Les chroniques du Radch

Un space-opéra délicat et singulier

Note : 4/5

Cher imagineur, chère imagineuse, chers explorateurs de l’imaginaire, navigateurs et navigatrices des histoires, vous êtes un peu lassé, rêveuse, mélancolique. Vos dernières lectures ne vous ont pas assez fait voyager, vous n’avez pas entraperçu un rivage incertain dans la brume, vous ne vous êtes plus plongé dans un univers subtilement étrange depuis longtemps. Chère Alice, voilà trop de temps que vous n’êtes plus passée de l’autre côté du miroir. La rentrée vous a happée, un quotidien sympathique mais dénué de poésie ne vous laisse plus l’interstice de liberté après lequel toutes vos fibres soupirent.

Alors, poussez la porte de l’étrange empire du Radch.

Ce n’est pas un endroit fait pour les pragmatiques, ni pour les machistes. C’est un lieu où la distinction de genre n’existe plus. Plus personne ne s’inquiète de votre sexe, tout le monde est une « quelqu’une », en une œuvre grammaticale de haute voltige : « sa cousin ». Les prénoms sont féminins, les noms peuvent rester masculins, comme un neutre étonnant. Ne vous fiez pas aux terminaisons féminines de la suite de cette chronique, j’ignore tout du sexe des protagonistes.

C’est un monde dont seules les habitantes, les radchaaïs, sont civilisées, « radchaaïe » et « civilisé » étant le même mot. C’est un monde où l’on boit du thé, à la japonaise, avec moult rituels et spiritualité. C’est un univers où l’on tire les augures, y compris chez les militaires et les politiques. C’est un monde où l’on porte des gants, où le contact direct des mains est intensément outrageant – ou érotique.

C’est un monde composé de milliers de mondes, un empire intergalactique immense, dominé depuis trois mille ans par l’unique et éternelle Annaander Mianaaï, dictateur immense et infinie, représentée par des milliers de clones sur tous les mondes conquis – annexés – et devenus depuis radchaaïs, civilisés. La force militaire est centrale. Les stations spatiales et les vaisseaux sont opérés par des IA. Et comme une IA peut investir de nombreux corps, une partie des habitantes des planètes annexées sont stockées pour servir de corps aux IA des vaisseaux et de troupes d’annexion. Ces corps, qui étaient des gens non radchaaïs et sont devenues des troupes, des appendices des IA, sont les ancillaires.

C’est un livre où rien n’est amené frontalement, où l’auteur tisse une histoire comme les peintres impressionnistes peignent leurs tableaux : par touches de couleur, en créant une œuvre qui n’est compréhensible que lorsque l’on s’en éloigne, lorsque l’on recule de quelques pas pour apprécier un ensemble, un sens. Lecteurs, lectrices, vous n’êtes pas radchaaï. Vous n’êtes pas civilisées. Alors soyez patients, laissez faire Ann Leckie, laissez-vous imprégner par les coutumes radchaaï, laissez infuser les étrangetés. Vous voyagerez bien plus loin avec ces quelques touches de délicatesse et ces trames de lenteur qu’avec certains romans plus rapides et frontaux !

Brecq en est le personnage principal. C’est un ancillaire, et le dernier réceptacle d’un vaisseau, le Justice de Toren, détruit bien avant le début de la trilogie, suite à une machination politique unique en son genre. Le vaisseau n’existe plus, tous ses ancillaires n’existent plus, il n’en reste qu’un, Breq. Et Breq/Justice de Toren est animé par un but : tuer Annaander Mianaaï.

Je ne vais pas vous mentir, ces romans sont loin de faire l’unanimité, malgré la pluie de prix remportés par le premier, notamment de par leur style et les partis-pris (non)grammaticaux. Moi, je les apprécie beaucoup – de façon légèrement anticipée, puisque je finis de lire le 2e tome à l’instant où j’écris ceci.

PS [Ajout du 28 octobre] : Après avoir fini la trilogie, je baisserais la note pour l’ensemble des Chroniques du Raadch. Autant le premier tome vaut bien son 4/5, autant les deux autres s’endorment quelque peu sur les acquis de premier et souffrent d’une boursouflure de pages : deux tomes auraient probablement suffi. Ce sera donc plutôt un 3/5 ! Cela m’amène quelques réflexions sur les trilogies dans les littératures de l’imaginaire, dont je vous ferai sans doute part quand j’aurai mûri ma réflexion (= lu encore plein de trilogies de 3000 pages !)

Les chroniques du Radch, d’Ann Leckie. Nouveaux millénaires, 2015-2016.alice

Publicités

L’espace d’un an

La vie quotidienne des personnages d’un space opera, quand on ne les regarde pas

Note : 4 / 5

Becky Chambers, l'espace d'un an

Lire L’Espace d’un an, c’est comme se demander ce que font les personnages principaux d’une grande fresque intergalactique, genre Star Wars, Dune ou un roman de Hamilton, quand ils ne sont pas en train de sauver le monde. Quand tout va bien, entre deux films ou deux tomes. Que font-ils ? Ils travaillent, ils essayent de faire avancer un vaisseau, ils font à manger, ils creusent des tunnels dans l’infrastrate pour que les vaisseaux des autres puissent voyager bien plus vite que la lumière, ils essayent de ne pas trop choquer culturellement l’alien avec lequel ils cohabitent, ils font des courses lors des escales, ils papotent avec l’IA du vaisseau, ils engagent une nouvelle greffière…

La greffière, c’est Rosemary. Elle vient de Mars, ce n’est pas une spatiale, elle fuit un passé qui nous est inconnu au début du livre ; elle a trouvé à se faire engager sur un tunnelier, le Voyageur. Une greffière ? Dans un space opera ? Ben oui, tous ces contrats pour creuser des tunnels, ça occasionne de la paperasse, et puis il faut bien commander des pièces de rechange et avoir quelqu’un qui soit doué en langues (tout le monde ne maîtrise pas le klik, c’est connu) lorsque l’on aborde certaines escales.  Je vous mets un bout de la 4e de couverture :

La pilote, couverte d’écailles et de plumes multicolores, a choisi de se couper de ses semblables ; le médecin et cuistot occupe ses six mains à réconforter les gens pour oublier la tragédie qui a condamné son espèce à mort ; le capitaine humain, pacifiste, aime une alien dont le vaisseau approvisionne les militaires en zone de combat ; l’IA du bord hésite à se transférer dans un corps de chair et de sang…

Ce livre, c’est comme le gâteau du dimanche midi : il fait du bien, il procure une sensation de familiarité et en même temps on le déguste comme neuf. Rien de nouveau dans les thèmes que B. Chambers choisit de relater, toutefois elle le fait à la façon d’une conteuse, elle nous raconte une chouette histoire et ses personnages prennent vie devant nous. A la fin du livre, on a la sensation de quitter des amis, mais sans tristesse : avec la certitude de les recroiser.

Et ne vous fiez pas complètement à mon introduction : de l’action, du risque, il y en a quand même ! Et de la tendresse, et de l’humour. Un roman à lire pour se remonter le moral.

L’espace d’un an, de Becky Chambers. L’Atalante, août 2016.alice

 

Un feu sur l’abîme

800 pages, une galerie d’extraterrestres comme on en voit peu, une entité méga-méchante, des anti-héros dépassés par tout ça et un zeste de vraie physique.

Note : 4,5/5

vernor vinge-un feu sur l'abime

Je ne vous le cacherai pas, mes bibliothèques (pas « ma bibliothèque », je suis bien trop collectionneuse !) débordent de science-fiction, et j’ai grandi à bonne école : mon père est pire que moi en la matière (et pour la SF, et pour la collection). Malgré cette tendance, ce livre, et même cet auteur, nous avait complètement échappé jusqu’à présent, malgré les 4 (!) prix Hugo décernés à Vernor Vinge. Un feu sur l’abîme l’obtient en 1993. Une sorte de blackout entoure donc ce roman – à tel point que mon libraire, pourtant spécialisé en SF et particulièrement averti, ne l’a plus sur ses rayons : il serait épuisé. NB : S’il vous intéresse, il est disponible un peu partout d’occasion.

Un feu sur l’abîme a tout du space opera comme Dune ou les trilogies de Peter F. Hamilton : on parcourt l’univers dans tous les sens,  on rencontre des êtres bizarres, on se bat contre un grand méchant, tout cela pourrait relever du carton-plâtre mais pas du tout, on y croit, on s’y prend.

L’intrigue et le super-méchant sont peut-être des prétextes : une expédition humaine déterre dans un coin lambda de la galaxie une « archive » informatique et l’active par erreur, créant une Perversion, sorte d’intelligence artificielle dont le but ultime est la pure destruction de toute chose dans l’univers. Une famille s’échappe et se scratche sur une planète, avec dans ses bagages un possible antidote à cette Perversion. En parallèle une expédition se monte cahin-caha pour tenter d’agir… Le résumé n’est pas clair mais ce n’est pas franchement la trame qui importe.

Ce qui donne à ce livre tout son intérêt et amène à tourner les 800 pages bien vite, ce sont les détails de cet univers. 2 des personnages principaux sont des cavaliers de Strodes, sortes de croisement entre des plantes en pot et des algues marines montés sur chariot à roulette. Ça pourrait être ridicule, mais on y croit – même si on rigole bien. La planète sur laquelle la famille échappée de la Perversion s’écrase est peuplée par les Dards, sortes de chiens-loups mais dont un individu est composé de 2 à 8 membres qui peuvent sembler autonomes, mais qui, en fait, ne font qu’un. Et ça marche ! Nous découvrons peu à peu comment leur mode de pensée influe leur civilisation, très médiévale, et on se prend au jeu !

Encore mieux, l’univers est constitué de plusieurs zones : les Profondeurs inconscientes, les Lenteurs, l’En-delà. Plus on se rapproche des profondeurs, moins la technologie fonctionne, plus il est difficile de voyager vite. Dépasser la vitesse de la lumière y est impossible. A l’inverse, il y a après l’en-delà des êtres immatériels, surpuissants, qui n’ont plus de limite. C’est une trouvaille géniale, extrêmement puissante narrativement : la solution face à la Perversion se trouve probablement sur le monde des Dards, mais ce monde est très proche des Lenteurs, où tout prend plus de temps, où tout vaisseau non équipé peut voir sa technologie régresser formidablement… Et parfois la frontière entre l’En delà et les Lenteurs se déplace.

Un feu sur l'abîme

Ces quelques détails peuvent sembler difficiles à gober, mais Vernor Vinge parvient à en faire un tout cohérent, crédible, accrocheur. Résultat : on voyage, on rigole, on est surpris, on palpite, bref ce roman nous fait passer par toutes les couleurs comme tout bon space opera.

Seul bémol : le rythme est parfois un peu plat, ou bien est-ce l’écriture qui se prend de quelques détours superflus ? Peut-être est-ce dû à la traduction, ou bien à la comparaison avec le maître de la grande narration haletante, efficace et qui vous met en apnée, Peter F. Hamilton ?. Ça reste néanmoins un très très bon livre, que je vous recommande chaudement.

aliceUn feu sur l’abîme, de Vernor Vinge. Le livre de poche, 1998. Robert Laffon, éd. « Ailleurs et demain », 2011.

Saga

Un classique instantané du comics, space opera original et familial mené tambour battant.

Note : 5/5

Saga

Saga commence par une scène qu’on ne voit quasiment jamais dans les comics plutôt orientés super-héros : celle d’un accouchement. Une scène à la fois très brutale et très drôle, qui fait exploser tous les codes du genre en quelques cases et lignes bien senties.

Saga_1ère planche

Alana et Marco appartiennent à deux peuples ennemis qui se livrent une guerre sans merci. Ensemble, ils réalisent l’impensable : ils tombent amoureux, et donnent naissance à un bébé qui devient ainsi une menace pour les deux Etats dont ils sont issus, car il réconcilie l’irréconciliable. La famille tente alors de survivre, pourchassée aux quatre coins de toutes les galaxies par de nombreux ennemis aux motivations aussi diverses que complexes.

Il y a des étincelles entre les deux personnages principaux, beaucoup d’audace, d’humour et d’émotion. Ca résume bien l’oeuvre toujours en cours, qui se construit mois après mois, année après année. Saga a tous les ingrédients d’un soap opera : des familles que tout oppose, une grande histoire d’amour, des intrigues parallèles qui s’entremêlent… Il a aussi tout du space opera, avec des histoires de peuples de l’espace en guerre, une situation géopolitique compliquée, qui menace de renverser des Etats.

Mais c’est avant tout une saga intime et familiale, avec toute une tribu de personnages originaux et attachants qui évoluent autour de la petite Hazel, la narratrice de l’histoire qui grandit au fil des épisodes.

Comme toutes les grandes oeuvres, Saga mêle l’épique et le prosaïque, l’intime et le public, les sentiments et les idées. Le tout dans un univers d’une grande fantaisie, avec de nouvelles inventions visuelles et scénaristiques à chaque chapitre, des personnages sensibles, un sens de la narration et une finesse psychologique exceptionnels. Là où la plupart des comics semblent la matérialisation de fantasmes et situations adolescentes, Saga est un comics de l’âge adulte, le tout exprimé au meilleur des possibilités du médium.

Avant d’écrire des comics, Brian K. Vaughan était magicien. Il a trouvé Fiona Staples pour mettre en images son histoire et y apporter sa fantaisie. Pour certains, cette superbe conjonction d’intrigue, d’invention visuelle, de personnages, peut relever de la magie, ou du parfait alignement de Jupiter avec Vénus en 7ème lune. On peut l’appeler aussi du talent. Les lecteurs et les critiques ne s’y sont pas trompés, Saga est un classique instantané qui a raflé tous les prix de comics de ces dernières années.

On est sûr en tout cas de retirer à la lecture un plaisir intense, des surprises, des questions, de la nostalgie parfois quand certains personnages disparaissent et de l’impatience pour connaître la suite. Un peu comme la vie.

justine3Saga, par Brian K. Vaughan et Fiona Staples. Image Comics / Urban Comics, 2012-… Volumes 1 à 5.