Aquamarine

Une histoire d’eau fantastique qui se cache dans un roman pour ados qui se cache dans un roman de science-fiction.

Note : 3/5.

Aquamarine

 

Je me suis souvent demandé comment un auteur pouvait-il créer et maîtriser un héros ou une héroïne très éloigné(e) de son sexe et de son contexte socio-culturel. J’admire les qualités d’observation, de finesse psychologique, d’imagination que cela demande. Dans ce roman, Andreas Eschbach, 58 ans, chef de file de la littérature de science-fiction allemande, fait vivre Saha Leeds, 16 ans, dans une communauté maritime de l’Australie de 2151.

En 2151, le monde a connu de grands changements climatiques et écologiques, beaucoup d’espèces ont disparu ou ont été éliminées pour permettre d’élargir encore la présence humaine dévorante. On retrouve le schéma classique de l’histoire d’ado mal dans sa peau au lycée, dans un univers qui lui l’est moins : Saha évolue dans une société dite néo-traditionaliste, qui prône un mode de vie « naturel » et rejette les manipulations génétiques et certaines avancées technologiques, ainsi que dans un système social très hiérarchisé et une économie entièrement tournée vers la mer, ses activités, ses jeux.

Saha est tout en bas de l’échelle sociale, elle vit avec sa tante muette qui fait le ménage chez les riches parents de ses camarades d’école ; et surtout, honte suprême, elle ne pratique aucune activité aquatique, à cause d’un accident survenu lorsqu’elle était petite. Mais le jour où Saha découvre d’étranges capacités liées à l’eau, tout bascule pour elle, et elle tente de mieux comprendre son passé, son histoire, tout en se gardant des dangers qui l’entourent alors.

Le contexte décrit, entre science-fiction et anticipation, est original, et développe une réflexion sur la maîtrise de l’environnement et les découvertes scientifiques liées à la génétique en ré-exploitant un mythe maritime ancien. L’auteur fait preuve d’une imagination foisonnante mais toujours discrètement instillée dans le récit, parfaitement intégré à l’environnement familier de l’héroïne qui est bien campée.

J’ai bien aimé l’univers marin, qui semble l’un des fils rouges d’écriture pour Eschbach. Je me dis aussi qu’il doit avoir des enfants ados, et que la vue de l’océan depuis Le Conquet, au bout du Finistère où l’auteur s’est installé doit être une source d’inspiration sans fin.

J’ai trouvé l’intrigue principale un peu trop simple en revanche : une ado, des ennemis, des amis, des découvertes qu’on anticipe, la transformation du corps, la recherche d’identité, l’intégration sociale… autant de thèmes d’ado reliftés dans une gangue fantastique. Mais c’est une lecture alerte, plaisante, et l’univers marin décrit vient renforcer l’intérêt d’une intrigue qui reste un peu faible malgré tous les atouts du bouquin.

On est proches de la littérature pour la jeunesse en fait, et des ados peuvent tout à fait se plonger dans ce roman publié par l’Atalante, l’éditeur de science-fiction attitré d’Eschbach pour les traductions françaises, basé à Nantes. Eschbach mélange les genres dans ce roman et en fait un livre-passage : une bonne porte d’entrée dans la science-fiction pour les ados, et une bonne porte d’entrée dans la littérature pour ados pour les accros de science-fiction – et les fans d’Eschbach, qui sont nombreux.

C’est Alice, spécialiste ès science-fiction de ce blog, qui m’avait fait découvrir Andreas Eschbach en glissant Le dernier de son espèce dans ma valise, à l’issue d’une visite amicale en Bretagne.  Cette histoire d’amour robotique dans un petit port pittoresque irlandais fut un coup de coeur. J’ai donc acheté les yeux fermés le dernier livre de l’auteur, sorti au printemps dernier, pour retrouver sa sensibilité et ce mélange de réel et de fantastique qui m’avaient beaucoup plu. Une lecture recommandée !

justine3Aquamarine, par Andreas Eschbach. L’Atalante, 2017.

 

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Tour d’horizon des livres à lire cet été

L’été, on a le temps. On se repose, on lit. Voici un tour d’horizon des traditionnelles listes des meilleurs livres à lire cuvée été 2017, proposées par vos médias préférés (ou pas)

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Le Figaro sort l’artillerie lourde :

Les 10 best-sellers à lire cet été sont écrits par des noms déjà bien familiers des rayons de vos bibliothèques : on y retrouve les derniers opus de Marc Lévy, Jean-Christophe Rufin, Guillaume Musso, Anna Gavalda, Elena Ferrante… Le Figaro ne prend aucun risque pour vous assurer 100 % de satisfaction facile et agréable. Mon envie de lecture dans cette liste :

Le tour du monde du roi ZibelineJean-Christophe Rufin, Le Tour du monde du roi Zibeline : parce que pour avoir lu un ou deux autres de ses livres, je sais que son style est agréable, et qu’on est embarqué dans des aventures historiques où l’on ne s’ennuie pas un instant !

Résumé : Comment un jeune noble né en Europe centrale, contemporain de Voltaire et de Casanova, va se retrouver en Sibérie puis en Chine, pour devenir finalement roi de Madagascar… Sous la plume de Jean-Christophe Rufin, cette histoire authentique prend l’ampleur et le charme d’un conte oriental, comme le XVIIIe siècle les aimait tant.

Challenges remporte le prix de la diversité des suggestions littéraires

La sélection Challenges des 15 livres incontournables à lire cet été est un mélange intéressant, de livres pas forcément très récents, de romans, de récits, de styles, avec le petit livre d’actualité qui va bien à la fin. Une sélection intéressante, même si mes goûts personnels ne me feront pas aller vers la plupart de ces livres, qui me semblent assez sombres tout de même. Le livre qui a attiré mon attention, chez l’excellent éditeur Au Diable Vauvert :

COUV-BACIGALUPI-Water-Knife-PL1SITEPaolo Bacigalupi, Water Knife : parce que La fille automate, son ouvrage précédent, a largement été salué par la critique et que le thriller écologique d’anticipation est assez dans l’air du temps, le thème donne envie de lire cette histoire !

Résumé : La guerre de l’or bleu fait rage autour du fleuve Colorado. Détective, assassin et espion, Angel Velasquez coupe l’eau pour la Direction du Sud Nevada qui assure la survie de Las Vegas. Lorsque remonte à la surface la rumeur d’une nouvelle source, Angel gagne la ville dévastée de Phoenix avec une journaliste endurcie et une jeune migrante texane… Quand l’eau est plus précieuse que l’or, une seule vérité régit le désert : un homme doit saigner pour qu’un homme boive.

 

Dans les poches de l’Express

…il y a : 16 romans contemporains qui répondent aux canons de la détente estivale : exotisme, littératures du monde, romance, humour, aventure, voyage… Je me reconnais plus dans cette liste qui propose des auteurs déjà lus que j’aime beaucoup  : Chimamanda Ngozie Adichie dont je vous ai déjà parlé pour Americanah, Thomas Vinau que j’avais découvert par un recueil de poèmes, Andreï Kourkov, Irvine Welsh. Et ça tombe bien, si j’ai lu les auteurs, je n’ai lu aucun des titres proposés. un titre particulièrement qui se trouvait déjà sur ma liste d’attente (impatiente) :

l-autre-moitie-du-soleil-half-of-a-yellow-sun-par-chimamanda-ngozi-adichie_5896027Chimamanda Ngozie Adichie, L’autre moitié du soleil. Parce que la lecture est une expérience humaine avec cette auteure, son style rayonnant et ses personnages forts marquent, c’est en tout cas ce que j’avais ressenti dans Americanah.

Résumé : Lagos, début des années soixante. L’avenir paraît sourire aux sœurs jumelles : la ravissante Olanna est amoureuse d’Odenigbo, intellectuel engagé et idéaliste ; quant à Kainene, sarcastique et secrète, elle noue une liaison avec Richard, journaliste britannique fasciné par la culture locale. Le tout sous le regard intrigué d’Ugwu, treize ans, qui a quitté son village dans la brousse et qui découvre la vie en devenant le boy d’Odenigbo. 
Quelques années plus tard, le Biafra se proclame indépendant du Nigeria. Un demi-soleil jaune, cousu sur la manche des soldats, s’étalant sur les drapeaux : c’est le symbole du pays et de l’avenir. Mais une longue guerre va éclater, qui fera plus d’un million de victimes. 
Évoquant tour à tour ces deux époques, l’auteur ne se contente pas d’apporter un témoignage sur un conflit oublié ; elle nous montre comment l’Histoire bouleverse les vies. Bientôt tous seront happés dans la tourmente. L’autre moitié du soleil est leur chant d’amour, de mort, d’espoir.

 

 

Besoin d’autres idées ? Vous pouvez aussi consulter la liste des coups de coeur des livres sortis cette année par Le Monde des Livres, les livres de plage un peu « girly » tout de même sélectionnés par Elle, ou la sélection que pour ma part je trouve un peu snob des Inrocks. Sinon, à votre tour, recommandez-nous des lectures d’été dans les commentaires ! Bonne lecture et bonnes vacances !

Les enfermés

Un polar-de-science-fiction très sympathique, une lecture détente pour les week-ends d’hiver.

Note : 4/5

John Scalzi - Les enfermés - L'Atalante

C’est un achat automatique : le genre de livre que j’aurais boudé, si je ne connaissais pas déjà son auteur. John Scalzi a écrit Le vieil homme et la guerre, qui fut un véritable coup de cœur. Dans un petit recueil de nouvelles intitulé Denise Jones, agente superhéroïque (le genre de tout petit livre diffusé uniquement comme cadeau d’éditeur) il a décrit l’avènement du yaourt comme maître du monde, ce qui a achevé d’installer Scalzi au fond de mon cœur autant que sur mes rayonnages. Flânant en rayon, je croise donc ces Enfermés, dont la couverture ne me tente guère, mais bon… c’est Scalzi, et puis suite à de nombreux remaniements j’ai dégagé une étagère dans ma bibliothèque, qu’il est donc urgent de re-remplir.

Le devinerez-vous ?

J’ai bien fait ! Les enfermés est un bon livre, un de ceux qui l’on lit facilement, bourré d’action sans pour autant en fait trop, gorgé d’optimisme et de rythme, autant que d’humour – même si le résumé peut sembler légèrement déprimant, au premier abord.

En quelques mots : une super-grippe extrêmement mortelle (400 millions de morts) et mondialement répandue (le foyer initial étant un colloque de scientifiques spécialisés en virologie, Scalzi ne se refuse rien) est apparue 25 ans avant le début du roman. Je cite le résumé : Si la plupart des malades, cependant, n’y ont réagi que par des symptômes grippaux dont ils se sont vite remis, un pour cent des victimes ont subi ce qu’il est convenu d’appeler le « syndrome d’Haden » : parfaitement conscients, ils ont perdu tout contrôle de leur organisme ; sans contact avec le monde, prisonniers de leur chair, ils sont devenus des « enfermés ».

Autant pour le résumé légèrement déprimant ! Mais rassurez-vous : l’humanité a vite réagi et a trouvé des solutions. Des implants cérébraux permettant aux « Haden » de communiquer, puis de commander des androïdes qui leur servent de corps, et même des « intégrateurs », des rescapés de la maladie qui parviennent à accueillir la conscience d’un Haden. Les intégrateurs louent leurs services pour la 1/2 journée ou la journée et sont très demandés : c’est la seule façon qu’ont les Haden de ressentir à nouveau le goût de la nourriture bien consistante, le souffle du vent sur la joue, ou tout autre activité humaine à laquelle vous pourriez penser si vous étiez enfermé H24 dans votre lit.

[Je vous laisse le temps de réfléchir à cette question]

Chris est un Haden, qui a été enfermé très jeune et n’a rien connu d’autre que sa vie d’Haden, le corps dans un lit, la conscience dans son « Cispé » (son droïde). Il vient de rentrer au FBI ; le livre commence avec le début de sa première enquête. Un meurtre, dont le suspect est un intégrateur. Oui, mais était-il aux manettes de son corps, ou bien était-il intégré au moment du meurtre ?

Le rythme du livre est celui de l’enquête, haletant comme un bon thriller. Seule différence : dans Les enfermés, on ne casse pas de la bagnole en de folles poursuites, mais des Cispés…

Avec un fort zeste d’éthique et une pincée de politique pour assaisonner le tout et permettre au roman de tourner dans la tête une fois qu’on l’a fini. Vous ne penserez plus le handicap de la même manière.

Les enfermés, de John Scalzi. L’Atalante, 2016.alice

2016, c’était bien pour lire

En ce dernier jour de l’année, petit bilan pour les Mécaniques imaginaires, après quelques mois d’existence !

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Quasiment mille visites du monde entier : vous, nos amis et connaissances êtes surtout en France, mais nous avons quelques visiteurs du Royaume-Uni, des Etats-Unis, d’Allemagne ; et aussi de Suisse, du Vietnam, de Belgique, de Russie, du Canada et de l’Autriche… Vous êtes 8 abonnés par wordpress, et 7 par email. Le blog a eu 9 contributrices, dont 4 régulières : Alice, Amélie, Fanny et moi. Nous avons des goûts éclectiques, ce qui amène une vraie diversité dans les articles et coups de coeur, qui abordent aussi bien la science fiction, les BD, la littérature pour adolescents et les romans anglo-saxons.

Notre blog permet de consulter en un coup d’oeil, sur la page d’accueil, les dernières critiques mises en ligne. La consultation de la page d’accueil recouvre les deux tiers des visites sur le blog. Une bonne proportion des visiteurs s’intéresse aussi aux chroniqueuses et à leur profil, et l’entrée « Toutes les critiques » figure aussi dans le top 3 des visites.

Aussi le palmarès des articles les plus consultés ne reflète sans doute pas le nombre réel de lectures, mais les clics pour accéder à la page consacrée à telle ou telle critique. Et les 3 articles du blog qui ont été le plus affichés cette année sont (roulement de tambour) :

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Extrait d’Intérieur, de Gabriella Giandelli

L’année prochaine on essaiera de faire plus d’articles en commun. N’hésitez pas aussi à nous faire part de nos coups de coeur, ou à partager vos avis !

Pour finir l’année, en bonus, voici une petite sélection de listes rédigées par les journalistes, de livres à avoir lu en 2016…

Le site Slate.fr nous propose une liste subjective des livres sortis en 2016 aimés par les journalistes : Nos livres préférés de 2016. Il y a de tout dans cette liste, notamment le dernier Jonathan Coe, Numéro 11 ; Vernon Subutex de Virginie Despentes sorti en poche ; ou encore Mickey’s craziest adventures de Nicolas Keramidas & Lewis Trondheim.

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Le Monde nous propose un bilan des meilleures sorties de comics en français, ce qui révèle le bon goût du journal en la matière : Dix comics qu’il ne fallait pas rater en 2016. On retrouve tous les ténors actuels de la création anglo-saxonne, avec la dernière série de l’excellent storyteller Jeff Lemire, Descender ; Paper Girl du magicien Brian K. Vaughan ; le plus politique Letter 44, ou encore le féministe Bitch Planet.

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Les Inrocks.com propose une liste un peu snob quand même des meilleurs livres de science-fiction de cette fin d’année, des romans courts ou des nouvelles. Quelques bonnes idées toutefois, avec le métaphysique et exigeant Au-delà du gouffre de Peter Watts, et l’épique et précieux Latium de Romain Lucazeau. Mais bon, si vous ne savez pas quoi lire en science-fiction, vous pouvez aussi piocher dans les conseils d’Alice sur le blog, ou sur le catalogue de l’excellent éditeur Les moutons électriques et sa collection Bibliothèque voltaïque, c’est beau et c’est bon en général.

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Et pour finir notre petit tour d’horizon, le Top des lecteurs de Livre de poche ! Plein d’idée à glaner avec des livres ou des rééditions récentes : L’affaire Cendrillon de Mary Higgins Clark, Les intéressants de Meg Wolitzer ou le probablement excellent Je suis Pilgrim de Terry Hayes, dont ma tante m’avait déjà parlé. Je n’en ai lu aucun pour ma part (sauf Au-revoir là-haut à lire absolument), et je pense que je vais me laisser tenter par un ou deux, et rédiger ensuite pour vous des critiques !

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Nous vous souhaitons, à toutes et à tous, d’excellentes fêtes de fin d’année, et à l’année prochaine !

La rédaction des mécaniques imaginaires.

Légationville

Un mélange de très bonne SF et de réflexion sur le fonctionnement d’une langue = un petit chef d’œuvre

Note : 4,5 / 5

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China Miéville relève d’une catégorie d’auteurs tout à fait chère à mes yeux : ceux qui écrivent des livres auxquels personne d’autre n’a pensé, que personne d’autre n’aurait réussi à faire tenir debout et qui déroulent des idées improbables tout en entraînant leurs lecteurs : Oui, le monde fonctionne comme ça, aussi bizarre que cela puisse vous sembler, il a d’ailleurs toujours fonctionné comme ça, pourquoi, vous vivez autrement ? Le défi est toujours grand, parfois Miéville rate son coup, c’était le cas avec le roman précédent, Kraken. Sa Légationville (Embassytown) est elle très réussie, une vraie petite révélation, avec mon chapeau bas à la traductrice.

Nous sommes sur Ariéka, planète aux confins du monde connu, fort difficile d’accès, vraie colonie isolée. Des humains y vivent, au milieu des Hôtes, jamais complètement décrits, peut-être une version élégamment déstructurée de la rencontre entre une grosse libellule, un crabe et du corail. Les Hôtes ont ceci de particulier qu’ils ont deux bouches : leur langage est double, les deux bouches prononçant des sons différents simultanément pour prononcer un mot. Mais leur langage ne fonctionne qu’à un seul niveau : celui de la vérité absolue. Impossible de mentir, de créer une métaphore, difficile de faire une comparaison, strictement impossible même pour eux de comprendre qu’on leur parle si leur Langue n’est pas parlée par une entité vivante (un ordinateur imitant leur langue ne produit, à leurs « oreilles », que du son). Pour communiquer avec eux, les humains ont du inventer les Légats, clones parfaits et continuellement synchronisés, afin qu’ils pensent à deux comme s’ils n’étaient qu’un et produisent ce double langage.

Jusque là, vous vous dites que l’auteur est fou et moi, un peu également de chroniquer ce livre tordu. Sauf que toute l’intrigue, qui est réelle, haletante, repose sur ce fonctionnement langagier et son dérèglement. C’est effectivement fou, mais incroyable : Miéville déroule un roman, des personnages, une guerre, une rupture, sur ce fonctionnement qui est « entaché », modifié par la présence des humains. C’est magnifique.

Ce qui m’a aussi beaucoup plu, c’est la narratrice. Avice est tout ce qu’il y a de plus humaine, elle a grandi à Ariéka, le quitte pour naviguer entre les planètes du Brémen (une portion de l’espace humain), y revient avec Scile, son mari, linguiste de formation et fasciné par la Langue des Hôtes. Via quelques retours sur son parcours, on s’imprègne d’un univers qui nous est différent, très loin dans le futur, mais quand même familier : Ariéka est un trou perdu comme on peut aujourd’hui grandir dans des coins très isolés. La Terre originelle semble oubliée de tous, on compte en unités d’heures, les années d’Avice ne sont plus du tout les mêmes que les nôtres : à 7 ans, donc majeure, elle quitte Ariéka…

« Des années ? m’a braillé un jour un de mes supérieurs. Les tics de ton bled sidéral à la con, je m’en contrefous comme de mon premier roulement. C’est ton âge que je te demande ! » Répondez en heures. En heures subjectives : les officiers se moquent bien que vous ayez ralenti par rapport à votre trou perdu d’origine.

Tous les éléments futuristes sont dilués dans la narration, amenés naturellement, sans gros plan ou explication balourde. Avice, très amie avec une « autom » (un cyborg ?), de râler quand son mari ne la considère que comme un robot. Etc, etc, les détails sont foison, ils apportent beaucoup de croustillant à cette lecture.

Un livre étonnant, certes un peu exigeant, mais un vrai voyage !

Légationville, par China Miéville. Fleuve éditions, 2015.alice

L’espace d’un an

La vie quotidienne des personnages d’un space opera, quand on ne les regarde pas

Note : 4 / 5

Becky Chambers, l'espace d'un an

Lire L’Espace d’un an, c’est comme se demander ce que font les personnages principaux d’une grande fresque intergalactique, genre Star Wars, Dune ou un roman de Hamilton, quand ils ne sont pas en train de sauver le monde. Quand tout va bien, entre deux films ou deux tomes. Que font-ils ? Ils travaillent, ils essayent de faire avancer un vaisseau, ils font à manger, ils creusent des tunnels dans l’infrastrate pour que les vaisseaux des autres puissent voyager bien plus vite que la lumière, ils essayent de ne pas trop choquer culturellement l’alien avec lequel ils cohabitent, ils font des courses lors des escales, ils papotent avec l’IA du vaisseau, ils engagent une nouvelle greffière…

La greffière, c’est Rosemary. Elle vient de Mars, ce n’est pas une spatiale, elle fuit un passé qui nous est inconnu au début du livre ; elle a trouvé à se faire engager sur un tunnelier, le Voyageur. Une greffière ? Dans un space opera ? Ben oui, tous ces contrats pour creuser des tunnels, ça occasionne de la paperasse, et puis il faut bien commander des pièces de rechange et avoir quelqu’un qui soit doué en langues (tout le monde ne maîtrise pas le klik, c’est connu) lorsque l’on aborde certaines escales.  Je vous mets un bout de la 4e de couverture :

La pilote, couverte d’écailles et de plumes multicolores, a choisi de se couper de ses semblables ; le médecin et cuistot occupe ses six mains à réconforter les gens pour oublier la tragédie qui a condamné son espèce à mort ; le capitaine humain, pacifiste, aime une alien dont le vaisseau approvisionne les militaires en zone de combat ; l’IA du bord hésite à se transférer dans un corps de chair et de sang…

Ce livre, c’est comme le gâteau du dimanche midi : il fait du bien, il procure une sensation de familiarité et en même temps on le déguste comme neuf. Rien de nouveau dans les thèmes que B. Chambers choisit de relater, toutefois elle le fait à la façon d’une conteuse, elle nous raconte une chouette histoire et ses personnages prennent vie devant nous. A la fin du livre, on a la sensation de quitter des amis, mais sans tristesse : avec la certitude de les recroiser.

Et ne vous fiez pas complètement à mon introduction : de l’action, du risque, il y en a quand même ! Et de la tendresse, et de l’humour. Un roman à lire pour se remonter le moral.

L’espace d’un an, de Becky Chambers. L’Atalante, août 2016.alice

 

La Horde du Contrevent

Un extra-ordinaire roman comme vous n’en lirez jamais d’autre

Note : 5/5

Alain Damasio - La Horde du Contrevent

Pourquoi lisons-nous un livre ? Parce qu’on nous l’a offert. Parce que c’est le nouveau livre d’un auteur qu’on aime bien. Parce qu’on l’étudie en cours. Parce que la personne dont est amoureux est aussi en train de le lire. Car il traîne dans les toilettes. Ou sur la table de chevet. Ou dans la salle d’attente. Car notre voisin dans le train le dévore et qu’on épie par-dessus son épaule. Car on a besoin de se détendre. Car on aime les scènes sanglantes. Pour voyager. Pour penser complètement à autre chose. Pour dire du mal de l’auteur. Par foi. Pour le relire une 4e fois, même si on le connaît pas cœur, justement car on le connaît par cœur. Pour épater la galerie : « Moi, j’ai réussi à le lire en entier ! »

La Horde du Contrevent, je l’ai lu parce que mon futur-libraire-préféré, qui n’était alors qu’un libraire inconnu, m’a écoutée parler deux minutes et m’a mis ce roman entre les mains : « c’est celui-ci qu’il vous faut ». Ou une phrase du genre. « Ça devrait vous plaire ». La couverture m’a plu.

Et depuis, je transporte toujours avec moi, quelque part dans un recoin du cerveau, dans un méandre du cœur, l’ambiance, les personnages, le souffle de la Horde. Il ne me quitte  jamais vraiment. C’est un livre incroyable, de ceux dont on ne croisera jamais l’équivalent même en lisant beaucoup, même en lisant tous les autres livres du même auteur. Une claque, une plongée soudaine et forcée dans un tonneau d’eau glacée, l’impression que l’on a ouvert les yeux une 2e fois.

Le monde est globalement inconnu ; des vents incessants balayent une vaste langue de terre, et plus on remonte contre le vent, plus il est fort, plus la vie est difficile.

Golgoth, Sov, Carcarole, Horst, Callirhoé, tous les autres, forment une Horde. Ils sont entraînés depuis l’enfance à braver les vents pour, à l’âge adulte, partir « en contre », marcher le monde en luttant contre toutes les formes de rafales et, arrivés à l’autre bout du monde, atteindre l’extrême-amont pour savoir enfin pourquoi la terre est striée par les vents : est-ce un vaisseau sans protection qui avance au milieu de l’espace ? Trouver l’origine des vents.

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Les 23 membres de la Horde : chacun a son signe

L’écriture est une dentelle, une prouesse qui n’y ressemble pas : comme la contorsionniste qui maîtrise tellement son art qu’elle semble plus faire le moindre effort. Tout dans ce livre implique le lecteur, le transforme en 24e membre de la Horde, en passager fantôme de l’aventure. Les rythmes de la narration enflent ou se réduisent, bruissent ou se saccadent, comme les vents qu’affronte la Horde. Elle « part en contre », et nous avec elle : la première page est numérotée 700. De page en page la Horde remonte vers la source des vents, et nous controns avec elle, nous remontons lentement les pages pour atteindre enfin la page n°1. Nous sommes une part de l’histoire, nous sommes impliqués de force, comme un Bastien entré dans l’Histoire sans fin et qui en modifie le cours.

Le lecteur, après quelques chapitres, pourrait penser qu’Alain Damasio a épuisé l’étrangeté du livre-monde qu’il nous propose. Mais il ne saurait y avoir de repos, de confort, dans cette lecture : de nouvelles singularités apparaissent, et soudain ce monde très plat, en deux dimensions, érodés par les vents, se déplie dans les airs ! L’avarice langagière de certains personnages ne laisse pas présager le morceau de bravoure qu’est la joute verbale au centre du roman !

La Horde du contrevent n’est pas un livre facile, un livre qu’on lit en passant, sans y penser. C’est un livre qui implique, qui donne à penser, qui donne beaucoup à rêver, qui nous transforme en nourrissons essayant de comprendre à nouveau le fonctionnement du monde, qui donne à  vivre. C’est un livre jubilatoire. C’est aussi un livre drôle. C’est un livre qui emprunte ses codes au rugby (la Horde face à la stèche, l’une des 9 formes du vent, se déploie comme une équipe de rugby ; elle a ses piliers, ses ailiers…) et qui vous convertit sans que vous ne vous en rendiez compte à la philosophie.

Qu’il est difficile de parler d’un roman que l’on aime particulièrement ! En général je l’offre à ceux dans mon entourage qui me semblent pouvoir l’apprécier, sans rien en dire, car toute glose sur ce roman en particulier me semble un peu bancale. Je peux quand même vous dire ceci : c’est un livre que je voudrais n’avoir jamais lu, pour avoir le plaisir de le découvrir de nouveau, de laisser l’émerveillement me saisir encore, pour me laisser surprendre à chaque page, pour me demander encore : « Est-ce que la fin, ce ne serait pas que… », pour réaliser finalement que j’avais deviné la fin mais que c’est un fait-exprès, que tout est fait pour que l’on devine la fin et que l’on se demande si, peut-être, ces 700 pages à rebours ne sont pas une puissante métaphore de nos vies particulières.

La Horde du Contrevent, d’Alain Damasio. 2004, La Volte ; 2007, Folio SF.alice