Lettres à Stella

Un livre « romantique » qui alterne entre la Seconde Guerre Mondiale et aujourd’hui à Londres, qui parle d’amour et de guerre sans pour autant dégouliner de bons sentiments.

Note : 2/5

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Cette chronique est écrite dans le cadre du Prix littéraire des Chroniqueurs web, catégorie Livres de Poche, sous-catégorie (que j’invente) : les grandes fresques historiques (3).

C’est étonnant comme le pitch de Lettres à Stella ressemble à celui d’Un parfum d’encre et de liberté : reprenez la chronique de ce dernier, changez de paysage pour l’Angleterre, le XIXe siècle par la Seconde Guerre Mondiale et vous y êtes :

Une fresque historique oscillant entre 2 époques, entre guerre de Sécession Seconde Guerre Mondiale et 2014 2011, via deux personnages de femmes.

Plus encore que de femmes ou d’histoire, ce roman parle d’amour. Je vous préviens tout de suite : je ne suis pas la bonne cliente pour parler de romans d’amour. Au cinéma, tout ce qui peut être qualifié de bleuette me fait fuir, et j’ai une réputation à tenir auprès de mes amis, du genre : « Alice ? Lire un livre qui a reçu une prix « romantique » ? Plutôt crever ! ».

Partant de là, je n’étais pas spécialement motivée pour lire Lettres à Stella, mais je me suis quand même prise au jeu et je l’ai lu sans coup férir, pour 3 raisons.

  • Deux époques, deux ambiances

Déjà parce que l’on oscille entre deux histoires différentes, qui se croisent et se font écho. Chaque histoire donne de la profondeur à l’autre, en prend le contre-pied, comme les deux mains au piano. L’une donne le rythme, l’autre donne la mélodie.

1942, Londres. Stella est mariée au révérend Charles Thorne, mais très vite leur histoire tourne en eau de boudin. L’homme est intraitable, exigeant, jamais satisfait ; Stella manque d’affection et prend l’échec de leur mariage pour elle. Quand survient un bel – et très attentionné – américain qui est là pour bombarder l’Allemagne en renfort de la RAF, Dan, elle tombe sous le charme et découvre l’amour et la vraie vie.

2011, Londres. Jess est complètement paumée ; elle fuit un type infâme qui la tabasse et se retrouve dans une vieille maison qu’elle squatte et où elle découvre les lettres que Dan a écrites à Stella. Elle tombe amoureuse de cette histoire d’amour, et rassurez-vous, elle aussi va rencontrer un mec gentil d’ici la fin du livre.

  • Un suspens… et pas de suspens.

Pas de suspens, car comme pour les bleuettes cinématographiques, on devine trèèèès vite ce qui va se passer (ou ce qui s’est passé il y a 70 ans, dans le cas de Stella) – petit aparté : c’est d’ailleurs ce qui m’ennuie toujours dans ce type de récit.

Mais là où l’auteur corse quelque peu les choses, c’est que l’on apprend dès les premières pages que Stella et Dan, cela ne va pas tenir. En effet, la première lettre que Jess trouve dans la maison squattée, c’est une lettre que vient d’envoyer un Dan de 90 ans à sa Stella qu’il n’a pas revue depuis la guerre. Suspens, donc : mais qu’a-t-il bien pu se passer ?

  • Entre lettres et récit

Le récit est émaillé des lettres écrites par Dan, comme un grand patchwork narratif, ce qui fonctionne bien et casse la régularité du roman.

Reste qu’une chose m’a un peu refroidie à la lecture :

  • Un méchant très… méchant ?

Le méchant dans l’affaire, c’est le révérend Charles Thorne, je ne vous révèle rien, on le découvre très vite. Le personnage est très caricatural, on comprend très vite pourquoi il est aussi imbuvable (Stella met du temps à comprendre, elle, vous verrez). C’est quand même un méchant d’opérette, j’ai eu beaucoup de mal à le prendre au sérieux, ainsi que la totale soumission des femmes aux hommes. Ce roman se veut sans doute féministe, mais de façon assez naïve, un peu grossière peut-être, je n’y ai pas vraiment cru. Même problème avec le reste des personnages secondaires : chacun semble incarner un archétype (La Femme Libre, La Commère, etc.) sans réussir à l’habiter ou à lui donner vie. On a plus l’impression de croiser des mannequins de cire que des personnes…

Au total, je ne suis donc pas convertie aux romans romantiques, mais j’ai passé quelques heures agréables en compagnie de Stella, Dan, Jess et les autres.

Lettres à Stella, de Iona Grey. Editions Pocket, 2016.alice

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L’ordre du jour

Prix Goncourt 2017, bien mérité.

Note : 5/5.

L'ordre du jour

Bonjour à vous, qui lisez ces lignes. La chronique d’aujourd’hui, je vous la fais courte : courte comme le livre, courte aussi parce que vous en avez forcément entendu parler. Un prix Goncourt, ça ne passe pas inaperçu.

D’Eric Vuillard, je connaissais le nom. Comme Laurent Gaudé, Emmanuel Carrère, Pierre Lemaître , il fait partie des grands noms actuels de la littérature hexagonale. Comme je ne lis pas beaucoup de littérature française, je n’avais aucune idée de son style, ses sujets, sa place dans la paysage littéraire. C’est donc sans a priori et sans idée de contexte que j’ai lu ce petit livre étroit, au format particulier des publications d’Actes Sud. Chapitres courts, une ou deux bonne soirées suffisent pour en venir à bout.

 

L’histoire : c’est l’Histoire. Le bal des dupes, des industriels, des banquiers, des politiques, d’Hitler, qui a mené, par une mécanique humaine et économique, à la Seconde Guerre Mondiale. L’histoire commence avec vingt-quatre têtes, celles des grands industriels allemands, tous nommés, tous pointés par Eric Vuillard, réunis à l’appel d’Hitler, pour apporter leur force de travail, leur argent, au futur effort de guerre. Tous s’engouffrent et se gaussent. L’Histoire nous mène ensuite en Autriche, où la lâcheté côtoie l’absurde, où l’on voit les premiers ratés, mécaniques, de l’armée allemande mise en branle. On ne sait déjà plus très bien où se situe le curseur du réel, on commence à ressentir l’effarement devant l’impensable. Eric Vuillard se promène dans cette mer d’événements, certains insignifiants mais ô combien révélateurs, d’autres charnières, et file parfois dans des trajectoires individuelles, jusque loin après la guerre. Ce sont des hommes qui ont fait la guerre et l’auteur revient, dans ce livre, sur le rôle des industriels dans son déclenchement.

Ca que j’ai ressenti à la lecture : imaginez un tableau façon Troisième République, avec vingt quatre bons hommes bedonnants au visage grave et sévère, en habit d’apparat, dans un salon tout tendu de velours. Ils sont un peu figés dans leur pose, mais suent l’argent et le pouvoir. Eric Vuillard arrive, avec un stylo point comme une lame, et lacère la toile, à coups brefs et tranchants, les visages, les médailles, les goussets, tout est fendu, béant, terrible et laid.

Voilà ce que j’ai ressenti, à la lecture de ce livre brillant et saisissant : une cruelle limpidité, de la colère froide, et des coups. Coups de coeur, coups au portefeuille. Une des grandes lectures de ce début d’année pour moi.

justine3L’ordre du jour, par Eric Vuillard. Editions Actes Sud, 2017.

Outlander : le chardon et le tartan, t. 1

Attention, livre addictif ! Une fois commencé, on ne peut plus s’arrêter !

Note : 4,5/5.

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Ouaaah !! Ca faisait longtemps que je n’étais pas tombée sur un livre où on se dit, tard le soir : « Encore une petite heure ! », ou qui nous retient rivé au fauteuil même quand une envie pressante se fait sentir.

Je n’en reviens toujours pas d’être complètement passée à côté de cette série de romans, alors que la couverture de l’exemplaire que j’avais en main arborait fièrement son argument publicitaire chiffré : « Déjà plus de 20 millions de lecteurs ». Même à l’échelle de la planète, ça fait tout de même beaucoup de monde ! Et en plus, le roman a été adapté en série (cliquez sur l’image pour voir la bande-annonce de la saison 1).

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Eh bah non. Il a fallu qu’une documentaliste de CDI soit absente un jour, pour que je me retrouve derrière le bureau à parcourir les nouveautés de romans, et que je tombe distraitement sur ce tome 1. Je n’ai pas tout de suite compris l’ampleur de ce que ce pavé de 900 pages recelait.

Profitant des vacances, je me suis installée et j’ai commencé cette histoire plaisante de voyage dans le temps. J’avais un excellent souvenir du dernier roman de ce type que j’avais lu, le 22/11/63 de Stephen King qui se passait au moment de l’assassinat de Kennedy.

J’ai d’abord pris ce roman pour une énième fiction young adult, comme on en voit fleurir tant sur les tables des libraires et dans la bibliothèque de Fanny. Que nenni ! On était plutôt dans la bibliothèque de ma mère, avec ses romans historiques aventureux et voluptueux, mais une bibliothèque rénovée, moderne, au goût du jour. Comme si on refaisait les gâteaux de notre enfance, mais avec moins de beurre et de sucre, et toujours un aussi bon goût.

Outlander est parfois qualifié de « romance historique » mais ce n’est pas rendre justice au bouquin : je dirais plutôt roman d’aventure épique, violent et romantique qui se passe en grande partie au XVIIIe siècle. Petite nuance, mais importante : si l’histoire d’amour occupe une grande place, le roman ne saurait se résumer à elle, ni à l’époque où il se déroule.

Je ne vous dévoile rien en vous disant qu’il s’agit d’un roman de voyage dans le temps : c’est marqué dans le résumé du quatrième de couverture. Claire est une jeune femme prête pour cette aventure : élevée par un oncle féru d’archéologie, elle a déjà parcouru les quatre coins du monde ; mariée à un historien un peu doux-dingue et possessivement amoureux, elle renoue avec lui au début de l’histoire, au sortir de la Seconde Guerre mondiale qu’elle a passée loin de lui à soigner les blessés comme infirmière. Installés dans un village écossais des Highlands, ils profitent de la vie au grand air, parcourent les sites remarquables de la région et font copieusement l’amour pour mieux se retrouver. C’est alors que tout bascule, ou plutôt que Claire bascule dans un menhir, pour se retrouver… au même endroit mais au XVIIIe siècle !

C’est là que je me suis dit : c’est coton, l’auteure a réussi à nous faire entrer dans son histoire comme dans du beurre, on est à l’aise avec les personnages, on sait déjà qu’on veut les suivre jusqu’au bout des 900 pages, le village pittoresque d’après-guerre avait vraiment beaucoup de potentiel romanesque, mais comment va-t-elle s’en sortir dans la description des Highlands du XVIIIe siècle ? Claire va-t-elle revenir ?  toute la tension du roman se tient là.

Mais très vite on oublie un peu son époque d’origine, tout comme Claire d’ailleurs, pour mieux découvrir le monde rude, violent et terriblement grisant de ce coin des Highlands. Voilà Claire sur les chemins peu sûrs, prise entre les Anglais et les Highlanders, puis au château, où elle musarde à la recherche de plantes, picole aux banquets, soigne, se bat, et fait des rencontres. On est pris dans un tourbillon d’aventures, une histoire d’amour qui enfle, c’est parfois cru, âmes sensibles s’abstenir à certains moments mais c’est souvent intense, et toujours excitant. Un vrai péché mignon.

Le style se fait oublier, ce n’est pas lui qui fait la sève du roman : ce sont les personnages, et surtout la relation du couple au coeur de cette histoire, et l’univers irrésistible de l’Ecosse où l’on est littéralement aspiré. Peu de temps morts, peu de longueurs, c’est déjà un sacré tour de force pour un roman aussi gros.

Outlander

Malheureusement j’avais pas mal de travail et j’ai accéléré la lecture pour me dépêtrer de ce roman et revenir à des activités plus quotidiennes. Si vous êtes friands de romans d’aventure faciles à lire et attachants, jetez-vous sur cette saga (attention, 10 tomes !), mais attendez d’avoir un peu de temps devant vous, car elle ne sera pas facile à lâcher !

justine3Outlander : le chardon et le tartan, t.1. Par Diana Gabaldon. Editions J’ai Lu, 2014.

Une fille au manteau bleu

Une fiction historique réussie dans l’Amsterdam occupé de 1943.

Note : 4/5.

Une fille au manteau bleu

Au rayon ados, les tables des libraires regorgent de fantasy, de romans d’anticipation et de sagas post-apocalyptiques : la magie, les luttes de pouvoir, la résistance à un oppresseur orwellien règnent dans ce domaine. Une fille au manteau bleu nous fait sortir de ces sillons et redonne des couleurs au genre du roman historique pour adolescents.

Nul besoin de catastrophes dans un proche futur, pour résister dans la clandestinité contre un oppresseur, tout cela est déjà arrivé, dans le passé. Une fille au manteau bleu est construit comme un huis-clos en temps de guerre. Le théâtre de cette histoire est l’Amsterdam d’Anne Franck, occupé par les nazis. Les conditions de vie sont difficiles, entre les couvre-feux, les rationnements, les morts au combat, les rafles et la clandestinité forcée pour nombre de persécutés.

Notre héroïne, Hanneke, dix-huit ans, sous couvert d’un emploi pour une maison funéraire, parcourt Amsterdam à vélo pour chercher des produits au marché noir et les revendre à des particuliers. Ce talent pour dénicher ce qui est rare ou interdit en temps de guerre est mis à l’épreuve, lorsqu’elle est engagée pour retrouver une jeune fille juive qui se cachait chez l’une de ses clientes et qui a disparu. Pour Hanneke, cette mission dangereuse se transforme rapidement en lutte personnelle, elle qui cherche une forme de résilience et une manière de vaincre sa culpabilité, après avoir envoyé son petit-ami au front et à la mort, au début de la guerre. Une vie pour une vie en quelque sorte.

J’ai lu ce livre dans le cadre du Prix des Chroniqueurs Web. Aux mécaniques imaginaires, c’est plutôt Fanny la fan de littérature ado, surtout dans le genre girl power fantasy. Mais au moment de choisir les livres à chroniquer et pour lesquels voter, je suis sortie de mes sentes littéraires habituelles, pour essayer autre chose. Et je vous recommande aussi d’essayer, ce fut une belle surprise et une lecture très agréable. Les héros sont des adolescents qui ont grandi trop vite au milieu d’événements dramatiques. Il en résulte un mélange de naïveté et de maturité bien amenés. Je me suis modérément attachée au personnage d’Hanneke toutefois, qui était dans l’action mais aussi beaucoup dans ses états d’âme, même finement décrits. Reste que l’intrigue est très bien construite, on se laisse entraîner dans Amsterdam à la suite d’Hanneke, et les rebondissements, les moments de forte tension, les retournements de situation mais aussi les moments d’introspection, les menues tâches du quotidien occupé, font qu’on tourne les pages sans s’arrêter avant la fin, qu’on ne devine pas !

C’est que le livre joue beaucoup sur les vérités et mensonges, les faux-semblants, la dissimulation, mais aussi l’amitié et la solidarité. Derrière ce mystère et sous cette histoire de trahisons et d’entraide comme il y en a eu tant, on découvre l’Histoire, une ville et un quotidien dans une période extra-ordinaire. A lire et à offrir !

Cette critique a été écrite dans le cadre du Prix des Chroniqueurs Web, catégorie Livres Jeunesse.

justine3Une fille au manteau bleu, par Monica Hesse. Gallimard Jeunesse, 2016.

Toute la lumière que nous ne pouvons voir

Un beau roman d’apprentissage qui nous plonge dans le Saint-Malo de la Seconde guerre mondiale.

Note : 4/5

DAPHNE REBECCA

Anthony Doerr a eu l’idée de ce livre lors de sa venue à Saint-Malo pour un salon du livre. Il a dû éprouver un choc en découvrant la beauté rude et fière de la ville aux hautes murailles sombres battues par les vents et la mer. L’âme malouine est alors descendue sur lui, et il a créé un roman magnifique.

Les héros de Toute la lumière que nous ne pouvons voir (je n’arrive pas à m’y faire, à ce titre à rallonge !) sont des enfants. D’un côté Marie-Laure, jeune aveugle qui se réfugie avec son père chez sa famille à Saint-Malo, où la Résistance s’organise ; de l’autre Werner, orphelin surdoué en mécanique et en électricité, enrôlé dans la Wermacht pour intercepter les transmissions de l’ennemi. Chacun de son côté, les deux jeunes gens sont ballottés par des événements qui les dépassent et menacent de tout emporter.

J’étais réticente à commencer cette lecture, à cause du sujet, mais attirée par l’évocation du Saint-Malo occupé, décrit à l’américaine. Dès les premières pages, les doutes s’envolent : on sait qu’on tient un bon roman entre les mains. La narration, caractéristique des grands romans américains, est totalement maîtrisée, tout est parfaitement dosé. La facture est assez classique, c’est au fond un roman d’apprentissage, dans des circonstances extraordinaires et une réalité distordue par la guerre et accentuée par le handicap de Marie-Laure. Même si quelques ressorts de narration sont un peu convenus (les destins se nouent autour d’un mystérieux diamant disparu), ça ne gêne pas du tout la lecture, tant les personnages sont attachants. On a l’impression de vivre la guerre de l’intérieur, de sentir la menace latente, le malaise, le danger de manière confuse, tout en suivant le quotidien de ces enfants. Le tout est très rythmé, grâce à une succession de petits chapitres de quelques pages, qui nous emmène dans un mouvement de balancier entre France et Allemagne.

Tout en lisant, on ressent, on imagine, on suit la voix de la narration, jamais intrusive. Le roman a une sorte d’aura, de puissance romanesque issue de cette conjonction de temps, de lieu, de destins, et surtout de récit. Un roman tellement complet qu’il a déjà cette patine, cette très légère distance qu’on trouve dans les contes sans âge. Anthony Doerr a reçu le prix Pulitzer pour ce roman qui se lit, s’offre et se partage.

Tjustine3oute la lumière que nous ne pouvons voir, par Anthony Doerr. Albin Michel, 2015.