toutes les formes de rafales et, arrivés à l’autre bout du monde, atteindre l’extrême-amont pour savoir enfin pourquoi la terre est striée par les vents : est-ce un vaisseau sans protection qui avance au milieu de l’espace ? Trouver l’origine des vents.

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Les 23 membres de la Horde : chacun a son signe

L’écriture est une dentelle, une prouesse qui n’y ressemble pas : comme la contorsionniste qui maîtrise tellement son art qu’elle semble plus faire le moindre effort. Tout dans ce livre implique le lecteur, le transforme en 24e membre de la Horde, en passager fantôme de l’aventure. Les rythmes de la narration enflent ou se réduisent, bruissent ou se saccadent, comme les vents qu’affronte la Horde. Elle « part en contre », et nous avec elle : la première page est numérotée 700. De page en page la Horde remonte vers la source des vents, et nous controns avec elle, nous remontons lentement les pages pour atteindre enfin la page n°1. Nous sommes une part de l’histoire, nous sommes impliqués de force, comme un Bastien entré dans l’Histoire sans fin et qui en modifie le cours.

Le lecteur, après quelques chapitres, pourrait penser qu’Alain Damasio a épuisé l’étrangeté du livre-monde qu’il nous propose. Mais il ne saurait y avoir de repos, de confort, dans cette lecture : de nouvelles singularités apparaissent, et soudain ce monde très plat, en deux dimensions, érodés par les vents, se déplie dans les airs ! L’avarice langagière de certains personnages ne laisse pas présager le morceau de bravoure qu’est la joute verbale au centre du roman !

La Horde du contrevent n’est pas un livre facile, un livre qu’on lit en passant, sans y penser. C’est un livre qui implique, qui donne à penser, qui donne beaucoup à rêver, qui nous transforme en nourrissons essayant de comprendre à nouveau le fonctionnement du monde, qui donne à  vivre. C’est un livre jubilatoire. C’est aussi un livre drôle. C’est un livre qui emprunte ses codes au rugby (la Horde face à la stèche, l’une des 9 formes du vent, se déploie comme une équipe de rugby ; elle a ses piliers, ses ailiers…) et qui vous convertit sans que vous ne vous en rendiez compte à la philosophie.

Qu’il est difficile de parler d’un roman que l’on aime particulièrement ! En général je l’offre à ceux dans mon entourage qui me semblent pouvoir l’apprécier, sans rien en dire, car toute glose sur ce roman en particulier me semble un peu bancale. Je peux quand même vous dire ceci : c’est un livre que je voudrais n’avoir jamais lu, pour avoir le plaisir de le découvrir de nouveau, de laisser l’émerveillement me saisir encore, pour me laisser surprendre à chaque page, pour me demander encore : « Est-ce que la fin, ce ne serait pas que… », pour réaliser finalement que j’avais deviné la fin mais que c’est un fait-exprès, que tout est fait pour que l’on devine la fin et que l’on se demande si, peut-être, ces 700 pages à rebours ne sont pas une puissante métaphore de nos vies particulières.

La Horde du Contrevent, d’Alain Damasio. 2004, La Volte ; 2007, Folio SF.alice

La 5ème vague

Vivez la fin du monde en direct !

Note : 4/5

La 5ème vague

Fan de dystopie :  voici la critique du premier tome d’une trilogie plutôt « young-adult » rayon ados et science-fiction.

Ce livre recèle pour moi une originalité par rapport aux autres romans pour ados et dystopies que j’ai lus jusqu’à maintenant. Habituellement, l’action se situe dans un univers post-apocalyptique, où une héroïne va se rebeller contre le nouveau système politique, qui, sous couvert de survie et bien-être de la population rescapée, n’est en fait qu’une dictature plus ou moins sanguinaire.

Dans la 5ème vague, nous vivons en direct la fin du monde à travers les yeux d’une héroïne prénommée Cassie. De jeune ado vivant sa petite vie tranquille au lycée entre sa famille, ses amies et ses premiers flirts, elle va se retrouver seule après les quatre premières vagues d’attaques qui ont tué 7 milliards d’humains, à tenter de survivre dans les bois avec comme seuls compagnons une arme de guerre et un nounours… Je remercie notre héroïne de ne pas avoir eu l’ambition démesurée et ridicule de vouloir sauver la Terre des envahisseurs (enfin, c’est peut être pour le tome 2…). Non, son objectif est plus humble et « humain » : ses parents sont morts et elle a fait la promesse à son petit frère de le retrouver (je ne vous dévoile pas dans quelles circonstances il a été kidnappé…).

Cette apocalypse est orchestrée par des forces extra-terrestres obscures, dont Cassie ignore totalement l’apparence (c’est d’ailleurs un des éléments de suspense intéressant de ce livre : qui sont-ils ? Où sont-ils ? Que veulent-ils ?). L’auteur nous dévoile également les points de vue d’autres personnages, ce qui permet de donner une vision à 360° des événements, en nous embrouillant bien sûr encore un peu plus au passage… Et bien sûr n’oublions pas l’histoire d’amour inévitable, mais qui reste bien intégrée dans l’histoire et ne prend pas le pas sur les événements.

Dernière touche, la plus marquante de ce livre pour moi : une violence assez prononcée, ce qui m’incite à recommander ce livre plutôt pour un public averti. Les premières pages vous percutent et vous plongent dans l’ambiance sans préavis. On se doutait que la fin du monde n’allait pas se dérouler gentiment, mais là l’auteur n’y va pas de main morte. Meurtres, exterminations de masse, enlèvements, pandémies mortelles… il y a le choix… avec un vocabulaire parfois un peu cru, trash, direct.

Extrait de la 1ère scène :

« J’ai entendu quelqu’un crier, mais ce n’était pas lui, cet inconnu affalé là qui poussait un hurlement, mais moi, moi et tous les humains encore vivants – s’il en existait toujours -, sans défense, sans plus aucun espoir, stupides humains que nous sommes, parce que nous nous sommes plantés, nous nous somme foutrement plantés. Il n’y a aucun essaim d’extraterrestre descendant du ciel dans leurs soucoupes volantes, ni de grands robots de métal comme dans Star Wars, ni d’adorables petites créatures ridées comme E.T. qui voulait juste ramasser quelques feuilles sur la Terre, avaler des poignées de bonbons multicolores et rentrer chez lui. Non, ça ne finit pas ainsi.

Pas du tout.

Ca finit avec deux individus s’entretuant entre des frigos vides, dans la lumière déclinante d’un soir d’été. »

fannyLa 5ème vague (t.1), de Rick YANCEY. Robert Laffont, 2013.

Un feu sur l’abîme

800 pages, une galerie d’extraterrestres comme on en voit peu, une entité méga-méchante, des anti-héros dépassés par tout ça et un zeste de vraie physique.

Note : 4,5/5

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Je ne vous le cacherai pas, mes bibliothèques (pas « ma bibliothèque », je suis bien trop collectionneuse !) débordent de science-fiction, et j’ai grandi à bonne école : mon père est pire que moi en la matière (et pour la SF, et pour la collection). Malgré cette tendance, ce livre, et même cet auteur, nous avait complètement échappé jusqu’à présent, malgré les 4 (!) prix Hugo décernés à Vernor Vinge. Un feu sur l’abîme l’obtient en 1993. Une sorte de blackout entoure donc ce roman – à tel point que mon libraire, pourtant spécialisé en SF et particulièrement averti, ne l’a plus sur ses rayons : il serait épuisé. NB : S’il vous intéresse, il est disponible un peu partout d’occasion.

Un feu sur l’abîme a tout du space opera comme Dune ou les trilogies de Peter F. Hamilton : on parcourt l’univers dans tous les sens,  on rencontre des êtres bizarres, on se bat contre un grand méchant, tout cela pourrait relever du carton-plâtre mais pas du tout, on y croit, on s’y prend.

L’intrigue et le super-méchant sont peut-être des prétextes : une expédition humaine déterre dans un coin lambda de la galaxie une « archive » informatique et l’active par erreur, créant une Perversion, sorte d’intelligence artificielle dont le but ultime est la pure destruction de toute chose dans l’univers. Une famille s’échappe et se scratche sur une planète, avec dans ses bagages un possible antidote à cette Perversion. En parallèle une expédition se monte cahin-caha pour tenter d’agir… Le résumé n’est pas clair mais ce n’est pas franchement la trame qui importe.

Ce qui donne à ce livre tout son intérêt et amène à tourner les 800 pages bien vite, ce sont les détails de cet univers. 2 des personnages principaux sont des cavaliers de Strodes, sortes de croisement entre des plantes en pot et des algues marines montés sur chariot à roulette. Ça pourrait être ridicule, mais on y croit – même si on rigole bien. La planète sur laquelle la famille échappée de la Perversion s’écrase est peuplée par les Dards, sortes de chiens-loups mais dont un individu est composé de 2 à 8 membres qui peuvent sembler autonomes, mais qui, en fait, ne font qu’un. Et ça marche ! Nous découvrons peu à peu comment leur mode de pensée influe leur civilisation, très médiévale, et on se prend au jeu !

Encore mieux, l’univers est constitué de plusieurs zones : les Profondeurs inconscientes, les Lenteurs, l’En-delà. Plus on se rapproche des profondeurs, moins la technologie fonctionne, plus il est difficile de voyager vite. Dépasser la vitesse de la lumière y est impossible. A l’inverse, il y a après l’en-delà des êtres immatériels, surpuissants, qui n’ont plus de limite. C’est une trouvaille géniale, extrêmement puissante narrativement : la solution face à la Perversion se trouve probablement sur le monde des Dards, mais ce monde est très proche des Lenteurs, où tout prend plus de temps, où tout vaisseau non équipé peut voir sa technologie régresser formidablement… Et parfois la frontière entre l’En delà et les Lenteurs se déplace.

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Ces quelques détails peuvent sembler difficiles à gober, mais Vernor Vinge parvient à en faire un tout cohérent, crédible, accrocheur. Résultat : on voyage, on rigole, on est surpris, on palpite, bref ce roman nous fait passer par toutes les couleurs comme tout bon space opera.

Seul bémol : le rythme est parfois un peu plat, ou bien est-ce l’écriture qui se prend de quelques détours superflus ? Peut-être est-ce dû à la traduction, ou bien à la comparaison avec le maître de la grande narration haletante, efficace et qui vous met en apnée, Peter F. Hamilton ?. Ça reste néanmoins un très très bon livre, que je vous recommande chaudement.

aliceUn feu sur l’abîme, de Vernor Vinge. Le livre de poche, 1998. Robert Laffon, éd. « Ailleurs et demain », 2011.

Demain les chiens

Un roman très touchant, qui donne à penser et laisse rêveur encore longtemps après l’avoir refermé

Note : 5/5

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City (Demain les chiens en français) tient une place particulière dans mes mécaniques imaginaires. Je triche un peu en en parlant ici, puisqu’il n’a rien de récent, même s’il a été réédité en 2013 dans une nouvelle traduction et dans son entièreté : l’épilogue y est inclus, alors que les éditions précédentes le passaient sous silence.

Demain les chiens condense en 8 nouvelles et 329 pages de nombreux thèmes de science-fiction, depuis l’anticipation sociale, la conquête spatiale, l’intelligence animale, la mutation génétique, l’intelligence artificielle, la cryogénisation, les mondes parallèles… Mais avec légèreté, finesse, avec doigté. Il témoigne par sa forme d’une période de l’édition de SF américaine : avant de constituer un roman, il s’agissait de nouvelles publiées dans des « pulps ». L’édition du roman en 1952 n’est pourtant pas que la mise bout à bout de textes épars : chaque nouvelle devient une chronique introduite par de brefs prologues rédigés par des experts en légendes anciennes, experts… canins, dont les travaux visent principalement à statuer si l’homme a existé ou non, ou bien s’il n’est qu’un dieu mythique et antique.

Car Demain les chiens fait la chronique sur 17 000 ans de la lente disparition de l’humanité et de l’émergence d’une nouvelle intelligence, propulsée par la famille Webster : l’intelligence canine. En leur apportant le langage, Bruce Webster libère leur esprit. Pendant que les hommes désertent les villes et s’enracinent de plus en plus fortement dans leurs maisons, leurs propriétés, jusqu’à la névrose, d’autres civilisations s’installent progressivement. La société des chiens, qui refuse le concept de meurtre ; celle des mutants, individualistes absolus, qui jouent avec les hommes et poursuivent un but inconnu de tous ; celle des robots « sauvages »… Chaque nouvelle est ouverte par un prologue, qui oriente d’emblée le récit et nous coupe tout espoir d’un soudain retournement de situation : l’homme a disparu, il n’en reste que le souvenir d’un souvenir que les chiens se racontent le soir, au coin du feu.

Dans le cercle familial, bien des conteurs ont dû se replier sur une vieille antienne : tout cela n’est qu’une histoire, l’homme ou la ville n’existe pas, il ne faut pas rechercher la vérité dans ces simples récits, juste les apprécier et s’en contenter (p. 9)

L’écriture est attachante, les personnages touchants : les membres de la famille Webster vont, de génération en génération, réaliser des choix désastreux pour la survie de l’espèce humaine, mais souvent nobles, bien intentionnés, évitant le meurtre pour maintenir une société pacifiste, jusqu’à se retirer complètement du monde afin de permettre aux chiens d’oublier l’homme et créer leur société animale unie.

Simak, profondément révulsé par la 2e guerre mondiale, invente avec ce récit une SF humaniste et sensible. S’il n’est à cette époque plus capable de penser une utopie pour les hommes, il la base sur une autre espèce, les chiens, une autre intelligence. Qu’elle est tentante cette utopie ! Et que la tristesse lasse des Webster, qui savent que l’homme réinventera toujours l’arme et le meurtre, est troublante pour le lecteur ! Chaque prologue donne un peu plus l’envie de rentrer dans le livre et de prouver aux chiens que, oui, l’homme a existé !

La conclusion du roman, que je me garde bien de noter ici, introduit un humour noir qui achève parfaitement le cycle de nouvelles.

Je conseille toujours l’un de mes romans préférés de Simak, Demain les chiens ou Au carrefour des étoiles, à qui me demande un conseil de lecture en SF tout en précisant qu’il n’y connaît rien et n’en lit jamais. Ce n’est finalement peut-être pas de la science-fiction : les fondements scientifiques sont inexistants ; le roman parle davantage d’une société du milieu du XXe siècle, qui se demande comment réinventer le monde après l’utilisation de la bombe nucléaire, que de l’évolution possible de l’humanité dans quelques années. Avec en prime le plaisir d’une histoire mettant en scène des chiens qui parlent !

Demain les chiens, par Clifford D. Simak. J’ai lu, 2013.alice

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